Blanchité

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.

« Blanchité » et « blanchitude » sont des néologismes créés par la chercheuse en études féministes et afro-américaines Judith Ezekiel en 2002 pour traduire le terme americain de whiteness, ou blancheur[1], qui est un concept des Sciences politiques utilisé par la critical race theory, les études postcoloniales, les études de genre et les cultural studies, et qui pose la question de la construction socioculturelle de ce qui n'était jusqu'ici pensé que comme une donnée naturelle évidente seulement déterminée par la biologie.

Historique[modifier | modifier le code]

L'usage universitaire contemporain du concept de blanchité ou blanchitude renvoie aux « whiteness studies » anglo-saxonnes[2]. Le terme « blanchité » est la traduction de whiteness par la chercheuse en études féministes et afro-américaines Judith Ezekiel (es) en 2002[3],[2]. Il est à noter qu'Ezekiel préfère ce dernier à « blanchitude », puisque celui-ci consisterait en « une affirmation de ce qui serait positif dans une culture « blanche », ce qui est parfaitement contradictoire avec le concept [de whiteness] »[2]. En effet, selon Ezekiel, blanchitude renverrait à négritude, du mouvement littéraire et artistique qui cherchait à valoriser les aspects positifs de la culture ou de l'identité noire, modèle sur lequel s'est ensuite basée la philosophe spécialiste du féminisme Marie-Josèphe Dhavernas[4] pour créer le mot de « féminitude » en 1978, pour « désigner ce féminisme qui valorisait une soi-disant « nature » féminine (qu'on a plus tard appelé différentialisme ou essentialisme) »[2].

Une des auteurs pionnières des whiteness studies est l'écrivaine américaine Toni Morrison qui, dans Playing In The Dark: Whiteness and the Literary Imagination (1990), réalise une méta-analyse critique de l’expression de la « blanchité » et du « blackness » dans la littérature canonique américaine dont les auteurs sont « Blancs ». Elle y présente la blanchité (« whiteness ») comme une construction sociale occidentale.

En 1993, la sociologue féministe Ruth Frankenberg (en) publie son livre White Women, Race Matters: The Social Construction of Whiteness (1993), qui analyse le discours de femmes « blanches » qu’elle a interviewé de 1984 à 1986. Elle conclut notamment que la race est un élément modeleur de la vie des femmes blanches tout comme de celle des femmes noires.

Dans son ouvrage Dans le blanc des yeux. Diversité, racisme et médias (2013), le spécialiste des cultural studies Maxime Cervulle[5] utilise le terme de « blanchité » dans sa présentation de la généalogie des whiteness studies. Il y rend notamment compte des débats, dont l'opposition en son sein entre les approches inspirées du marxisme (Noel Ignatiev (en), David Roediger (en)) et celles inspirées des théories féministes (Ruth Frankenberg (en) , Peggy McIntosh (en)).

Définitions de la blanchité[modifier | modifier le code]

Dans son livre dédié au concept[6], le sociologue britannique Steve Garner[7] définit la blanchité comme l’hégémonie sociale, culturelle et politique blanche à laquelle sont confrontées les minorités ethnoraciales, aussi bien qu’un mode de problématisation des rapports sociaux de race[8].

Aux États-Unis[modifier | modifier le code]

Sur sa page dédiée au concept[9], le musée national de l'histoire et de la culture afro-américaines reprend un tableau récapitulatif[10] de la consultante en anti-racisme Judith Katz, résumant selon elle un certain nombre d'éléments caractéristiques des Américains blancs. Ces éléments incluent :

  • un individualisme farouche (« rugged individualism (en) »), basé sur l'autonomie et l'indépendance, avec l'individu comme unité de base, qui est supposé contrôler son environnement (« on reçoit ce qu'on mérite »),
  • une forte orientation à la compétition et à l'envie de victoire, avec une orientation à l'action et une prise de décision majoritaire (là où les Blancs sont la majorité),
  • une justice basée sur le droit anglais, protégeant la propriété et les droits, où l'intention compte,
  • une communication polie et non intrusive, évitant le conflit et la démonstration d'émotions,
  • des congés basés sur les religions chrétiennes, l'« histoire blanche » et des leaders masculins,
  • une histoire focalisée sur l'expérience des immigrants américains issus d'Europe du Nord, avec une focalisation forte sur l'Empire britannique et une primauté des traditions occidentale (gréco-romaine) et judéo-chrétienne,
  • une éthique du travail protestante, où le travail est la clé du succès, il faut travailler avant de jouer et un échec est mis sur le compte d'un manque d'efforts,
  • un accent sur la méthode scientifique, notamment une pensée objective, rationnelle et linéaire, avec des relations de cause à effet, et un accent quantitatif,
  • une forte valorisation de la richesse, une identification de l'individu avec son travail, un respect de l'autorité,
  • une vision du temps comme une ressource et des plannings rigides, une tendance à faire des plans pour l'avenir, à chercher le progrès et à s'attendre à « des lendemains meilleurs »,
  • une famille à structure nucléaire avec mari, femme et 2 ou 3 enfants, un mari qui gagne l'argent et une femme au foyer, des enfants indépendants avec si possible leur propre chambre,
  • une esthétique basée sur la culture européenne, une beauté féminine basée sur la blondeur et la minceur, une attractivité masculine basée sur le statut économique, le pouvoir et l'intelligence,
  • une vision de la religion avec le christianisme comme norme et les religions non judéo-chrétiennes comme étrangères, et un refus de la déviation du concept de dieu unique[11].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Frantz Fanon, dans Pierre Bouvier, Fanon, éd. Universitaires, Paris, 1971, p. 7
  2. a b c et d Horia Kebabza, « « L’universel lave-t-il plus blanc ? » : « Race », racisme et système de privilèges », Les cahiers du CEDREF. Centre d’enseignement, d’études et de recherches pour les études féministes, no 14,‎ , p. 145–172 (ISSN 1146-6472, lire en ligne, consulté le 16 novembre 2019).
  3. Ezekiel, Judith. "‘’La Blanchité’’ du mouvement des femmes américain." Conférence internationale «Ruptures, résistances et utopies». Université de Toulouse le Mirail. vol. 20, 2002.
  4. Bibliothèque Nationale de France, « Marie-Josèphe Dhavernas », sur data.bnf.fr (consulté le 19 juin 2020)
  5. « CEMTI (Univ. Paris 8) - Centre d'études sur les médias, les technologies et l’internationalisation », sur cemti.univ-paris8.fr (consulté le 19 juin 2020)
  6. (en) Steve Garner, Whiteness: an introduction, Routledge, (ISBN 9780203945599, présentation en ligne)
  7. (en) « Dr Steve Garner », sur Cardiff University (consulté le 19 juin 2020)
  8. Maxime Cervulle, « La conscience dominante. Rapports sociaux de race et subjectivation », Cahiers du Genre (n° 53), pp. 37-54,‎ , p. 40 (lire en ligne)
  9. (en) « Whiteness », sur National Museum of African American History and Culture, (consulté le 16 juillet 2020)
  10. (en-US) Judith H. Katz, The Kaleel Jamison Consulting Group, Inc., « Some Aspects and Assumptions of White Culture in the United States : While different individuals might not practice or accept all of these traits, they are common characteristics of most U.S. White people most of the time. » [PDF], sur cascadia.edu, (consulté le 16 juillet 2020)
  11. (en-US) Mairead McArdle, « African American History Museum Publishes Graphic Linking ‘Rational Linear Thinking,’ ‘Nuclear Family’ to White Culture », sur MSN, (consulté le 16 juillet 2020)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]