Le Monde des Ā

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Le Monde des Ā
Auteur A. E. van Vogt
Genre Science-fiction
Version originale
Titre original The World of Null-A
Éditeur original Simon & Schuster
Collection Analog Science Fiction and Fact
Langue originale Anglais canadien
Pays d'origine Drapeau du Canada Canada
Lieu de parution original Drapeau des États-Unis États-Unis
Date de parution originale 1945 (Astounding Stories)
1948 (Simon & Schuster)
Version française
Traducteur Boris Vian
Lieu de parution Paris
Éditeur Hachette et Gallimard
Collection Le Rayon fantastique
Date de parution 1953
Type de média Livre de poche
Nombre de pages 246
Série Cycle du Ā
Chronologie
Les Joueurs du Ā Suivant

Le Monde des Ā (titre original : anglais : The World of Null-A) est un roman de science-fiction, écrit en 1945 par A. E. van Vogt (Canada) et traduit en français en 1953 par Boris Vian. Le titre se prononce « Le Monde des non-A ».

Best-seller dont la notoriété a dépassé celle de son auteur, et fréquemment son seul titre connu des lecteurs non spécialisés en science-fiction, ce roman qui est de ses œuvres majeures donne lieu à une suite Les Joueurs du Ā, elle-même suivie de La Fin du Ā qui clôt le Cycle du Ā.

L'édition française contient une postface de l'auteur justifiant les modifications apportées après la première édition. La même postface précise les liens avec la sémantique générale et commente l'accueil critique fait au roman.

Intrigue[modifier | modifier le code]

Dans un temps futur, la société est régie par une élite politique et technique possédant des conceptions philosophiques évoluées, non aristotéliciennes. Un homme nommé Gosseyn (« Go sane ») désireux de concourir pour accéder à l'élite, se trouve subitement refoulé et tout son passé, une fois filtré, se révèle être une illusion. Se trouvant alors en position difficile dans la ville moderne et hyper-contrôlée, il part à la recherche de son identité réelle. Dans cette quête il rencontre des membres de l'élite active, dont certains lui apportent une aide capitale tandis que d'autres tentent de l'éliminer. Tour à tour recherché et sauvé, liquidé et rematérialisé sur Vénus qui est la planète exemplaire du monde non-aristotélicien, Gosseyn comprend progressivement qu'il est un instrument d'une révolution dans le monde du non-A, tandis que dans le même temps la Terre est sous la menace d'une invasion par un empire galactique. Au fur et à mesure de son enquête il apprend à utiliser les capacités exceptionnelles que lui confère son cerveau hors-norme. Il lui faudra alors pénétrer dans la "Machine", à la fois sanctuaire technique et ordinateur géant mis au point par le fondateur du système non-A, pour comprendre à la fois les raisons et les enjeux de son aventure.

Commentaire[modifier | modifier le code]

Le roman de A. E. van Vogt relève de quatre genres à la fois : le roman policier, l'essai philosophique, le conte mythique et le roman de science-fiction.

Policier[modifier | modifier le code]

C'est Damon Knight, le fameux critique de ce roman, qui remarque que Le Monde des Ā est construit comme un roman policier. Il pense que van Vogt se condamne en transgressant deux règles de ce genre : « Tous les indices qui seront utilisés pour résoudre le problème doivent être donnés au lecteur à l'avance ; et tous les personnages, si fantastiques que puissent apparaître leurs actes, doivent avoir des motifs plausibles pour agir ainsi ».

En s'appuyant sur un tel raisonnement, il lui est facile de déceler des failles dans le récit. Par exemple, les responsables du Plus Grand Empire veulent détruire le pouvoir terrestre à tout prix, même celui de défier la Ligue galactique, ce qui entraîne une guerre de proportions galactiques. Cependant, sur la Terre même, un « meneur du jeu » (selon l'expression de Knight) s'oppose secrètement à ces visées en manipulant le héros. Selon Knight, il s'agit d'un cinglé puisque Gosseyn devrait tendre à tuer les chefs de bande sur la Terre, ce qu'il ne fait pas. Le faire aurait d'ailleurs brusquement terminé l'histoire.

Tel un détective de génie s'opposant à un policier astucieux, Jacques Goimard réfute ces attaques dans les numéros 102, 103 et 104 du magazine Fiction. Cette réfutation paraît aussi dans "Le Monde des non-A" & "Joueurs du non-A" de l'éditeur Opta à l'article Tentative d'interprétation rationnelle. Il reprend la réflexion de Knight, tout en acceptant ses conclusions. Cependant, il ne s'arrête pas en chemin. Selon Jacques Sadoul, le meneur de jeu affirme qu'il a fait des erreurs et qu'il est tel une dame dans un jeu d'échecs cosmique. Pour Knight, cela prouve que le roman est mauvais, mais Sadoul en conclut que l'intrigue sert un troisième personnage et qu'il faut remonter jusqu'à lui. Il s'agit en l'occurrence d'Eldred Crang, le détective Ā. Knight le considère d'ailleurs comme le véritable héros de l'histoire. Si ce personnage est comparé à Robert Hedrock du cycle des marchands d'armes, ses plans commencent à avoir un sens.

Van Vogt a rejeté cette interprétation de Sadoul. Il y a trop d'éléments qui font défaut pour le considérer comme un roman policier, style que van Vogt connaît bien pour en avoir lu plusieurs étant plus jeune. Ce n'est pas un thriller, car le héros ne rend pas coup pour coup. Il y a aussi un désir de ramener l'intrigue à un roman policier à énigme, façon Agatha Christie, ce que van Vogt juge plutôt réducteur. Ce qui apparaît, c'est plutôt le Los Angeles tel que vu par l'auteur : lumière de la Cité des jeux, douce température de Vénus, etc.

Il semble qu'il faille plutôt s'orienter vers l'atmosphère qui se dégage. Le héros ne sait pas d'où il vient, il est le plus souvent seul, la Machine des jeux est indifférente à son sort, etc. Ce sont plutôt les indices d'un monde schizophrénique.

Philosophique[modifier | modifier le code]

Van Vogt voue alors une admiration sans réserve à la sémantique générale énoncée par Alfred Korzybski, qu'il a découverte lorsqu'il s'est établi à Los Angeles en 1944. Il passe beaucoup de temps à la maîtriser, ce qui paraît dans la suite de ce roman : les Joueurs du Ā, où des épigraphes soulignent les points saillants de son mémoire de recherche.

La sémantique générale dérive du nominalisme anglais. Affirmer que les enfants et les adultes immatures identifient, c'est dire qu'ils confondent les objets (toujours singuliers) et leur représentation (qui relèvent d'une abstraction et très souvent d'une généralisation, lesquelles sont le fait de l'esprit et y demeurent). Dire que la carte n'est[1] pas le territoire, c'est rappeler que la représentation se distingue du monde qu'elle décrit[2]. Le vrai savant sait que son savoir n'est pas total.

La philosophie analytique anglo-saxonne, fondée par Bertrand Russell et George Edward Moore autour de 1900, est la source du savoir de Korzybski. Elle attire Wittgenstein, tout comme plusieurs penseurs européens qui migrent aux États-Unis pendant les années 1930 pour fuir la menace nazie.

Plusieurs logiciens considèrent alors la vocation du langage est de décrire le monde d'une façon claire. Certains (par exemple, Russell et Carnap) estiment que l'on ne peut y arriver que par la rigueur du langage mathématique, bien que Russell finisse par admettre qu'"un énoncé peut être précis ou clair, mais [qu']on ne peut pas toujours conjuguer les deux". Wittgenstein et Moore sont donc plus accommodants : ils acceptent que des phrases ordinaires puissent effectuer le travail, sous réserve de « lutter contre l'ensorcellement du langage » selon Moore.

Plus d'un auteur de science-fiction avait certainement entendu parler des travaux de ces universitaires, sans toutefois lire leurs écrits ardus. Cette situation les incitait peut-être à faire un parallèle avec la nature de leur travail : comment parler au commun des mortels de choses inconnues à l'aide d'un langage connu ? C'est alors que Korzybski apparaît et fait quelque chose que ces universitaires n'ont pas toujours tenté : il vulgarise.

Ingénieur de formation, il a étudié les écrits du logicien Lukasiewicz. Armé de ce bagage, il émigre lui aussi aux États-Unis et s'initie à la pathologie mentale sous la conduite de William Alanson White de 1924 à 1926. C'est peu après qu'il crée cette curiosité : la sémantique générale.

S'appuyant sur la logique mathématique moderne et la philosophie analytique, il critique Aristote et son principe d'identité. Le mot n'est pas la chose : le mot pommier ne donne pas de pommes. Cette identification cause la névrose. Si une personne ment une fois, doit-on lui accoler l'épithète de menteuse pour le reste de sa vie ? L'Institut de Sémantique générale, fondé en 1938, veut guérir ces névroses en éliminant l'identification chez les gens.

Les auteurs du magazine Astounding Stories en discutent entre eux, sans doute à l'instigation de l'éditeur John W. Campbell, friand de ces nouveautés. Par exemple, Robert A. Heinlein propose à Campbell un monde futur où la sémantique générale guérit les gens de leurs névroses. Le plus influencé est cependant van Vogt. Dans la Faune de l'espace, publié en 1939, il évoque une science intégratrice, le nexialisme. Elle crée des Humains plus forts et plus intelligents. Le Ā, grâce aux écrits de Korzybski, est la version ordonnée du nexialisme.

Dans le roman, la présence de la sémantique générale est très apparente, tant dans le récit que dans le discours. Elle guérit les malades mentaux qui pourront dès lors aller sur Vénus, l'utopie anarchiste où tous agissent de façon responsable. Cette attitude leur permet de devenir des surhommes. Par exemple les armées extraterrestres débarquent sur la planète qui, de conquise, devient victorieuse, les Vénusiens Ā s'étant spontanément formés en milice et attaquant des armées supérieures en nombre et en technologie.

Mythique[modifier | modifier le code]

À plus d'une reprise, des athées accusent van Vogt d'être un esprit de nature religieuse, alors qu'il est athée. Le Monde du Ā lui vaut des critiques plus musclées : en s'appuyant sur les écrits d'Alfred Korzybski, il aurait versé dans la métaphysique. Cependant, les critiques oublient que la science-fiction est souvent spéculative et tente moins de trouver la vérité que des questionnements originaux et plausibles.

Dès lors, quoi de plus naturel que de penser que Gosseyn naît le cerveau vide ? Le prochain pas, pour lui, est de trouver qui il est. Il fait une quête du sens de sa vie : « Il faut que je sache qui je suis » (chapitre 4). Celle-ci est suivie de sa mort, puis de sa résurrection. Il s'agit d'un processus initiatique courant dans plus d'une religion, tout comme dans différentes mythologies. Cette renaissance est d'ailleurs un choc à la fois pour le lecteur et pour Gosseyn.

Qui ramène Gosseyn à la vie ? Nul ne le sait, mais un tel personnage est certainement très puissant, l'égal d'un dieu. Van Vogt donne une réponse inattendue au dernier chapitre, où Gosseyn discute avec un mort. C'est là que ce dernier découvre son créateur, un homme qui lui ressemble étrangement. Gosseyn est donc son propre créateur. Cette découverte complète sa quête de sens.

De science-fiction[modifier | modifier le code]

Parce qu’il se place dans un décor futuriste, montrant par exemple une Vénus terraformée et des voyages interstellaires, il entre dans la catégorie des romans de science-fiction.

Appréciations et postérité[modifier | modifier le code]

L'anthologiste américain Groff Conklin a déclaré à propos du roman de A. E. van Vogt : « Le Monde des Ā est assurément un des romans de science-fiction les plus passionnants qui aient été écrits, à la fois par sa richesse et sa complexité. » [3]

Le titre du roman de Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire s'inspire de la phrase la plus connue d'Alfred Korzybski : « La carte n'est pas le territoire » que Houellebecq a connue par la lecture des romans de Van Vogt[4].

Éditions françaises[modifier | modifier le code]

Extrait publié dans :

  • A. E. van Vogt, Le Monde des Ā, traduit de l'américain par Boris Vian, Seghers, coll. « Anthologie-jeunesse », no 4, 1966 ;

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Petite entorse à but pédagogique aux règles de la sémantique générale, car celle-ci enseigne à ne jamais utiliser le verbe "être" pour unir deux substantifs et créer une identification abusive
  2. Ainsi dans le paradoxe de Zénon sur Achille et la tortue, une réalité finie est représentée artificiellement par une récursion infinie
  3. Postface du "Monde des Ā" par l'auteur (J'ai lu no 362)
  4. Conversation de Michel Houellebecq et Alain Finkielkraut, émission Répliques, France Culture, 11 septembre 2010.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ce roman est considéré comme un grand classique de la science-fiction dans les ouvrages de références suivants :

  • Annick Beguin, Les 100 principaux titres de la science-fiction, Cosmos 2000, 1981 ;
  • Jacques Sadoul, Anthologie de la littérature de science-fiction, Ramsay, 1981 ;
  • Jacques Goimard et Claude Aziza, Encyclopédie de poche de la science-fiction. Guide de lecture, Presses Pocket, coll. « Science-fiction », no 5237, 1986 ;
  • Denis Guiot, La Science-fiction, Massin, coll. « Le monde de… », 1987 ;
  • Enquête du Fanzine Carnage mondain auprès de ses lecteurs, 1989 ;
  • Lorris Murail, Les Maîtres de la science-fiction, Bordas, coll. « Compacts », 1993 ;
  • Stan Barets, Le science-fictionnaire, Denoël, coll. « Présence du futur », 1994.