Scala naturæ

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Dessin de la scala naturæ par Didacus Valades, Rhetorica Christiana (1579).

La scala naturæ, signifiant littéralement l'« échelle des êtres » mais souvent traduite par « chaîne des êtres » ou « grande chaîne de la vie », est une conception classique de l'ordre de l'univers, dont la principale caractéristique est la stricte hiérarchie linéaire et continue entre les niveaux.

Historique[modifier | modifier le code]

Amorcée par Démocrite, Platon, exposée par Aristote dans son VIIIe livre de l'Histoire des animaux[1] ou par Plotin, cette conception d'une « échelle des êtres » est formalisée plus tard sous le nom de scala naturæ et est en usage dès le Moyen Âge, dans une dimension théologique, à l'image de L'Échelle sainte[2].

Relayée par des savants européens comme Copernic, elle est particulièrement en vogue à l'époque de la Renaissance qui voit cependant émerger des tentatives de classifications hiérarchiques non linéaires. Andrea Cesalpino propose dans son ouvrage De plantis libri XVI (1583) une nouvelle classification inspirée de Théophraste, où les végétaux sont regroupés dans différentes classes. Linné fait de même dans son Systema naturae (1753) mais reste imprégné par cette chaîne des êtres, classant le monde naturel selon trois niveaux de hiérarchie, le règne minéral, végétal et animal[3]. Le projet de classification linnéenne qui représentera un modèle pour plusieurs générations de naturalistes a d'ailleurs failli avorter en raison du principe de continuité sous-tendu par cette échelle des êtres[4]. Cette scala naturae est en effet réactualisée avec force au XVIIIe siècle par Leibniz (avec son principe de plénitude qui acquiert une importance centrale au sein de la théodicée) ou Charles Bonnet (qui introduit à la base les quatre éléments), et marque encore la pensée de Lamarck, père de la théorie transformiste[5].

Certains spécialistes ont voulu voir une similitude ente cette chaîne des êtres et la chaîne alimentaire ou l'arbre phylogénétique de Darwin mais cette similitude n'est qu'accidentelle[6]. Cette doctrine désuète, marquée par sa dimension téléologique et anthropocentrique, n'a cependant pas totalement disparu aujourd'hui. Des classifications classiques continuent de maintenir des grades sur des critères anthropocentriques ou hiérarchiques et l'opinion populaire considère parfois encore que chaque espèce occupe une place précise au sein d'une hiérarchie fondée sur le degré de complexité et que la spécificité humaine est qualitativement supérieure à celle des autres organismes, ce qui n'a pas de valeur scientifique[7]. L'échelle statique des médiévaux a en effet aujourd'hui cédé la place au modèle de l'arbre phylogénétique buissonnant[8].

La classification du monde selon la scala naturæ[modifier | modifier le code]

La scala naturæ est composée d'un grand nombre de liens hiérarchiques, des éléments les plus fondamentaux et simples jusqu'à la plus haute perfection, Dieu.

Classification centrale[modifier | modifier le code]

Dans l'ordre naturel, la terre (rochers) est à la base de la chaîne ; ces éléments ne possèdent que l'attribut de l'existence. En montant d'un niveau, on garde les acquis des niveaux inférieurs, tout en ajoutant au moins un nouvel attribut positif ; au niveau supérieur, les plantes, possèdent la vie et l'existence. Les animaux possèdent non seulement le mouvement, mais aussi l'appétit. Dans L'encyclopédie du savoir relatif et absolu, Bernard Werber assimille les niveaux de conscience a des chiffres allant de 1 à 7 en reprenant la symbolique des chiffres indiens.

Classification centrale de la scala naturæ

Dieu (7)

Le Sacré (les anges) (6)

L'Humanité (4 et 5)

Le monde animal (3)

Le monde végétal (2)

Le monde minéral (1)

Dieu, et les anges sous lui, existent sous formes d'esprits, assis en haut de la chaîne, et s'opposent à la chair terrestre, faillible et mutable. En effet, l'esprit reste inchangé et permanent. La notion de permanence est cruciale pour comprendre cette conception de la réalité : on n'abandonne pas sa place dans la chaîne pour gagner un autre niveau. C'est non seulement impensable, mais généralement impossible (une roche ne devient pas une plante, comme un homme ne peut devenir un ange). Une exception peut être cependant faite en alchimie, où les alchimistes tentent de transformer des éléments de base, comme le plomb en des éléments supérieurs comme l'argent ou plus souvent l'or, l'élément le plus élevé.

Subdivisions[modifier | modifier le code]

« Échelle des être » de Charles Bonnet, 1745.

Les anges[modifier | modifier le code]

Les anges par exemple sont divisés et classés, après les travaux du théologien Pseudo-Denys l'Aréopagite, en archanges, séraphins, et chérubins entre autres.

Les hommes[modifier | modifier le code]

Dans la société féodale médiévale, le roi est au sommet de la chaîne, suivi par les seigneurs puis finalement les paysans en dessous d'eux. La position du roi au sommet de l'ordre social de l'humanité est consolidée par la doctrine du roi de Droit divin.

Dans la famille, le père est au sommet de la maisonnée, suivi par sa femme et finalement leurs enfants. Les enfants eux-mêmes peuvent être divisés, les garçons situés au-dessus des filles.

Les animaux[modifier | modifier le code]

Les animaux peuvent aussi être subdivisés. À leur tête, les animaux sauvages, qui sont si supérieurs aux autres qu'ils ne peuvent être entraînés ni domestiqués. En dessous d'eux, les animaux domestiques, eux-mêmes divisés en animaux utiles (chiens ou chevaux) supérieurs aux créatures dociles comme les moutons. Les oiseaux sont également subdivisés, les aigles étant par exemple supérieurs aux pigeons. Les poissons viennent en dessous des oiseaux, et sont subdivisés entre poissons volants et poissons rampants, créatures marines abhorrées, citées dans la Bible[9]. En dessous, les insectes, avec des insectes utiles, comme les araignées[réf. nécessaire] ou les abeilles, ainsi que les jolies créatures, comme les coccinelles ou les libellules au sommet et les insectes désagréables comme les mouches ou les scarabées en dessous. À la base du secteur des animaux, on retrouve les serpents, relégués à cette position par punition pour le rôle joué dans le péché originel au Jardin d'Eden.

Les plantes[modifier | modifier le code]

En dessous des animaux, vient la division des plantes, elles-mêmes subdivisées. Les arbres sont au sommet, avec des arbres utiles comme le chêne tout en haut. Les plantes comestibles comme les céréales et les légumes sont elles aussi subdivisées : au plus bas, les mousses et champignons méprisés ; les légumes souterrains, aliments non nobles selon la conception occidentale, sont des plantes de mortification alimentaire ou de pénitence ; les légumes poussant au ras du sol ont quelques vertus alimentaires et médicinales[10].

Le monde minéral[modifier | modifier le code]

À la base de la chaîne on retrouve les minéraux. Au sommet de cette section, on retrouve les métaux (eux-mêmes subdivisés avec l'or à leur tête), les roches (avec le granit et le marbre au sommet), le sol (subdivisé en sols riches en nutriments et en sols pauvres), sable, graviers, poussière, et déchets. Une référence à la scala naturæ subsiste encore aujourd'hui dans la langue anglaise, qui possède l'insulte "lower than dirt" (plus bas que la terre), qui réfère à la place donnée a la terre ( le sol) à la base de la Chaîne.

Philosophie de la scala naturæ[modifier | modifier le code]

L'homme possède une place particulière dans cette conception. Il possède une chair mortelle, comme les niveaux inférieurs, mais aussi un esprit. Dans cette dichotomie, la lutte entre la chair et l'esprit devient une lutte morale. La voie spirituelle est supérieure, plus noble, et rapproche de Dieu. Les désirs de la chair font chuter d'un étage, vers la bestialité. La chute de Lucifer, reportée dans la religion chrétienne, est particulièrement terrible, parce que cet ange, entièrement fait d'esprit, défia Dieu, l'ultime perfection.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Le principe de continuité dans la chaîne, proposé par Aristote, fait l'objet de débat sur la signification qu'a voulu donner le philosophe à ce terme de continuité. CF. (en) H. Granger, « The scala naturae and the continuity of kinds », Phronesis, vol. 30, no 2,‎ , p. 181–200.
  2. (en) Michel Delon, Encyclopedia of the Enlightenment, Routledge, p. 284
  3. Henri Daudin, De Linné à Lamarck. Méthodes de la classification et idée de série en botanique et en zoologie, Impr. des Presses universitaires de France, , p. 121
  4. (en) Michel Delon, Encyclopedia of the Enlightenment, Routledge, p. 283
  5. (en) Olivier Rieppel, Fundamentals of comparative biology, Birkhäuser Verlag, , p. 19
  6. (en) Stanley A. Rice, Encyclopedia of Evolution, Infobase Publishing, , p. 354
  7. Guillaume Lecointre, Hervé Le Guyader, Classification phylogénétique du vivant, Belin, , p. 17
  8. Laura Bossi, Histoire naturelle de l’âme, PUF, , p. 121
  9. Jacques Marx, Charles Bonnet contre les Lumières, 1738-1850, Voltaire Foundation at the Taylor Institution, , p. 68
  10. Florent Quellier, « Le concombre et quelques autres : périls et séduction », émission Concordance des temps sur France Culture, 16 juillet 2011

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Arthur Lovejoy: The Great Chain of Being: A Study of the History of an Idea, (1936) ISBN 0-674-36153-9
  • E. M. W. Tillyard: The Elizabethan World Picture (1942)
  • William F. Bynum, "The Great Chain of Being after Forty Years: An Appraisal", History of Science 13 (1975): 1-28

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]