Bible samaritaine

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Bible samaritaine, synagogue samaritaine du mont Gerizim

La Bible samaritaine ou Pentateuque samaritain est la version du Pentateuque en usage chez les samaritains, communauté religieuse se réclamant d'une ascendance israélite parente du judaïsme.

Cette Bible est relativement proche des versions chrétiennes et juives du Pentateuque, mais intègre plus de six mille différences dont la plus importante est l'obligation de considérer le mont Garizim comme le principal lieu saint, en lieu et place de Jérusalem et de son temple. Les Samaritains se considèrent comme les conservateurs de la véritable Torah, dont Ezra aurait rapporté un exemplaire à Jérusalem pour le falsifier[1].

Contexte historique[modifier | modifier le code]

L'origine des samaritains[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Samaritains.

D'après leur livre des Chroniques (Sefer ha-Yamim), les samaritains se considèrent comme les descendants des tribus d'Ephraïm et de Manassé (deux tribus issues de la tribu de Joseph) vivant dans le Royaume de Samarie, avant sa destruction en -722. La famille sacerdotale affirme descendre de la tribu de Lévi. Ils ajoutent que « ce sont les Juifs qui se sont séparés d'eux au moment du transfert de l'Arche au XIe siècle » avant l'ère commune[2]. Selon la deuxième de leurs sept chroniques, « c'est Élie qui causa le schisme en établissant à Silo un sanctuaire dans le but de remplacer le sanctuaire du mont Garizim[3] ».

À leur retour d'exil, les Judéens (habitants du royaume de Judée, terme qui donnera « Juif »), ont par contre considéré les samaritains comme d'ascendance non-israélite – il s'agirait de prisonniers implantés par Sennachérib, en provenance d'une autre part de l'empire assyrien – et polythéistes – YHWH ne serait qu'une de leurs divinités, avec Astarté, Baal, etc.). Ils leur ont donc refusé le droit de participer à la reconstruction du Second Temple et au culte à Jérusalem[4]. Les samaritains avaient par ailleurs érigé une barrière sociale les séparant des Judéens, ce qui leur valut peut-être ce refus.

Le mont Garizim[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Mont Garizim.

Les samaritains considèrent que Dieu a donné aux Israélites le mont Garizim comme principal lieu saint, mais que celui-ci a été déplacé vers Silo puis vers Jérusalem pour des raisons politiques, Jérusalem étant la capitale des rois du Royaume de Juda.

Pour les deux Livres des Rois (1 Rois et 2 Rois)[5], les samaritains voulaient au contraire accéder au Second Temple de Jérusalem. À la suite du refus des juifs, les samaritains auraient donc déplacé leur culte vers le mont Garizim. Leur temple fut rasé par les Judéens vers 100 ACE, pour des raisons religieuses et politiques, à la suite d'une guerre, apparemment déclenchée par les samaritains.

Le temple est reconstruit peu après la révolte juive avortée de Bar-Kokheba (132-135). À partir de sa conversion au christianisme, l'Empire byzantin a cependant tenté de convertir de force les minorités (chrétiens hétérodoxes ou non-chrétiens) à sa version du christianisme. Ainsi, l'empereur Zénon (né en 427 - règne de 474 à sa mort en 491) s'en prend aux juifs et aux samaritains. Sous son règne, le temple samaritain est une seconde fois détruit (en 484, semble-t-il) et ce, de façon définitive. Il ne sera jamais reconstruit[6].

Le système de culte institué par les samaritains semble avoir été assez similaire à celui du Temple de Jérusalem. Ce culte était centré sur la Torah.

Présentation[modifier | modifier le code]

Le Pentateuque fut donc préservé parmi les samaritains, qui le lisaient originellement comme un seul livre. La division en cinq livres, chez les samaritains comme chez les juifs, se fit ultérieurement pour des raisons de commodité. C'est la seule partie de la Bible hébraïque que les samaritains considèrent comme d'autorité divine, à l'exception peut-être du Livre de Josué. Tous les autres livres de la Bible juive sont refusés. Les samaritains ignorent également la tradition orale juive (telle qu'exprimée dans la Mishna, puis la Gémara et le Talmud).

La Bible samaritaine est rédigée en alphabet samaritain, une forme d'abjad dérivée de l'Alphabet paléo-hébraïque utilisé avant l'Exil à Babylone[7], que les Judéens ont abandonnée pour l'écriture « carrée » assyrienne.

Critique textuelle[modifier | modifier le code]

Comparaison avec le Pentateuque juif[modifier | modifier le code]

Le texte du Pentateuque samaritain a fait l'objet d'une étude critique à partir du XVIIe siècle lorsqu'un manuscrit a été ramené en Europe par Pietro Della Valle en 1616. Le Pentateuque samaritain présente certaines différences par rapport au texte massorétique de la Bible hébraïque. On compte à peu près 6 000 variantes - soit près d'une par verset - entre le texte samaritain et le texte massorétique[8]. Le texte du Pentateuque samaritain est basé sur une variante du texte hébreu dite « pré-samaritaine ». Ce texte pré-samaritain était en usage chez différents groupes pendant la période du Second Temple. Il a ensuite subi des modifications spécifiques par les Samaritains qui ont produit le texte propre à cette communauté[9].

Le texte hébreu pré-samaritain a pour caractéristique d’harmoniser les textes de la Bible entre eux. Le texte présente des modifications, des additions ou des omissions sur la base des passages parallèles au sein de la Bible. Ce type de textes figure parmi les manuscrits de la mer Morte[10]. À Qumrân, ces fragments sont datés d'une période s'étendant entre le IIIe siècle av. J.-C. et le Ier siècle. Le Papyrus Nash appartient à cette famille textuelle. Les modifications visent essentiellement à rendre le texte plus harmonieux et sa lecture plus aisée, éclaircissant notamment certains passages obscures[8]. Toutefois, la majorité des variantes constatées ne touchent pas au fond, excepté certains passages en nombre limité qui relèvent plus strictement de la théologie samaritaine comme, en particulier, la mise en évidence de la sainteté du mont Garizim au détriment de Jérusalem - un point crucial de divergence entre Juifs et Samaritains - ou encore l'introduction d'un commandement supplémentaire[8].

Harmonisation du texte biblique[modifier | modifier le code]

Exemple : Exode 12:40

  • version samaritaine : « À présent, le séjour des enfants d'Israël et de leurs pères qui avaient erré en terre de Canaan et en Égypte était de 430 ans ».
  • version massorétique : « À présent, le séjour des enfants d'Israël, qui erraient en Égypte, était de 430 ans ».

Le Talmud est anciennement conscient des divergences entre le texte massorétique et celui de la Septante ou celui des samaritains. Pour lui, ce sont ces derniers textes qui ont dévié du texte originel.

Ainsi, à propos du verset précité, le Talmud (Meguila 9a) indique que la différence entre les mots du verset et leur interprétation est tellement grande que ce verset fait forcément partie de ceux modifiés dans la version de la Septante.
En effet, ainsi que le note Rachi, la sommation des âges de Kehat fils de Lévi, Amram fils de Kehat et Moïse fils d'Amram, qui quitte l'Égypte atteindrait tout juste 350 ans. Les 430 ans sont obtenus par sommation des années que vécurent les enfants d'Israël « étrangers dans des pays pas à eux » (Bereshit 15:13) :

  • 30 ans depuis l’alliance entre Dieu et Abraham jusqu’à la naissance d'Isaac (controversé, car pas de sources bibliques).
  • 60 ans de la naissance d'Isaac jusqu’à celle de Jacob (Genèse 25:26).
  • 130 ans de la naissance de Jacob jusqu’à son arrivée en Égypte (Genèse 47:9).
  • 210 ans passés en Égypte.

Pour le Talmud, la version des Septante est donc une volonté manifeste « d'éclaircir » le texte originel, en y introduisant un commentaire explicatif. Toujours d'après le Talmud, la Bible samaritaine s'inspire de la version des Septante.

Rédaction samaritaine[modifier | modifier le code]

Au cours de la période perse ou hellénistique, les Samaritains ont adopté pour leur Pentateuque une version « harmonisée » du texte biblique puis ils ont adapté certains passages à la théologie samaritaine[11]. Les différences de contenu portent essentiellement sur la situation du mont Garizim comme principal lieux saint, en lieu et place de Jérusalem.

Les dix commandements de la Torah samaritaine intègrent ainsi en dixième commandement le respect du mont Garizim comme centre du culte[12]. Les deux versions des dix commandements existants dans la Torah juive (celle du Livre de l'Exode et celle du Deutéronome) ont été également uniformisées[12]. Afin de conserver le nombre des commandements (dix), le 1er commandement juif (« Je suis l'Éternel (YHWH), ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de servitude ») est considéré comme une simple introduction, le premier commandement samaritain étant donc le second commandement juif : « Tu n'auras pas d'autres dieux devant ma face ». Le commandement relatif au mont Garizim est basé sur des citations de Deutéronome 11,29 et Deutéronome 27,4-7 [13]. Dt 27,4 présente aussi une différence par rapport au texte massorétique. Dans la version juive, les pierres de la Loi doivent être placées sur le mont Ebal alors qu'il s'agit du mont Garizim dans la version samaritaine. Dans ce dernier cas, il est possible que le texte original parle effectivement du mont Garizim et que la référence au mont Ebal soit due à une modification judéenne[11].

Hypothèses sur les divergences textuelles[modifier | modifier le code]

Il a été noté que la Septante, une traduction en grec de la Bible, faite par des érudits juifs du IIIe siècle av. J.-C., était souvent plus proche de la version samaritaine que du texte massorétique juif actuel, du moins pour les parties ne concernant pas Jérusalem. En effet, sur les 6 000 variantes répertoriées avec la Bible hébraïque, près de 2 000 se retrouvent dans la Septante[7].

De même, les textes juifs des manuscrits de la mer Morte retrouvés à Qumrân et écrits entre le IIIe siècle av. J.-C. et Ier siècle divergent parfois (dans les textes en hébreu) du texte massorétique, ou reprennent (dans les quelques textes en grec) le texte de la Septante. Plus intéressant, certaines traductions grecques de la Septante correspondent étroitement à des textes hébreux des manuscrits de la mer Morte[14]. Ces ressemblances entre ces textes juifs et la version samaritaine du Pentateuque illustrent la complexité de l'histoire des textes de l'Ancien Testament[7] et peuvent laisser envisager différentes hypothèses :

  • Une influence religieuse samaritaine sur les traducteurs juifs de la Septante et sur les écrits de Qumrân (peut-être par l'intermédiaire de la Septante). Cette hypothèse est délicate, juifs et samaritains de l'époque ayant des très mauvaises relations. De plus, dans le domaine considéré par les samaritains comme étant le plus important, à savoir le rejet de la centralité de Jérusalem, aucune influence n'est perceptible dans la Septante ou dans les manuscrits de la mer Morte.
  • Une influence de la Septante sur le texte samaritain. Les mauvaises relations entre juifs et samaritains compliquent cependant cette hypothèse. De plus, la Torah samaritaine est écrite en hébreu samaritain, ce qui aurait obligé à une rétro-traduction (de l'hébreu au grec, puis du grec à l'hébreu samaritain).
  • L'existence ancienne de plusieurs versions légèrement différentes des rouleaux bibliques, renvoyant à des « écoles » différentes, le texte massorétique découlant de l'une d'elle, tandis que les textes de Qumrân, la Septante et la Bible samaritaine, avec leurs ressemblances, viendraient d'une autre. De fait, les textes de la mer morte montrent une forte hostilité au Judaïsme « officiel » de leur temps, et peuvent avoir privilégié certaines traditions différentes des courants dominants du Judaïsme.
  • Enfin, il est souvent considéré que le texte massorétique du tanakh n'a été fixé définitivement que vers le Xe siècle. Dans cette optique (contestée par les juifs orthodoxes, pour lesquels le texte n'a jamais varié), il est plausible que les ressemblances entre le texte samaritain et le texte de la Septante (donc le texte catholique) soient liées à la ressemblance entre les versions hébraïques utilisées au début de l'ère chrétienne par les samaritains et les juifs, la version massorétique actuelle s'en étant quelque peu éloigné par la suite. Dans cette dernière hypothèse, qui n'est pas prouvée, le texte samaritain actuel serait donc plus fidèle aux versions du pentateuque telles qu'elles existaient chez les juifs et les samaritains il y a deux mille ans, du moins pour les divergences les plus superficielles. Les plus importantes, celles portant sur la place du mont Garizim ou de Jérusalem, renvoient aux fondements de la divergence entre juifs et samaritains, laquelle est plus ancienne. La Torah samaritaine de l'époque de la Septante les intégrait certainement.

En toute hypothèse, si les divergences concernant la place du mont Garizim et de Jérusalem s'expliquent aisément, tant elles sont fondatrices pour l'existence même des juifs et des samaritains, les divergences ou les ressemblances entre la Bible samaritaine et les différentes versions juives connues (Septante, texte massorétique et manuscrits de la mer Morte) ont des origines plus obscures.

Les religieux de chaque groupe sont persuadés que c'est l'autre communauté qui a modifié le texte dicté par Dieu.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Chronique des Samaritains, p/ 33-34, éd. Asher-Seligson (Paris 1903), cité in (he) « Torat « Yevous » hamezouyefet ve Torat « Hashomrim al haemet » », sur Haaretz (consulté le 30 décembre 2016)
  2. Ursula Schattner-Rieser (chargée de cours d'araméen et de grammaire comparée des langues sémitiques à l'ELCOA de l'Institut catholique de Paris, et chargée de conférences d'« hébreu qumrânien et dialectes araméens des premiers siècles » à l'École pratique des hautes études en Sorbonne), Des Samariens au bon Samaritain, ou le plus petit groupe ethnico-religieux
  3. Alexander Broadie, A Samaritan Philosophy, Leiden, E.J. Brill, 1981, p. 1.
  4. « Et Israël a été emmené captif loin de son pays en Assyrie, où il est resté jusqu'à ce jour. Le roi d'Assyrie fit venir des gens […] et les établit dans les villes de Samarie à la place des enfants d'Israël. […] Ils craignaient aussi l'Éternel […] et ils servaient en même temps leurs dieux d'après la coutume des nations d'où on les avait transportés ». (2R 17-41).
  5. « Les ennemis de Juda et de Benjamin [Les tribus de Juda et de Benjamin étaient les deux tribus du royaume de Juda, par opposition aux dix tribus du royaume de Samarie] apprirent que les fils de la captivité bâtissaient un temple à l'Éternel, le Dieu d'Israël. Ils vinrent auprès de Zorobabel et des chefs de familles, et leur dirent : Nous bâtirons avec vous ; car, comme vous, nous invoquons votre Dieu, et nous lui offrons des sacrifices depuis le temps d'Ésar Haddon, roi d'Assyrie, qui nous a fait monter ici. Mais Zorobabel, Josué, et les autres chefs des familles d'Israël, leur répondirent : Ce n'est pas à vous et à nous de bâtir la maison de notre Dieu ; nous la bâtirons nous seuls à l'Éternel, le Dieu d'Israël, comme nous l'a ordonné le roi Cyrus, roi de Perse. Alors les gens du pays découragèrent le peuple de Juda ; ils l'intimidèrent pour l'empêcher de bâtir » Livre d'Esdras 4-1 à Esdras 4-4.
  6. D'après l'article Samaritans de la Jewish Encyclopedia publiée entre 1901 et 1906.
  7. a, b et c Christian Grappe, Initiation au monde du Nouveau Testament, Labor et Fides, , p. 63
  8. a, b et c Jean-Daniel Macchi, Les Samaritains : histoire d'une légende : Israël et la province de Samarie, Labor et Fides, , p. 14
  9. Jan Dušek, Aramaic and Hebrew Inscriptions from Mt. Gerizim and Samaria between Antiochus III and Antiochus IV Epiphanes, coll. « Culture and history of the ancient near east » (no 54),
  10. Esther Eshel, « 4QDeutn - A Text That Has Undergone Harmonistic Editing », Hebrew Union College Annual, Hebrew Union College - Jewish Institute of Religion, vol. 62,‎ (JSTOR 23508605)
  11. a et b Dušek 2012, p. 90
  12. a et b « THE SAMARITAN TENTH COMMANDMENT », The Samaritans, Their History, Doctrines and Literature, par Moses Gaster, The Schweich Lectures, 1923.
  13. Dušek 2012, p. 89
  14. Par exemple, dans le verset final du cantique de Moïse (Deutéronome 32, 43), trois stiques longtemps considérés comme rajoutés par la Septante en grec sont présents dans le texte hébreu de Qumrân.