Les Caractères (Théophraste)

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Caractère.
Page d'aide sur l'homonymie Ne doit pas être confondu avec Les Caractères.

Les Caractères (en grec ancien Ἠθικοὶ χαρακτήρες) sont une œuvre du philosophe péripatéticien Théophraste, éthopée[Note 1] écrite probablement en 319 av. J.-C. Cet ouvrage sur les mœurs, au carrefour de la philosophie, des sciences et de la morale, a été imité par les péripatéticiens au cours des siècles comme un regard aussi lucide qu’amusé sur les vices et les travers de l'humanité.

Définition du mot Caractère en grec[modifier | modifier le code]

Platon définit et rappelle dans son dialogue sur les Lois ce qu'est le « caractère » au sens étymologique du mot grec χαρακτήρ, c'est-à-dire la marque des esclaves, expliquant que « lorsque l’on aura pris un homme en train de piller un temple, qu'il soit esclave ou étranger, on lui marquera sur le visage et sur les mains la marque de son crime »[1]. On comprend par là pourquoi chaque portrait de Théophraste est celui d'un défaut. La notion de caractère n'a pas la même signification à l'époque de Théophraste et à l’époque contemporaine : la nuance est grande entre le caractère moral[Note 2] et le caractère dont il est question dans le recueil, où il s’agit de mettre sous les yeux les vices en action ; l’ouvrage n’est qu’une simple instruction sur les mœurs des hommes, visant moins à rendre savant qu’à rendre sage. L’idée même de « caractère » a été fondée par Aristote, et illustrée par lui au livre II de sa Rhétorique[2], mais surtout au livre IV de l’Éthique à Nicomaque[3] avec le fameux portrait du « magnanime ». D'ailleurs les portraits du Caractère VII (Le Verbeux) et du Caractère IX (l'Impudent) ont une définition identique à celle donnée par le Pseudo-Platon dans les Définitions, tout comme celles de l’Hypocrite (Caractère I) et du Verbeux (Caractère II) sont tirées des deux Éthiques d'Aristote, l’Éthique à Nicomaque et l’Éthique à Eudème.

Le Superstitieux (Caractère XVI)[Note 3] est l’un des portraits qui a le plus fait parler de lui ; Jacques Lacan en parle comme de « l’obsessionnel de Théophraste » que la science moderne appellerait sujet compulsif, ou sujet atteint de trouble obsessionnel compulsif, en raison de ces rituels répétés. Plutarque fait référence au Caractère du Superstitieux dans De la Superstition : « Mais de toutes les craintes, celle qui naît de la superstition est la plus stérile et la plus aliénante. »[4]

Le Raseur (Caractère XX) des Caractères de Théophraste, Platon dans le Gorgias[5] et Ischomaque dans l’Économique de Xénophon[6] rappellent la tradition tardive qui dit que, arrivées aux Enfers, les Danaïdes sont condamnées à remplir éternellement des jarres percées. Ce châtiment est devenu proverbial, et est resté célèbre par l’expression du « Tonneau des Danaïdes », qui désigne une tâche absurde, sans fin ou impossible.

Historique[modifier | modifier le code]

Théophraste semble s’être inspiré des courriers de ses condisciples : Dicéarque, par exemple, parle dans un écrit à son adresse de la cité d’Oropos, dont les habitants commettent des vols, de l’ostentation des Platéens, de l’esprit de contradiction des Thespiens, de l’obséquiosité des habitants de Coronée ou bien encore de la stupidité des habitants d’Haliarte[7].
Longtemps on n'a possédé que vingt-huit chapitres de cet ouvrage. L’édition princeps fut publiée en 1527 à Nuremberg, accompagnée d’une traduction latine ; elle ne contenait que les quinze premiers chapitres. En 1552, à Venise, une édition plus complète vit le jour, avec vingt-trois Caractères. En 1592, l’édition de Casaubon ne contenait toujours que 23 Caractères, mais une seconde édition, en 1599, en présentait cinq autres. On savait que le livre devait contenir trente chapitres, mais il en manquait toujours deux. C’est cette édition que connut La Bruyère. En 1786, à Parme, parut une édition complète, fondée sur le manuscrit de la Bibliothèque apostolique vaticane, le Vaticanus 110, qui non seulement présentait les Caractères 29 et 30, jusque-là manquants, mais complétait également les autres portraits déjà connus.

Les Caractères[modifier | modifier le code]

Ambigüité du genre[modifier | modifier le code]

La nature exacte de l’opuscule de Théophraste demeure obscure. Il est composé de trente légères esquisses dont on ne sait comment définir le genre littéraire dont elles relèvent. On ne peut définir s’il s’agit d’analyses extraites d’un traité de morale, d’un emprunt au traité Sur la comédie, que cite Diogène Laërce au catalogue des ouvrages de Théophraste. Le genre littéraire auquel appartenait un tel ouvrage n’a pas manqué d’intriguer les commentateurs : au XVIIe siècle, Isaac Casaubon, éditeur de l’ouvrage, le présentait comme « un genre intermédiaire entre les écrits des philosophes et ceux des poètes » et y voyait « une nouvelle manière d’instruire ». En 1929, le professeur de latin à l’Université de Gand Paul Van de Woestyne (1905 - †1963) y voit un recueil de types comiques, compilé par Théophraste d’après les écrits des poètes comiques grecs pour servir à ses études sur la comédie, et publiés en tant que ὑπομνήματα, c’est-à-dire des notes. Cette manière d'esquisser des portraits a cependant connu un succès certain : soixante-quinze ans environ après Théophraste, Ariston de Céos composa une série de portraits connus sous le titre de Χαρακτηρισμοί exactement calqués sur le modèle de ceux de Théophraste. Il est certain que l’opuscule n’a pas été publié par Théophraste sous la forme sous laquelle nous le connaissons aujourd'hui, et d’ailleurs il ne constituait sans doute pas un ouvrage achevé.

Les portraits[modifier | modifier le code]

L’auteur étudie des types moraux permanents, et non des personnages individualisés, à travers des portraits qui constituent des croquis moraux sous forme d'analyses psychologiques méthodiques : ainsi, distingue-t-il quatre types de bavards, le Bavard, le Loquace (ou Verbeux), le Nouvelliste (ou Fabulateur) et le Médisant, trois types d’avares, l’Avare, le Radin et le Cupide, deux sortes d'importuns et de flatteurs. La composition de ces portraits est uniforme, suivant un modèle invariable : brève définition, puis énumération des signes concrets du caractère c'est-à-dire les actes, les gestes et les paroles. La forme est toujours sobre, et le ton discrètement ironique. Le plan général de l’ouvrage dans l'Antiquité est impossible à rendre exactement, ne serait-ce que parce que l'ordre des paragraphes fut changé depuis les premières copies de son texte. Voici l’ordre fixé en 1993 par le traducteur J. Rusten pour l’Université Harvard :

  • 1. L’Hypocrite (Περἰ εἰρωνείας)
  • 2. Le Flatteur (Περἰ κολακείας)[8]
  • 3. Le Bavard (Περἰ ἀδολεσχίας)
  • 4. Le Rustre (Περἰ ἀγροικίας)
  • 5. L’Obséquieux (Περἰ ἀρέσκειας)[9]
  • 6. L’Effronté (Περἰ ἀπόνοιας)
  • 7. Le Verbeux (Περἰ λαλιᾶς)
  • 8. Le Fabulateur (Περἰ λογοποιίας)
  • 9. L’Impudent (Περἰ ἀναισχυντίας)
  • 10. L’Avare (Περἰ μικρολογίας)
  • 11. Le Malotru (Περἰ βδελυρίας)
  • 12. L’Importun (Περἰ ἀκαιρίας)
  • 13. Le Prévenant[Note 4] (Περἰ περιεργίας)
  • 14. Le Stupide (Περἰ ἀναισθησίας)
  • 15. Le Goujat (Περἰ αὐθαδείας)
  • 16. Le Superstitieux (Περἰ δεισιδαιμονίας)
  • 17. Le Râleur (Περἰ μεμψιμοιρίας)
  • 18. Le Méfiant (Περἰ ἀπιστίας)
  • 19. Le Dégoûtant (Περἰ ἀηδίας)
  • 20. Le Raseur (Περἰ δυσχέρειας)
  • 21. Le Poseur (Περἰ μικροφιλοτιμίας)
  • 22. Le Radin (Περἰ ἀνελευθερίας)
  • 23. Le Vantard (Περἰ ἀλαζονείας)
  • 24. L’Orgueilleux (Περἰ ὑπερηφανίας)
  • 25. Le Lâche (Περἰ δειλίας)
  • 26. L’Oligarque (Περἰ ὀλιγαρχίας)
  • 27. L’Opsimathe (Περἰ ὀψιμαθίας)
  • 28. Le Médisant (Περἰ κακολογίας)
  • 29. Le Pervers (Περἰ φιλοπονηρίας)
  • 30. Le Cupide (Περἰ αἰσχροκέρδειας)

Dans la description de l’Obséquieux[10], Théophraste parle du « tityros » (τίτυρος) : la signification de ce terme demeurant incertaine dans le dictionnaire grec-français d’Anatole Bailly, les traducteurs y ont vu un oiseau, et d’autres un singe[11].
Le jeu d’enfants « L’outre, la hache » dont Théophraste parle dans l’Obséquieux[10] est jeu dont on retrouve une forme toujours pratiquée à Chypre : la hache et l’outre représentés par une main ouverte à plat (la hache) et l’autre poing fermé (l’outre). Le meneur dit le premier ou l’autre des deux mots, et il faut faire l’un ou l’autre geste. Celui qui perd devient meneur[12].

Fortune littéraire[modifier | modifier le code]

Dès l’Antiquité, le poète comique grec Ménandre fondait ses comédies sur une caractérologie héritée de Théophraste. À l’époque moderne, l’œuvre du philosophe a connu le succès à partir de l’édition d’Isaac Casaubon au XVIIe siècle. Le livre de l’écrivain anglais Joseph Hall, Characters of Vertues and Vices, en 1608, trouve un écho en France avec sa traduction en 1610, puis la publication de L’École du sage ou les Caractères des vertus et des vices, par Urbain Chevreau en 1645[13]. Mais c’est l’ouvrage de Jean de La Bruyère, Les Caractères ou les Mœurs de ce siècle, qui demeure la plus illustre et affirme sa dette de reconnaissance à Théophraste tout en se voulant novatrice.

En 1990, le philosophe Michel Onfray, dans son ouvrage Cynismes[14] confond le Caractère VI de l’Effronté avec le portrait d’un cynique.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Théophraste, Caractères, préface de Nicolas Waquet, Rivages poche, Paris, 2010 (ISBN 978-2743621384)
  • Jean de La Bruyère (préf. Emmanuel Bury), Les Caractères, Le Livre de Poche,‎ 2004, p. 75 à 113 (traduction de l'œuvre de Théophraste)
  • A. Lanavere, « Morale et ironie dans Les Caractères : La Bruyère, disciple de Théophraste » dans Humanisme et foi chrétienne, Paris, Beauchesne, 1976, p. 181-191.
  • Théophraste, Caractères, notes d’Octave Navarre[15], Belles-lettres, Paris, 1924 et 1931 (ISBN 978-2743621384)
  • Les Caractères de Théophraste, traduit par Xavier Bordes pour l’édition de 1996 aux Mille et Une Nuits (ISBN 2-84205-044-4)

Notes[modifier | modifier le code]

  1. En grec ancien, ἠθολογία désigne l’imitation des mœurs, du caractère.
  2. Εthos, du grec ancien ἧθος.
  3. En grec ancien deisidaimon, victime de δεισιδαιμονία, « crainte superstitieuse des dieux ».
  4. Le Prévenant désigne l’individu zélé qui s’ingère de façon indiscrète dans les affaires d’autrui.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Platon, Les Lois [détail des éditions] [lire en ligne], Livre IX, 854 d-e.
  2. Aristote, Rhétorique, livre II, chap. 2 à 17.
  3. Aristote, Éthique à Nicomaque, livre IV, chap. 3.
  4. De la Superstition, Éd. Mille et une Nuits, 2010 3, 6, p. 11 et 12 ; Jean Sirinelli, Plutarque, Éd. Fayard.
  5. 493b
  6. Xénophon, Économique, VII, 40
  7. Dicéarque, Status Græciæ, p. 18.
  8. genre de flatteur guidé par le profit
  9. autre genre de flatteur, complaisant guidé par le désir de plaire
  10. a et b Caractère V
  11. Les Caractères de Théophraste, Éd. Mille et une Nuits, 2010 p. 27 et 88.
  12. Les Caractères de Théophraste, traduit par Xavier Bordes pour l’édition de 1996 aux Mille et Une Nuits (ISBN 2-84205-044-4) (p.15)
  13. La Bruyère 2004, p. 17.
  14. Cynismes, par Michel Onfray (Éd. Grasset, 1990, 213 p. ) p. 
  15. Professeur de langue et littérature grecque à l’Université de Toulouse

Liens externes[modifier | modifier le code]