Socio-technique

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Socio-technique
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Appellation
Socio-technique
Secteur d'activité

La socio-technique ou sociologie de la technique est une discipline scientifique et de recherche portant sur les interactions entre la société et la technique.

Elle est multidisciplinaire, à la croisée de la sociologie, des sciences de l'information et de la communication, de l’anthropologie, de la technique, etc.

Les théories et grilles d'analyse socio-techniques sont notamment employées par des chercheurs en sociologie (Centre de sociologie de l'innovation, théorie de l'acteur-réseau), en génie civil (ENPC), en sciences de l'information et de la communication (I3M) ou en économie et Publicité/design[1] pour mieux comprendre le lien entre les changements sociétaux, la construction sociale des systèmes techniques[2],[3] et les ruptures technologiques (Liens entre comportements, sociétés et révolutions industrielles[4]), ou la non-acceptation de certaines innovations (la voiture électrique par exemple a plus d'un siècle, mais sa diffusion semble se heurter à des freins qui sont notamment sociopsychologiques[5]).

Ce domaine inclut aussi, à titre d'exemple le « suivi socio-technique des innovations », la « gestion socio-technique de l'eau » et d'autres ressources, ou encore l'étude des « Dispositifs Socio-Techniques pour l'Information et la Communication DISTIC ».

Courants de recherches[modifier | modifier le code]

Ils sont nombreux et se distinguent notamment selon l'importance accordée par les auteurs à l'usager ou à la technique ou au couple technique-individu comme facteur explicatif des changements sociotechniques[6] .

La sociologie de la technique, telle que proposée par Steve Woolgar dans les années 1980, étudie la question des usages en ne considérant pas les usagers ou en ne les examinant qu'à travers les représentations que s'en font les concepteurs.

Un modèle sémiotique complémentaire, proposé par Mackay et al.[réf. souhaitée], envisage l’étude des usages à travers la notion de « décodage », c’est-à-dire, le travail de l’usager pour utiliser l'objet technique. Madeleine Akrich s’inscrit dans la continuité de ce modèle en insérant le concept de « script », ou scénario prédéterminant les mises en scène de l'usage, ce dernier se réalise ou non dans la confrontation de l'usager à l'objet technique. Il s’agit de considérer le travail effectué par les innovateurs pour déterminer les compétences et les comportements des futurs usagers.

Les approches socio-techniques sont aussi mobilisées pour éclairer certains débats éthiques, philosophiques, moraux et sociétaux impliquant des technologies nouvelles ou émergentes (par exemple les prothèses cognitives, alimentant la controverse de l'homme augmenté).

Pour divers acteurs, à propos de sujets controversés, il peut aussi s'agir de comprendre ou de tenter de réduire le fossé qui sépare les groupes réputés experts de groupes réputés non-experts ou du grand-public ou de certains médias, notamment dans le cas de technologies lourdes et/ou complexes et perçues comme susceptibles d'avoir des impacts potentiels et/ou accidentels majeurs ou de long-terme sur la santé ou l'environnement (ex industrie nucléaire[7], Gestion des déchets radioactifs en France, transgenèse, smog électromagnétique et risques suspectés liés à la téléphonie mobile[8], pollutions de l'eau par l'agriculture[9], vidéosurveillance[10], nanotechnologies, gaz de schistes, etc.). Inversement, il peut s'agir de faciliter ou freiner ou manipuler les débats sur ces sujets (via la propagande et certains usages de la communication, et de la publicité).

Des sociologues proches de la pensée de Bruno Latour cherchent à mieux comprendre les liens et éventuelles dérives, ayant eu lieues ou potentielles à l'avenir, entre technique et société, relations de pouvoir et objets non-sociaux, compositions et ordre et des inégalités sociales[11].

Dimensions spatiale et temporelle des objets sociotechniques[modifier | modifier le code]

Les historiens et les prospectivistes s'intéressent aux théories sociotechniques en tant qu'elles peuvent les aider à comprendre, expliquer ou anticiper certains changements « systémique»s[12] rapides et/ou s'étendant à large échelle (planétaire parfois)[13],[14] ; de même pour certaines discontinuités dans l'élaboration et la diffusion d'une innovation technique[15].

Les historiens les utilisent pour rétrospectivement mieux comprendre et interpréter le passé, avec par exemple :

À l'autre extrémité de la flèche du temps, les prospectivistes cherchent à détecter les émergences[20] techniques et les « signaux faibles », dits psycho-sociologiques, et sociétaux qui augurent les changements ou ruptures sociales et/ou technologiques à large échelle[21] , parfois rapides (avec l'informatique par exemple[22]).

Interactions Homme-Machine[modifier | modifier le code]

Ce courant d'études porte sur les conditions, enjeux et rythmes d'interfaçage envisageables entre un opérateur humain et un dispositif d'origine mécanique. Il trouve son origine dans les recherches fondamentales du mathématicien Norbert Wiener en cybernétique, publiées en 1948[23]; qui ont inspiré les programmes de recherche appliquée du Stanford Research Institute (SRI) en la personne de Douglas Engelbart pour le prototypage des premières interfaces graphiques à destination d'un utilisateur.

Dans la recherche en socio-technique, ce courant souhaite étudier l'articulation et les interfaces techniques qui lient l'homme et la société, et l'homme à la machine, dont les réseaux informatiques et bases de données.

Études d'usage[modifier | modifier le code]

Déterminisme technique[modifier | modifier le code]

Dans ce domaine on s'intéresse notamment aux facteurs techniques de ruptures technologiques, à leurs rythmes et éventuelles cyclicités[24], ainsi qu'à certaines coévolutions entre technologies et organisation (manifeste dans les cas de l'invention de l'imprimerie, puis de l'informatique et de l'Internet)[25] ainsi qu'à certaine « convergences technologiques » (ainsi le développement de l'automobile avait besoin du pétrole massivement découvert au XIXe siècle mais aussi de routes, lesquelles ont justement pu être faites à coût raisonnable et en grande quantité grâce aux millions de tonnes de bitume qui est un déchet du raffinage du pétrole. Les voitures auraient pu être électriques, à charbon ou à gazogène utilisant des végétaux, mais le réseau routier aurait alors été bien plus coûteux.

Déterminisme sociologique[modifier | modifier le code]

Le facteur humain est souvent déterminant à deux points de vue. Celui de personnalité des innovateurs, et celui des contingences sociales et du contexte socioculturel dans lequel évolue l'innovateur[26] (ex : cadre universitaire[27], industriel, politique, religieux) font partie des déterminants faisant que l'évolution technique qu'ils propose sera ou non acceptée et/ou colportée.

Un principe théorique est qu'en cas de changement technologique, l'avantage est souvent « à l'attaquant » [28], l'innovation semblant se diffuser ou s'imposer spontanément ou sous la contrainte (à la manière d'un envahisseur ou comme un colonisateur en territoire ennemi ou inconnu, avec par exemple l'obsolescence programmée qui n'est pas spontanément désirée par les consommateurs mais leur est imposée par la technique ou la publicité).
Certaines innovations techniques pourraient sembler quasi-irréversible dès leur apparition, tant leurs avantages paraissent évidents, mais des freins sociopsychologiques, éventuellement justifiés par des risques réels peuvent exister (ainsi lors de la première guerre mondiale, les premières armes chimiques se sont-elles parfois retournées contre ceux qui les utilisaient).

Médiation et interactions homme-machine[modifier | modifier le code]

Les interactions homme-machine prennent une importance croissante avec l'informatique ubiquitaire et le contrôle, le partage (dont par les réseaux sociaux), l'exploitation et l'organisation (éventuellement collaborative) de flux croissant d'information via l'Internet[29].

Bricolage et détournement[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Clark, K.B. (1985) The Interaction of Design Hierarchies and Market Concepts in Technological Evolution, Research Policy, Vol. 14, p. 23-33
  2. HK Klein, DL Kleinman (2002) The social construction of technology: Structural considerations ; Science, Technology & Human Values, PDF, 26p
  3. Constant, E.W. II (1987), The Social Locus of Technological Practice: Community, System or Organization, in: Bijker, W.E., Hughes, T.P. and Pinch, T., (eds.), The Social Construction of Technological Systems: New Directions in the Sociology and History of Technology, The MIT Press, Cambridge, Massachusetts, p. 223-242
  4. Chant, C. (1999) The second industrial revolution and the rise of modern urban planning, in:Goodman, D. and Chant, C. (ed.), European cities and technology: Industrial to post-industrial city, The Open University, p. 121-177
  5. Callon, M., 1980, ‘The State and Technical Innovation: A Case-study of the Electrical Vehicle in France’, Research Policy, Vol. 9, p. 358-376
  6. Bijker, W.E. (1995), Of Bicycles, Bakelites and Bulbs: Towards a Theory of SociotechnicalChange, Cambridge, Massachusetts, London, England: The MIT Press
  7. JC Petit (1993), Le stockage des déchets radioactifs : perspective historique et analyse sociotechnique ; cat.inist.fr
  8. N Dillenseger-Honoré (2004), Le règlement des conflits dans une controverse socio-technique ; Les risques sanitaires liés à la téléphonie mobile thèse, Université de Strasbourg (en ligne avec scd-theses.u-strasbg.fr)
  9. E Chia, JP Deffontaines (1999) Pour une approche sociotechnique de la «gestion de la qualité de l'eau par l'agriculture ; Nature Sciences Sociétés, 1999 ; Elsevier (lien)
  10. AC Douillet (2011), Un dispositif sociotechnique à la loupe : le développement de la vidéosurveillance dans trois villes françaises ; Quaderni (en ligne avec Cairn.info)
  11. Latour, B., 1991, Society is technology made durable, in Law (ed.), A sociology of Monsters, Essays on Power, Technology and Domination, London : Routledge, p. 103-131
  12. Beckman, S. (1994), On Systemic Technology, in J. Summerton (ed), Changing Large Technical Systems, Westview Press : Boulder, CO, ch. 14.
  13. Summerton, J. (ed.) (1994) Changing large technical systems, Boulder, San Francisco, Oxford: Westview Press
  14. A Davies (1996) Innovation in large technical systems: the case of telecommunications, Industrial and Corporate Change, Oxford Univ Press
  15. Tushman, M. and Anderson, P. (1986), Technological discontinuities and organization environments, Administrative Science Quarterly, Vol. 31, p. 493-465
  16. Elzen, B., Enserink, B. and Smit, W.A. (1990) Weapon innovation: Networks and guiding principles, Science and Public Policy, p. 173-193
  17. Harley, C. Knick, 1973, ‘On the persistence of old techniques: The case of North Americanwooden shipbuilding’, Journal of Economic History, Vol. 33, no. 2, p. 372-398
  18. Devine, W. Jr. (1983) From shafts to wires: Historical perspective on electrification, Journal of Economic History, Vol. 43, No. 2, p. 347-372
  19. Freeman, C., Perez, C. (1988) Structural crisis of adjustment, business cycles and investment behaviour ; In: Dosi, G., Freeman, C., Nelson, R., Silverberg, G., Soete, L. (Eds.), Technical Change and Economic Theory. Pinter, London, p. 38-66
  20. Garrat, G.R.M., Goodman, D.C. and Russel, C.A. (1973) Science and engineering, Unit 14 and 15, Bletchley: Open University Press
  21. Hughes, T.P., (1987) The Evolution of Large Technological Systems, in: Bijker, W.E.
  22. Ceruzzi, P. (1986) An unforeseen revolution: Computers and expectations, 1935-1980, in :Corn, J.J. (ed.), Imagining tomorrow: History, technology and the American future, p. 188-201
  23. 1948, Cybernetics: Or Control and Communication in the Animal and the Machine. Paris, (Hermann & Cie) & Camb. Mass. (MIT Press) ISBN 978-0-262-73009-9 ; 2nd revised ed. 1961.
  24. Anderson, P. and Tushman, M. (1990) Technological discontinuities and dominant designs:A cyclical model of technological change, Administrative Science Quarterly, Vol. 35, p. 604-633
  25. Rosenkopf, L. and Tushman, M (1994) The coevolution of technology and organization, in: Baum, J. and Singh, J. (eds.), Evolutionary dynamics of organizations, Oxford: Oxford University Press, p. 403-424
  26. Fleck, J., 1993, ‘Configurations: Crystallizing Contingency’, The International Journal of Human Factors in Manufacturing, Vol. 3, p. 15-36
  27. Disco, C., Rip, A, and Van der Meulen, B., (1992): Technical Innovation and the Universities: Divisions of Labour in Cosmopolitan Regimes’, Social Science Information, Vol. 31, p. 465-507
  28. Foster, R.N. (1986) Innovation: The attacker’s advantage, MacMillan London LimitedFreeman
  29. Beniger, J.R., 1986, The Control Revolution: Technological and Economic Origins of the Information Society, Harvard University Press, Cambridge, Massachusetts and London, England

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Notions

Auteurs

Liens externes[modifier | modifier le code]

  • (fr)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

En français

En anglais

  • Frank W. Geels, Ontologies, Sociotechnical Transition (to Sustainability) and the Multi-Level Perspectives. Research Policy, 39: 495-510, 2010
  • Frank W. Geels et Johan W. Schot, Typology of sociotechnical transition pathways : refinements and elaborations of the multi-level perspective. Research Policy, 36(3): 399-417, 2007.
  • Frank W. Geels, From Sectoral Systems of Innovation to Socio-Technical Systems : Insights about Dynamics and Change from Sociology and Institutional Theory. Research Policy, 33: 897-920, 2004
  • Frank W. Geels, Technological Transitions as Evolutionary Reconfiguration Processes : A Multi-Level Perspective and a Case-Study ; Research Policy, 31(8/9): 1257-1274 (résumé 39 pages), 2002