Aller au contenu

Becket ou l'Honneur de Dieu

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.

Becket ou l’Honneur de Dieu
Image illustrative de l’article Becket ou l'Honneur de Dieu
Détail d'une châsse de Thomas Becket (Limoges, XIIIe siècle), représentant son assassinat dans la Cathédrale de Cantorbéry en 1170. Paris, Musée du Louvre.

Auteur Jean Anouilh
Pays Drapeau de la France France
Genre Théâtre
Éditeur Éditions de la Table ronde
Lieu de parution France
Date de parution 1959
Nombre de pages 210
Date de création
Metteur en scène Roland Piétri et Jean Anouilh
Lieu de création Théâtre Montparnasse-Gaston Baty
Chronologie

Becket ou l'Honneur de Dieu est une pièce de théâtre de Jean Anouilh créée au théâtre Montparnasse (Paris) le , dans une mise en scène de l'auteur et de Roland Piétri, dans des décors et des costumes de Jean-Denis Malclès[1].

Elle fait partie des Pièces costumées, avec L'Alouette (1953) et La Foire d'empoigne (1962).

Jean Anouilh en 1940

À New York, l'interprétation de la pièce dans sa traduction en anglais — Becket or The Honor of God (en) — reçut trois récompenses lors des Tony Awards le , qui attribuaient des médailles d'argent aux meilleures réalisations de l'année théâtrale se terminant le précédent. Becket obtint trois prix : un pour la pièce elle-même, un deuxième pour les costumes d'Elizabeth Montgomery (costumes) et un troisième pour les décors d'Oliver Smith.

Cette pièce a fait l'objet en 1964 d'une adaptation cinématographique réalisée par Peter Glenville, avec Richard Burton dans le rôle de l'archevêque de Canterbury Thomas Becket et Peter O'Toole dans celui du roi Henri II Plantagenêt.

Le , à l'initiative de Pierre Dux, la pièce entre au répertoire de la Comédie-Française, avec Robert Hirsch et Georges Descrières dans les rôles respectifs de Henry II Plantagenêt et de Thomas Becket[1].

Les rapports entre le roi d'Angleterre Henri II et l'archevêque de Canterbury Thomas Becket évoluent de l'amitié à la confrontation, lorsque Thomas Becket, nommé archevêque par le roi, choisit de s'opposer à ce dernier par fidélité à sa fonction de primat de l'Église d'Angleterre. La confrontation entre les deux hommes s'achève par l'assassinat, sur ordre du roi, de Becket dans la cathédrale de Canterbury le .

Le thème de la pièce avait déjà été exploité, entre autres par T.S. Eliot dans Meurtre dans la cathédrale, créé à Canterbury en 1935, puis à Paris le au théâtre du Vieux-Colombier, dans une traduction d'Henri Fluchère (1943) et une mise en scène de Jean Vilar[2].

La lutte entre l'Imperium et le Sacerdotium, de l'égoïsme contre l'Honneur de Dieu

[modifier | modifier le code]

« Si je deviens Archevêque, je ne pourrai plus être votre ami. » déclare Becket à la fin de l'acte II[3].

Miniature enluminée représentant Henri II d'Angleterre, extraite des Historia Anglorum de Matthieu Paris (vers 1250-1255).
Assassinat de Thomas Becket : autre manière d'envisager la confrontation[pourquoi ?] entre Imperium et Sacerdotium. Becket tourne le dos aux barons du roi, et se met à genoux face au calice.(Enluminure de 1390)

Tout l'argument de la pièce d'Anouilh réside dans la rupture de l'amitié entre le Roi Henri et Thomas Becket. Afin d'avoir la mainmise sur l'Église d'Angleterre, le Roi place son ami le plus proche sur la cathèdre de Cantorbéry, en dépit du fait que ce dernier ne soit pas même prêtre mais seulement archidiacre. Cet acte crée des distorsions au sein de l'épiscopat anglais, mais aussi dans les rapports entre Becket et son Roi.

En effet, les projets de ce dernier s’effondrent dès la nomination en tant qu'archevêque de son ami, lequel se sépare alors de son suzerain, lui rendant sa charge et son anneau de Chancelier d'Angleterre, pour les remplacer par ceux de Primat d'Angleterre et d'Archevêque de Cantorbéry. « Tu me renvoies les trois lions (du sceau de chancelier) comme un petit garçon qui ne veut plus jouer avec moi » lui reproche Henri II (Acte III)[4].

Observons alors que les deux têtes des deux pouvoirs s'affrontent et s'opposent dans le souvenir d'une amitié commune. C'est ce que l'Histoire appelle communément la Controverse Becket[5]. Le chef politique et le chef religieux se font face et opposent leur pouvoir respectif. C'est la lutte entre ce que Bernard Beugnot, dans sa préface à la pièce appelle l'Imperium ou pouvoir politique, et le Sacerdotium ou pouvoir religieux[4]. La lutte entre les deux personnages devient une lutte des pouvoirs, du Roi d'Angleterre contre son archevêque, du pouvoir politique contre le pouvoir religieux. « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Luc 22,21).

Henri II manifeste à plusieurs reprises dans la pièce la tristesse que provoque chez lui cette rupture, sombrant finalement dans une folie terrible. Il ne supporte pas que Becket serve le seul « Honneur de Dieu », et non plus le sien. S'opposent alors sur scène, à travers les différents personnages, une lutte ouverte entre Dieu et l'égoïsme. Le Roi, du début à la fin de la pièce, ne rechercher que son plaisir : les nombreuses femmes avec lesquelles il entretient une liaison adultères, la nomination de Becket à la tête de l’Église d'Angleterre pour accaparer les biens de cette dernière sont deux exemples de la conduite d'un enfant capricieux qui se débat sur scène, et comprend qu'il y a plus fort que lui : Dieu.

Henri II, Becket et les Barons du roi. On peut voir cette miniature du XIVe siècle) comme une sorte de triptyque des forces en jeu dans la pièce : le roi et ses barons (pouvoirs politique et physique) encadrant Becket et Dieu (pouvoir spirituel) centre.

Les deux personnages s'opposent également par leur origine : l'un est saxon, l'autre normand. C'est une opposition radicale qui n'est pas sans rappeler celle des Montaigu et des Capulet dans Roméo et Juliette de Shakespeare : deux familles distinctes, opposées, rendant un amour impossible. Chez Anouilh, la mère de l'un est l’Église, la mère de l'autre est l'Angleterre, l'un est Normand, l'autre est Saxon. Par ailleurs, le personnage historique de Thomas Becket n'était pas Saxon mais Normand[6] ; c'est Anouilh qui opère cette modification dans la pièce. De plus, Henri II évolue tout au long de la pièce avec ses barons, qui le suivent

et le servent, et qui assassineront finalement Becket, tandis que celui-ci vit avec les plus humbles et les plus pauvres, à qui il cède tout ses biens avant de devenir archevêque : « Quarante pauvres ! il a invité quarante pauvre à dîner ! » (Henri II au troisième acte)

Cette lutte entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux se concrétise par l’excommunication d'un ami proche du roi, Guillaume d'Aynesford, peine prononcé pour l'assassinat un prêtre, malgré l'interdiction faite à Becket de juger ses prêtres. Son pouvoir n'est pas symbolique, c'est lui qui a le contrôle du salut de l'Angleterre, et il n'hésite pas à l'affirmer par des actes marquant la politique de son pays, exacerbant ainsi la lutte entre les deux pouvoirs précédemment cités. Son honneur à lui, le Roi ne peut l'atteindre, même avec de fausses accusations. Becket est en effet accusé à tort par Henri II lui-même de détournement de fonds royaux. Dans la pièce, les actes du Roi lui sont dictés par son égoïsme, et sont donc voués à l'échec. Ils ne sont que recherche du bien personnel. Ceux de Becket sont dictés par Dieu, et ont pour vocation de s'opposer à ces desseins égoïstes. Becket est en quelque sorte un « diplomate de Dieu ». Au IVe acte, lors de la dernière rencontre des deux personnages, voici un extrait du dialogue entre ces derniers[7] :

« Le Roi : Tu sais que je suis roi, et que je dois agir comme un roi. Qu'espères-tu ? Ma faiblesse ?

Becket : Non, elle m'atterrerait

Le Roi : Me Vaincre par la force ?

Becket : C'est vous qui êtes la force

Le Roi : Me Convaincre ?

Becket : Non plus. Je n'ai pas à vous convaincre. J'ai seulement à vous dire non. »

Mais cette prise de position n'est pas facile pour Becket, elle est plutôt cause de souffrance, et le conduit à la mort, comme l'indiquent les dernières paroles qu'il prononce juste avant de mourir : « Ah ! que vous rendez tout difficile, et que votre honneur est lourd ! » (Becket à Dieu, IVe acte[8]). Quant au Roi, ce « non » auquel il n'est pas habitué déclenche une lutte intérieure d'une grande violence, qui se manifeste dans cette réplique[4] : « Rien, je ne peux rien ! [...] Tant qu'il vivra, je ne pourrais rien. Je tremble étonné devant lui... Et je suis roi ! » Et donc, faute de venir à bout de la résistance de son archevêque, Henri II le fait assassiner par ses barons dans la cathédrale de Cantorbéry.

« Nous avons une grande force, [...] c'est de ne pas savoir exactement ce que nous voulons. De l'incertitude profonde des desseins naît une étonnante liberté de manœuvre. » (extrait de la pièce)[4].

Insigne de pèlerin avec la tête de Saint Thomas Becket. New York, MET.

Distribution en France

[modifier | modifier le code]

Création[9] au théâtre Montparnasse en 1959, dans une mise en scène de Roland Piétri et de l'auteur, et des décors et costumes de Jean-Denis Malclès.

Reprise[9] au théâtre Montparnasse en 1966, dans une mise en scène de Roland Piétri et de l'auteur, et des décors et costumes de Jean-Denis Malclès.

  • Daniel Ivernel : le roi Henry II Plantagenêt
  • Paul Guers : Thomas Becket
  • Claude d'Yd : l'archevêque
  • Jean Juillard : Georges Folliot, évêque de Londres
  • Jean-Pierre Bernay : l'évêque d'Oxford et Guillaume de Corbeil
  • Gilbert Robin : l'évêque d'York, le deuxième baron français
  • Marcel Champel : le père saxon, le 2e moine, le Cardinal
  • Hugo Nauze : le petit moine
  • Gérard Dournel : 1er baron anglais, 1er moine
  • Étienne Diran : 2e baron anglais
  • Jean-Pierre Dravel : 3e baron anglais
  • Claude Richard : 4e baron anglais, le garde
  • Claude Marcault : Gwendoline
  • Denis Gunzbourg : le Prévôt, 1er baron français
  • Jean-Michel Perret : 2e valet de Becket, le comte d'Arundel, le jeune garde
  • Odile Mallet : la reine-mère
  • Marie Chantraine : la jeune reine
  • Francis Menzio : le fils aîné du roi Henri II
  • Michel Derain : le page du roi Henri II
  • Michel de Ré : le roi de France
  • Roland Piétri : le pape
  • Robert Grazioli : un soldat
  • Benjamin Guise : un soldat
  • Pierre Bastien : un soldat, 1er valet de Becket
  • Gérard Hérold : un soldat, l'officier, le moine Guillaume
  • Marie Médioni : la Saxonne
  • Lise Martel : la fille française

Reprise à la Comédie-Française en 1971, dans une mise en scène de Roland Piétri et de l'auteur, et des décors et costumes de Jean-Denis Malclès.

Reprise[9] du au , dans une mise en scène de Didier Long, des décors de Nicolas Sire, des costumes de Véronique Seymat, des lumières de Patrick Besombes et une musique originale de François Peyrony.

Distinctions

[modifier | modifier le code]

La pièce a été nommée cinq fois aux Molières 2001, dans les catégories Molière du comédien (Bernard Giraudeau), Molière du metteur en scène, Molière du créateur de costumes, Molière du créateur de lumières, Molière de la meilleure pièce du répertoire, sans toutefois obtenir aucun prix.

Lors des Tony Awards 1961, aux États-Unis, la pièce remporte les prix suivants[10] :

Notes et références

[modifier | modifier le code]
  1. a et b Bernard Beugnot, Becket ou l'Honneur de Dieu - Notice, in Jean Anouilh, Théâtre – II, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade (2007), pp. 1411-1423 (ISBN 978-2070115884)
  2. Jacques Siclier, « DRAME : Meurtre dans la cathédrale » Accès payant, sur lemonde.fr, (consulté le )
  3. Anouilh 1972, p. 77
  4. a b c et d Jean Anouilh et Bernard Beugnot, Becket ou L'honneur de Dieu, Gallimard, coll. « Folio », (ISBN 978-2-07-035803-8).
  5. (en) David Knowles (trad. Edmond-René Labande), « Thomas M. Jones. — The Becket Controversy, Wiley, 1970 (Compte-rendu) », Cahiers de Civilisation Médiévale, vol. 16, no 61,‎ , p. 76–77 (lire en ligne, consulté le ).
  6. Jacques Dubois, « Biographie de THOMAS BECKET ou BECKETT », dans Encyclopædia Universalis (lire en ligne)
  7. Anouilh 1972, p. 129
  8. Anouilh 1972, p. 149
  9. a b et c Becket ou l'Honneur de Dieu sur le site de l'Association de la Régie théâtrale - Consulté le 30-03-2012
  10. (en) Tony Awards 1961, site officiel des Tony Awards.

Bibliographie

[modifier | modifier le code]
  • Jean Anouilh, Becket ou l'honneur de Dieu, Paris, Gallimard, coll. « Folio » (no 191), , 151 p. (ISBN 978-2-070-36191-5)
  • Bernard Beugnot, « Introduction et Commentaires », dans Jean Anouilh, Becket ou l'honneur de Dieu, Paris, Gallimard, coll. « Folio Théâtre » (no 124), , 288 p. (ISBN 978-2-070-35803-8)
  • Marguerite Rabut, « Le thème de Thomas Becket dans Becket ou l'honneur de Dieu de J. Anouilh, et Meurtre dans la cathédrale, de T. S. Eliot », Bulletin de l'Association Guillaume Budé : Lettres d'humanité, 4e série, no 23,‎ (lire en ligne).

Articles connexes

[modifier | modifier le code]