Duende

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Page d'aide sur l'homonymie Pour le groupe de musique, voir Duende (groupe).

La notion de duende trouve sa source dans la culture populaire hispanique (d’abord dans les anciennes traditions relevant de la superstition domestique) puis, plus récemment et plus précisément, dans le cante flamenco et la tauromachie qui la lui a empruntée.

Le terme provient du latin « dominus », puis « domnus », et enfin « duen », qui donnera en espagnol le mot « dueño » (maître). Ensuite le vocable “duende” dérive, au sens étymologique du terme, de l’expression : “dueño de la casa” (maître de la maison) puis duen de la casa” (par élision). Le duende serait ainsi un esprit qui, d’après la tradition populaire, viendrait taquiner malicieusement ou déranger l’intimité des foyers. Le duende, donc, dans son sens commun premier en espagnol, évoque le « lutin », soit un petit diable enfant, gentil et facétieux. Il désigne aussi un joli chardon d’Andalousie [ voir cette référence dans le blog d'Irène Gayraud "Pupilles d'encre" où elle présente "Jeu et théorie du Duende", la traduction de la conférence de Federico García Lorca sur le sujet: voir aussi ci-dessous].

Pour le dictionnaire de l'Académie Royale espagnole (1732), un « duende » est donc le terme commun pour désigner les démons domestiques (trasgos). Il faut attendre 1956 pour que l'Académie espagnole l'intègre comme « charme mystérieux et ineffable » et le rapporte au flamenco, « los duendes del cante flamenco ». Elle y reconnaît dès lors cette disposition spéciale rappelant la transe, rencontrée dans les moments de grâce du flamenco apparentés à des scènes d’envoûtement, où le génie, l'inspiration, vient soudainement et où tout réussit sans virtuosité à l'interprète musicien, chanteur ou danseur.

Présentation[modifier | modifier le code]

Le duende est une notion singulière, intraduisible, pour nommer un savoir intuitif sur l’expérience subjective. La langue anglaise (New Oxford Dictionary, 1993) et la langue française (1996, 2004) l’adoptent sans le traduire comme référent singulier de l’art inspiré par la créativité hispanique.

Le sens second du duende est donc enraciné dans la région andalouse. Toutes ses significations se rejoignent dans l’évocation d’une présence magique ou surnaturelle, une sorte de transe de possession, comme dans les traditions chamaniques d’Amérique, d’Afrique ou d’Asie, où le musicien-chaman exprime plus que lui-même et se laisse traverser par une vérité de dimension supérieure, par une entité de nature holistique.

Le duende signifie donc, en flamenco comme en corrida, l'engagement (de quelqu’un qui ne triche pas avec ses émotions, pour atteindre à une expressivité extrême), mais aussi le charme, l'envoûtement, la possession spirituelle ou amoureuse. Il est parfois utilisé aujourd’hui comme synonyme emphatique et typique du "feeling", de l'âme que l’artiste insuffle à son interprétation d’un morceau, d’un Cante ou d’un Baile. Plus intériorisé en tout cas, plus spirituel et moins rythmique que d’autres mots presque aussi indéfinissables comme le "swing" en Jazz, le Blues (ce mot singulier qui s’écrit au pluriel !...) ou le "groove" dans les musiques dérivées, ou encore le spleen. Comme tous ces mots, le Duende du Flamenco est difficile à circonscrire intellectuellement : simplement on le ressent quand il est présent dans une performance ; ou alors il manque cruellement, en fonction du moment ou de l’enracinement de l’impétrant, et aucun effort ne saurait le faire advenir quand même. Au sens propre du terme, le Duende exprime donc un moment magique.

Ainsi dans l’imaginaire du flamenco, le duende va bien au-delà de la technique et de l’inspiration. Il s’agit plutôt d'une sorte de "charisme" aux deux sens, premier (biblique) et second (psycho-social), du terme : -1 charisme = « grâce imprévisible et passagère accordée par Dieu, donnant le pouvoir temporaire de réaliser des exploits miraculeux », et aussi -2 charisme = « inspiration donnant un prestige et un ascendant extraordinaire à un chef, un artiste, un performeur ». Selon Lorca « pour trouver le duende, il n'existe ni carte ni exercice ». Quand un artiste flamenco fait l’expérience de la survenue de ce mystérieux enchantement, on emploie les expressions "tener duende" (avoir du duende, ou posséder le duende) ou bien "cantar, tocar o bailar con duende" (chanter, jouer ou danser avec le duende).

En prolongement de ce sens du duende, il existe d'autres termes et expressions caractéristiques du flamenco comme genre artistique et comme mode de vie: "cuadro flamenco" (groupe de flamenco), "tablao flamenco" (cabaret flamenco), "juerga flamenca" (faire la noce en flamenco), "tercio" (un set ou une performance flamenca, sachant que le "tercio" est un "tiers" ou l'une des trois phases ou actes de la corrida), "aflamencar" (enflammer/"enflamenquer"), "aflamencamiento" (enflammement/"enflamenquement"), "flamencología" ("flamencologie")...

Définition de García Lorca[modifier | modifier le code]

Federico García Lorca, pour sa part, réunit par la même magie les deux sens, traditionnel et contemporain, du mot Duende : le lutin et la transe. Il fait entrer le terme dans la Littérature à travers sa conférence « Juego y teoría del duende »[1] prononcée en 1930 à La Havane, en 1933 à Buenos Aires et en 1934 à Montevideo. Il y construit, entre jeu et théorie, une poétique du duende qu’il sépare, à travers de nombreux exemples, de la notion de muse et de celle d’ange. Pour le poète, le duende naît de la lutte d’un corps avec un autre qui l’habite et gît endormi dans ses viscères.

Très intéressé par la poétique du duende, Ignacio Gárate Martínez essaie de transcrire cette poétique « lorquienne » (dont il traduit en français la conférence Jeu et théorie du duende), entre autres dans sa pratique psychanalytique.

García Lorca confirme tout d'abord ce caractère ineffable, mais aussi quasiment surnaturel, du duende (comme l'avait indiqué l'Académie Royale en 1956 et en 1732), le définissant selon ce mot de Goethe : « Pouvoir mystérieux que tous ressentent et qu’aucun philosophe n’explique. »

García Lorca nous invite à pénétrer cet état du duende comme on pénètrerait l'âme espagnole. En parlant du duende, García Lorca veut  en fait nous “donner une leçon simple sur l’esprit caché de la douloureuse Espagne.” Ou pour mieux dire "l’esprit caché" de l’Andalousie et, par extension, de  l’Espagne. Cette « Espagne [qui] est le seul pays où la mort est le spectacle national, où la mort souffle dans de puissants clairons pour l’éclosion des printemps, et [dont] l’art reste toujours régi par ce duende à l’esprit perçant qui lui a donné sa différence et sa qualité d’invention ».

► « Tous les arts, et tous les pays de même, peuvent mobiliser le duende, l’ange et la muse, et comme l’Allemagne a une muse, l’Italie a en permanence un ange, l’Espagne de tout temps est animée par le duende. Pays de musique et de danse millénaires au travers desquelles le duende presse des citrons dès l’aube et comme pays de mort. Comme pays ouvert à la mort ». Federico García Lorca, "Jeu et théorie du Duende", traduction de Claude Boisnard.

Pour Lorca, le duende provient donc du sang de l’artiste, presque sans métaphore: “C’est dans les ultimes demeures du sang qu’il faut le réveiller”. “Le duende est pouvoir et non œuvre, combat et non pensée”.

Dans le Duende de García Lorca il s’agit donc toujours de possession, d’inspiration et de démon, de combat d’amour de vie et de mort, mais avec des nuances qu’il précise ainsi, choisissant des références, et en rejetant d’autres, le distinguant de la muse et de l'ange comme on l’a déjà dit, mais qu’il faut explorer plus avant :

► « Aussi, je ne voudrais pas que l’on confonde le duende avec le théologique démon du doute, celui auquel Luther, pris d’un emportement bachique, lança un flacon d’encre à Nuremberg, ou avec le diable catholique, destructeur, de peu d’intelligence, qui se déguise en chienne  pour entrer dans les couvents,  ou encore avec le singe bavard que porte le Malgesi de Cervantès dans « La maison des jaloux et les forêts des Ardennes ».

Non, le duende dont je parle, sombre et vibrant, descend de ce très joyeux démon [le daïmôn] de Socrate, de marbre et de sel, qui le griffa d’indignation le jour où il prit la ciguë, et du mélancolique petit démon de Descartes, petit comme une amande verte, qui, repus de cercles et de lignes, sortait vers les canaux pour écouter chanter les marins au long cours embrumés.

Pour tout homme, tout artiste, qu’il s’appelle Nietzsche ou Cézanne, chaque barreau de l’échelle qui monte à la tour de sa perfection a pour prix la lutte qu’il livre avec son duende, pas avec son ange comme on l’a dit, ni avec sa muse. Il faut établir clairement cette distinction fondamentale pour l’origine de toute œuvre. […]

[…] L’ange et la muse viennent du dehors ; l’ange donne des lumières et la muse des formes. (Hésiode apprit d’elles). En pains d’or ou en plis de tunique, le poète reçoit des normes dans son petit bosquet de lauriers. Au lieu de cela il faut réveiller le duende dans les coins les plus reculés du sang. Et rejeter l’ange, donner un coup de pied à la muse, dépasser la peur de ce sourire de violette qu’exhale la poésie du XVIIème  siècle et de ce grand télescope dans les lentilles duquel s’est endormie la muse, malade de ses limites.

Avec le duende c’est d’un vrai combat [intérieur] qu’il s’agit. » Federico García Lorca, "Jeu et théorie du Duende", traduction de Claude Boisnard.

► « Tous les arts peuvent mobiliser [/faire apparaître] le duende, mais, comme c’est bien naturel, c’est dans la musique, la danse et la poésie déclamée qu’il trouve un champ propice [/le plus d’espace], car ceux-là demandent un corps vivant pour les interpréter, parce que ce sont des formes qui naissent et meurent en permanence, et dressent leur présence dans un instant absolu [/dressent leurs contours sur un présent exact]. Bien souvent le duende du compositeur passe au duende de l’interprète, et d’autres fois quand le compositeur ou le poète ne sont pas si grands, le duende de l’interprète, et c’est intéressant, crée une nouvelle merveille qui tient, en apparence seulement, au-dedans de la forme primitive. » Federico García Lorca, "Jeu et théorie du Duende", traduction de Claude Boisnard (et autres).

► « Pour chercher le duende, il n'existe ni carte ni ascèse. On sait seulement qu'il brûle le sang comme une pommade d'éclats de verre, qu'Il épuise, qu'Il rejette toute la douce géométrie apprise, qu'Il brise les styles, qu'Il s'appuie sur la douleur humaine qui n'a pas de consolation. » Federico García Lorca

Tauromachie[modifier | modifier le code]

Le terme duende, spécifique donc du vocabulaire du flamenco à l'origine, et qui traduit comme on l'a vu un état de transe lors de l'exécution d'un cante, a été repris dans le lexique de la corrida, où le duende qualifie l'état d'inspiration, le génie du torero « artiste » qui, bien qu’exécutant une figure traditionnelle, une passe de muleta ou de cape (un lance de capote) dûment répertoriée, y ajoute une touche éminemment personnelle et créative, extraordinaire de courage ou de grâce.

 La corrida est une source fréquente d'inspiration pour le flamenco, et réciproquement ! Certains chanteurs de flamenco ont entretenu des liens d'amitiés avec des toreros, comme Manuel Torre avec Rafael El Gallo. Manolo Caracol fut une proche relation de Manolete, et Camarón de la Isla dédia son album Arte y Majestad, par admiration, à son ami le matador Curro Romero. Sans oublier le mariage récent de la grande chanteuse Estrella Morente (fille du maestro Enrique Morente), avec le célèbre matador de Malaga Javier Conde (elle a d'ailleurs participé au spectacle préludant à certaines corridas).

Notes et références[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]