Archéologie aérienne

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Photographie aérienne du site protohistorique de Grézac (Charente-Maritime). Grande nécropole gauloise avec diverses structures funéraires. Circulaires ou carrés, de toutes tailles, ces "monuments funéraires" abritaient des sépultures à incinération.

L'archéologie aérienne consiste à photographier à moyenne altitude des zones dégagées et à étudier et interpréter les indices recueillis, invisibles au sol. Trois sortes de modifications, dues à la présence de vestiges enfouis, sont décelables sur les photographies obtenues dans des conditions optimales de saison et d'éclairage : modification de niveaux, de couleur du sol ou de développement des cultures. Ces modifications permettent de déceler les anciennes structures anthropiques.

Historique[modifier | modifier le code]

C'est en 1925, en Syrie, que le révérend père jésuite Antoine Poidebard, observateur aérien militaire, a remarqué qu'au soleil couchant, avec la lumière rasante, des reliefs infimes du sol apparaissaient, trahissant des ruines enfouies. Il les photographia, les localisa et les déclara : l'archéologie aérienne était née.

Le colonel Baradez fit des prospections en Afrique du nord, mais ce sont les Anglais qui furent les premiers à institutionnaliser ces recherches, avec Crawford, Crampton et surtout J-K Saint-Joseph, avec toute la puissance du Department of Survey de Cambridge University…

Le professeur Raymond Chevallier

Dans les années 1960 apparurent régionalement les prospecteurs français de première génération : Roger Agache, dans le Nord de la France, Jacques Dassié en Poitou-Charentes, Bernard Edeine dans la Manche, René Goguey en Bourgogne, Daniel Jalmain en Île-de-France et Louis Monguilan en Provence.

Il convient de souligner la grande influence du professeur Raymond Chevallier († 2004) sur ces chercheurs français, grâce à son séminaire de topographie historique et de photo-interprétation de l'École des hautes études en sciences sociales de Paris.

D'autres vinrent plus tardivement, dont Maurice Marsac en Poitou ouest, François Didierjean dans le Bordelais et Henri Delétang, en Touraine. Le nombre actuel de prospecteurs aériens bénévoles peut être estimé à plusieurs dizaines.

Principes[modifier | modifier le code]

L'archéologie aérienne est une technique récente associant un support aérien, généralement l'avion de tourisme, aux prospections archéologiques. Le but de toute prospection est une recherche intentionnelle de nouveaux sites. L'avion sert de support pour s'éloigner de la surface terrestre, pour prendre du recul afin de mieux saisir les éventuelles traces d'occupation humaine laissées par les générations précédentes, même depuis des dizaines de siècles. Nous venons d'utiliser le mot "traces". Quelle est sa signification ?

Quand l'homme a creusé le sol ou construit des fondations, il a marqué l'emplacement pour des millénaires, en détruisant localement l'homogénéité de la stratigraphie naturelle. Dans nos régions, le sol s'est progressivement exhaussé au fil des saisons. Il en est pour preuve ces églises de campagne, dont le sol environnant semble avoir "monté" et où la nef se trouve une ou deux marches plus bas. On estime qu'en Charentes, le sol s'est élevé d'environ deux mètres depuis le début de notre ère. Il s'agit d'une valeur moyenne et certains sommets de collines se sont au contraire érodés de plusieurs mètres, cependant que les résidus de cette érosion se retrouvaient vers les zones les plus basses.

Notre planète, la Terre, n'est pas figée. Son évolution continue et les lois de l'entropie s'appliquent toujours, même si l'échelle de temps de notre ère paraît ridiculement étroite par rapport à celle des temps géologiques…

Origine des traces archéologiques visibles en surface[modifier | modifier le code]

Photographie aérienne du site néolithique de Balzac, Les Coteaux de Coursac (Charente).
Ensemble complexe de fossés de défense d'un éperon barré dominant la Charente. Ces ensembles de fossés avec portes et chicanes complexes étaient destinés à protéger une zone susceptible d'accueillir une population de cueilleurs-chasseurs fraîchement sédentarisés, grâce au climat régional et aux céréales sauvages.

Le sol, naturel ou cultivé est homogène, c'est-à-dire que dans un champ, l'évolution des cultures (croissance, floraison, maturation) se fera à peu près simultanément sur toute l'étendue considérée. Mais qu'un habitat antique, disparu aujourd'hui, ait existé et il en sera tout autrement. Une occupation humaine, un village gaulois, par exemple, implique des sépultures. Et c'est là que se trouve l'origine des traces recherchées.

Le rituel funéraire gaulois imposait des sépultures à incinération, se déroulant au milieu d'un espace sacré, circulaire ou carré, de une ou quelques dizaines de mètres de diamètre ou de côté. La délimitation de cet espace se faisait usuellement par un petit fossé (1 m de largeur et 1 m de profondeur) creusé dans la banche calcaire. Ce fossé doit être considéré comme rituel, car il est aisément franchissable d'un pas et ne saurait constituer une défense ou une protection quelconques. L'aire centrale, lieu probable de la crémation, peut comporter une petite fosse qui sert à recevoir les cendres du défunt recueillies dans une petite urne céramique (10 cm de diamètre). On peut également y trouver des offrandes pour le « grand voyage » (indices d'une spiritualité certaine) : vases, quartiers d'animaux, armement métallique plié ou brisé, révélateur des techniques métallurgiques de nos ancêtres directs…

C'est donc le fossé qui constitue le moteur d'apparition des traces et indices archéologiques. Après abandon du site, les fossés se sont progressivement comblés pour disparaître sous l'actuelle couche arable (quelques décimètres). C'est là qu'intervient l'altération de l'homogénéité du sol. Par rapport à son environnement rocheux, le remplissage humique de fine granulométrie, après les pluies hivernales, peut constituer une véritable réserve d'eau. En cas de nécessité (sécheresse), les anciens fossés sont capables de restituer cette humidité à la végétation par leurs remontées capillaires jusqu'au niveau des radicelles. Les plantes, mieux irriguées, croissent plus haut et restent vertes plus longtemps à l'aplomb des fossés, dessinant ainsi le plan des structures enfouies. La même chose se produit, de façon inverse, lorsque les murs de ruines enfouies se trouvent sous le sol : ces vestiges rendent la terre moins fertile et les plantes qui poussent au-dessus sont moins hautes ou d'une couleur différente. Ces différences dans la croissance des cultures constituent des indices phytologiques (ou phytographiques) pour l'archéologue aérien[1].

De même, sur sol nu (terres labourées de l'hiver), lorsque la terre est desséchée en surface par le vent, la remontée capillaire d'humidité à la verticale des fossés provoque l'apparition de figures géométriques où le sol est plus coloré, plus foncé, en raison de ces remontées : ce sont des indices hydrographiques[2].

Tous ces phénomènes s'inversent en présence de matériaux d'apport diminuant localement les réserves hydriques et l'emplacement de fondations enfouies jaunira en premier.

D'autres traces révélatrices de la présence de vestiges archéologiques apparaissent après des labourages profonds, ou parfois par temps très humide, lorsque se produisent des remontée de terre qui viennent affleurer à la surface du sol et en modifient la couleur (par exemple, des fondations crayeuses donnent lieu à des affleurement de craie blanche, tandis que des remontées de terre argileuse assombrissent le sol) : ces anomalies de la couleur du sol forment des indices pédographiques[3].

Le terme « géométriques » est particulièrement significatif d'actions humaines. Seulement, percevoir la forme de ces traces est pratiquement impossible du sol. On distingue des zones plus claires et plus foncées, mais on ne perçoit absolument pas leur ordonnancement, d'où la nécessité du recul aérien. De nombreuses traces naturelles constellent notre région, constituant des « leurres » pour le prospecteur. Elles sont en général liées à la géologie et le banc crétacé, avec ses innombrables diaclases remplies d'une argile de décalcification, en constitue la source principale. Mais aucune de ces traces ne présente l'ordonnancement géométrique, caractéristique d'une action anthropique.

Les principales périodes de visibilité des traces archéologiques se situent à la fin du printemps, sur les terres cultivées, lorsque les champs de céréales arrivent à maturité et jaunissent régulièrement, laissant de grandes coulées vertes à l'aplomb des fossés. Cela permet d'obtenir certaines années des images particulièrement spectaculaires. La seconde période correspond à l'hiver, lorsque l'assèchement des terres nues permet les remontées capillaires plus foncées. Mais cette révélation de ces traces est très inégale selon les années et dépend en particulier de :

  • la géologie et la pédologie du lieu ;
  • la climatologie régionale annuelle (influant sur les réserves hydriques et le niveau phréatique) ;
  • la nature des cultures ;
  • les pratiques agricoles, semailles précoces ou tardives ;
  • la présence au bon moment, dans les airs, d'un prospecteur archéologique aérien confirmé.

L'exploitation des découvertes[modifier | modifier le code]

Photographie aérienne du site médiéval de Champdolent (Charente-Maritime), près du Vieux Château.
Vision des douves, des murailles et du donjon d'un château disparu. La légende locale prétend qu'il aurait été rasé par Charlemagne.

Un moyen idéal de prospection sera l'avion de tourisme à aile basse, que l'on peut trouver dans tous les aéroclubs régionaux. Un jeu de cartes de l'IGN, au 1/50 000 sera indispensable pour localiser toute découverte nouvelle, qui sera attestée par un groupe suffisant de photographies. Tous les appareils photographiques reflex modernes, équipés d'un zoom standard, conviendront parfaitement, qu'ils soient argentiques ou numériques. Le zoom permettra d'avoir des vues générales pour la localisation, moyennes et de plans détaillés sans changer l'altitude de l'avion, ce qui est toujours bénéfique sur un plan financier. Le GPS est devenu l'auxiliaire indispensable de localisation des prises de vues. Toutes les conditions étant optimales, l'entente avec le pilote parfaite et la moisson d'images très importante, le vol est terminé.

Alors commence la seconde phase des prospections aériennes, celle du laboratoire de traitement, de l'interprétation photographique et la communication du dossier à l'autorité de tutelle, le Service régional de l'archéologie (ministère de la Culture).

C'est à ce stade que la photographie numérique marque son avantage, puisque, dès le retour, les images peuvent être visionnées, enregistrées dans un ordinateur, traitées et imprimées, sans aucune perte de temps. La première phase du traitement commence par la localisation formelle de chaque image. Pour chaque photo, il faut établir une fiche avec une correspondance biunivoque entre la photo et le document de référence toujours associé. Celui-ci précisera : département, commune, lieu-dit, coordonnées Lambert ou GPS, ainsi que le numéro du fichier graphique contenant l'image et une reproduction de l'image de référence elle-même. Suivront la description des conditions de prise de vue, date, heure, orientation de l'axe du paysage représenté, etc. Et enfin, la description des indices archéologiques observés.

La seconde phase porte sur l'analyse archéologique de chaque photo. Il faut décréter si les traces sont d'origine naturelle ou anthropique. L'examen de leurs formes et styles permettra d'établir un diagnostic d'appartenance chronologique préliminaire. L'ensemble des fiches (informatiques) issues de la mission est, selon son volume, transmis par Internet vers le Service régional de l'archéologie, ou bien gravé sur un CD-ROM et expédié par voie postale. Ainsi chaque nouveau site est parfaitement identifié et officiellement déclaré à l'autorité de tutelle.

Mais le prospecteur ne saurait se limiter à cela… L'ensemble de ses découvertes constitue un patrimoine tout à fait considérable qu'il faut porter à la connaissance du public par des publications, des conférences, des interviews, la conception et la réalisation d'un site Internet, etc.

C'est à l'occasion de ces publications qu'il pourra sensibiliser sociétés archéologiques et grands chercheurs spécialistes afin qu'un jour, une grande fouille révèle la richesse de notre patrimoine enfoui !

Importance de l'archéologie aérienne[modifier | modifier le code]

Photographie aérienne du site antique de Barzan (Charente-Maritime).
Moulin du Fâ, les traces de la ville gallo-romaine de Novioregum. On distingue à gauche la Grande Avenue, bordée de boutiques. Au centre, les horrea, entrepôts d'État, impliquant des stockages de marchandises, prélude à un transbordement vers la zone portuaire et l'embarquement sur les navires de cabotage côtier. Novioregum était incontestablement un port.

L'archéologie aérienne est un instrument précieux compte tenu de l'urgence des besoins en matière d'inventaire du patrimoine archéologique. Celui-ci revêt une importance considérable en fonction du développement des grands travaux péri-urbains et autoroutiers. La nécessité absolue de la sauvegarde de ce patrimoine vient de la multiplication des surfaces décapées, nivelées, bétonnées et construites.

Bien entendu, l'administration responsable se doit d'organiser des prospections préventives sur les surfaces menacées, ainsi que les indispensables fouilles de sauvetage.

Prospecteurs archéologiques aériens célèbres[modifier | modifier le code]

Antoine Poidebard[modifier | modifier le code]

Jean Baradez[modifier | modifier le code]

Raymond Chevallier[modifier | modifier le code]

Roger Agache[modifier | modifier le code]

Pionnier de l’archéologie aérienne en France, son travail livre les clés de lecture et d'interprétation du paysage. On lui doit des découvertes remarquables en Picardie. Il a été directeur des Antiquités préhistoriques du Nord-Pas-de-Calais et de la Picardie de 1963 à 1985, chargé de cours à l’Université de Caen, puis chercheur au CNRS.

Il est l'auteur de plus de 200 publications. Ses travaux ont été couronnés par le CNRS, l'Académie d'Architecture et l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Il a reçu le Grand Prix national d'Archéologie (1983) puis le Grand Prix de Géographie (1978) pour ses travaux sur les cartes archéologiques. Un hommage particulier lui a été rendu en 1992 lors du colloque international d'archéologie aérienne d'Amiens.

Jacques Dassié[modifier | modifier le code]

Le prospecteur archéologique aérien J. Dassié en vol.

Depuis la découverte de son premier site en 1962, il a effectué près de 900 missions de prospection, pris plus de 150 000 photographies au cours de 2 000 heures de vol, aux commandes de tous types d'avions de tourisme. Ce qui, à une vitesse moyenne de 200 km/h représente une distance parcourue de 400 000 km, soit dix fois le tour de la Terre… Au cours de ces vols, 2 168 découvertes archéologiques ont été déclarées auprès du Service régional de l'archéologie. Elles ont été présentées aux sociétés archéologiques régionales au cours de plus d'une centaine de conférences, entraînant 70 campagnes de fouilles importantes, dont certaines, programmées sur plusieurs années, avec le concours des grandes Sociétés archéologiques régionales et des Universités de Bordeaux, La Rochelle et Poitiers, du CNRS et du Musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Une aventure archéologique, Antoine Poidebard, photographe, Éditions USJ, Beyrouth, 2003 & Éditions Parenthèses, Marseille, 2004, catalogue d'exposition (Université Saint Joseph/USJ-Beyrouth, 2003 & Musée de l'Arles et de la Provence Antiques en collaboration avec l'USJ, 2004).
  • Collectif, L'archéologie vue du ciel, éditions Hazan, 2002, 255 pages (ISBN 2-7028-5859-7)
  • Jacques Dassié, Manuel d'archéologie aérienne, Éditions Technip, 1978, 350 p., 170 photographies.
  • Jacques Dassié, Archéologie aérienne. Patrimoine archéologique et touristique des Charentes, Joué-lès-Tours, France, éd. Alan Sutton,‎ 2001, 261 photos, 176 p. (ISBN 2-84253-607-X)
  • Henri Delétang (sous la direction de), L'archéologie aérienne en France - le passé vu du ciel, éditions Errance, 1999, 173 pages (ISBN 2-87772-169-8)
  • Jacques Dubois, Archéologie aérienne : Patrimoine de Touraine, Saint-Cyr-sur-Loire, Éditions Alan Sutton,‎ 2003, 190 p. (ISBN 2 842 53935 4)
  • Alain Ferdière, La prospection, éditions Errance, collection « Archéologiques », 1998, 224 pages (ISBN 2-87772-160-4)
  • Daniel Jalmain, "Archéologie aérienne en Ile-de-France, Beauce, Brie, Champagne", Editions TECHNIP, 1970, 172 pages (ISBN 9782710801290)
  • L. Langouet et M.-Y. Daire, Le passé vu d'avion dans le nord de la Haute-Bretagne. Apports de la prospection aérienne et la sécheresse de 1989, Les Dossiers du CeRAA, n° M, Saint-Malo, 1990, 118 p.
  • G. Leroux, M. Gautier, J.-C. Meuret et P. Naas, Enclos gaulois et gallo-romains en Armorique. De la prospection aérienne à la fouille. Documents Archéologiques de l'Ouest. Université Rennes 1 et UMR 6566 du CNRS, Rennes, 1999, 335 p., 204 photographies, 204 plans.
  • P. Naas, Histoire rurale des Vénètes armoricains (Ve s. av. J.-C. - IIIe s. ap. J.-C.), Saint-Malo, Éditions du CeRAA, 1999, 238 p., 152 planches.

DVD[modifier | modifier le code]

  • Agache, R. (2005) - Empreintes du passé. Introduction à l'archéologie aérienne, DVD, Scérén CRDP Académie d'Amiens, 2005,  : Site d'accompagnement.
  • Archéologue Aérien (2009), documentaire réalisé par Denis Becker, CasaDei Production en coproduction avec France Télévisions site du film