Langue adamique

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Le thème lié à la recherche de la langue parlée par les personnages mythiques des textes fondateurs des religions abrahamiques, Adam et Ève, a passionné les érudits travaillant sur le fait religieux.

Détail du Jardin d'Éden, panneau gauche du triptyque Le Jardin des délices de Bosch ; entouré d'animaux, l'homme leur trouve un nom. Les invente-t-il lui-même, réalisant la volonté divine, ou les noms lui sont-ils soufflés par le Créateur ? La parole d'Adam fut-elle identique au Verbe divin ?

La langue adamique serait donc une proto-langue hypothétique, puisque liée à la condition de suivre le récit de la Genèse.

Le passage du texte sacré accréditant l'existence de cette langue propre aux deux personnages symboles est celui du nomothète, lorsque le Créateur présente les animaux de la Création à Adam, et lui demande de leur trouver un nom ; le nommage d'Adam se fait alors sur le mode performatif, « baptisant » les créatures.

L'utopie d'un retour à une langue unique parlée par l'Humanité, situation supposément perdue lors de l'épisode de la confusion des langues au cours de l'édification de la tour de Babel (ce qui l'associe à un châtiment divin), est corrélée à ces recherches. Alors que la pensée du Moyen Âge a tenté de retrouver cette langue et de retourner à cet état, dans la perspective de concrétiser l'œuvre de Dieu, le rationalisme de l'époque moderne, lié à l'expansion des Empires, a tenté de le faire via une logique d'universalité dans le contexte de l'essor de l'humanisme.

Les érudits antérieurs, comme les théologiens contemporains, sont relayés dans leurs travaux de recherche par les linguistes.

Le mormonisme et la langue adamique[modifier | modifier le code]

Aux États-Unis, les Mormons ont travaillé cette thématique en considérant que la langue adamique parlée par Adam était celle de Dieu et des Elohim ; et que, par dérivation, l'hébreu contiendrait certains mots découlant "purement" de cette langue des origines.

Selon les traductions de la bible de Joseph Smith, Jr., ce langage aurait été "pur et non souillé[1]".

Certains autres des premiers leaders du mouvement des Saints des Derniers Jours ("Latter Day Saint movement") notamment Brigham Young[2], Orson Pratt[3] et Elizabeth Ann Whitney[4], prétendent avoir reçu en révélations plusieurs mots provenant du langage adamique. Certains membres des Saints des Derniers Jours croient que le langage adamique sera restauré en tant que langage universel de l'humanité à la fin du monde.

Il est dit que le nom "Adam-ondi-Ahman", le lieu historique où se sont établis les mormons dans le comté de Daviess du Missouri, dériverait du langage adamique.

Parmi les autres mots qui, selon certains mormons, proviendraient du langage adamique, citons deseret (« abeille », voir le livre d’Éther : 2:3 ; mais c’est le mot égyptien « dsrt, » pour "abeille") et Ahman (« Dieu »). Certains considèrent que le mot shelem voudrait dire « hauteur » (voir le livre d’Éther : 3:1) ; bien que le passage dit :«…qu’ils appelèrent le mont Shelem, en raison de son extrême hauteur », ce qui n’implique pas forcément que le mot "Shelem" veuille dire « hauteur », mais seulement que le sens du mot en termes pratiques a quelque chose à voir avec une « hauteur extrême ».

Une rétrospective par Umberto Eco[modifier | modifier le code]

En Europe, le linguiste émérite Umberto Eco a livré une synthèse concernant l'état de l'art sur ce sujet au travers des siècles dans son livre La recherche de la langue parfaite dans la culture européenne.

La Tour de Babel peinte en 1587 par Lodewyk Toeput. Le mythe judéo-chrétien lui impute la confusion des langues.

Dans le sillage de la construction européenne, il a présenté le résultat de ses travaux en 1993 à l'Institut de France, devant un parterre de personnalités représentant l'intelligentsia parisienne du moment. À cette occasion, il a regretté avoir été devancé par un autre auteur pour le titre de ses travaux de recherche, Après Babel étant pour lui le meilleur titre possible.

Centré sur les civilisations européennes, le travail rétrospectif d'Umberto Eco présente les raisons pour lesquelles le thème d'un retour à une hypothétique langue identique pour tous les êtres de la planète a pu agiter les idéologies dans diverses périodes de l'histoire continentale. Pour lui, verser dans de tels travaux visant à la résurgence d'une unité linguistique supposément perdue a fait partie pour les religieux et les savants antérieurs des éléments structurants de l'identité européenne.

Les concepts de l'Antiquité sur la question[modifier | modifier le code]


Fin du monde antique[modifier | modifier le code]

La thématique de l'édification de la Tour de Babel apparaît au Haut Moyen Âge en Occident et devient ensuite un thème pictural.

Après avoir relativisé le crédit que l'on peut porter à cette hypothèse, relatant que, en termes de confusion des langues, la pléthore d'idiomes et de patois locaux en Europe dépasse l'imagination (« je retrouve une nouvelle langue que l'on dépose sur mon bureau chaque semaine depuis que j'ai démarré cette étude », dit-il), il explique les circonstances dans lesquelles le mythe de Babel est popularisé dans le contexte de l'Occident chrétien en formation dans le cours du Haut Moyen Âge : alors que l'immixtion des peuples de la civilisation germanique avec ceux des terres de l'ancien Occident romain ont amené une dégradation graduelle du latin, les communautés villageoises sont désemparées du désordre linguistique qui résulte de la sédentarisation des colonnes sorties vainqueurs de l'époque tumultueuse des grandes invasions. Umberto Eco rapporte que les deux premières apparitions dans les églises de fresques montrant la Tour de Babel remontent au VIIe siècle [réf. nécessaire] , à l'issue de quoi la reproduction de ce thème iconographique est systématique dans les lieux de culte chrétiens; de sorte que les curés répondent alors à l'inquiétude populaire concernant la disparition de l'unité linguistique antérieure du latin en plaçant en exergue un passage tiré des Écritures : prosaïquement, le message pictural est "ce qui vous arrive est une punition divine".

Époque médiévale[modifier | modifier le code]

Après un préambule citant les principales nations médiévales et le contexte de xénophobie qui leur correspondait[5], les croyances médiévales sont représentées par Raymond Lulle qui, dans un texte parmi les 400 travaux qu'on lui attribue, propose une théorie numérologique et cabalistique en rapport avec les savoirs des érudits juifs d'al-Andalus, qui fait la démonstration que les mots d'une certaine langue, traduits en chiffres, sont "purs" et correspondent à des mots provenant d'une autre langue puisque le chiffre cabalistique des deux leur est commun. D'une manière moins obscure, un tel procédé de rapprochement, effectué par des permutations de lettres, associe la ville de Rome (ROMA) avec l'amour (AMOR) voire le roman écrit. Si l'étrangeté de cette démarche de codification n'était contemporaine des farces de Rabelais, on pourrait la rapprocher de travaux de linguistique comparée.

Époque moderne[modifier | modifier le code]

L'Europe westphalienne en 1648, à l'issue des traités de Westphalie : si l'unité politique n'est plus envisageable, peut-être peut-on encore rêver à une unité linguistique ?

Après la Renaissance le latin n'est plus parlé par le peuple, et les nations européennes en cours de formation rivalisent entre elles, chacune tentant de former une langue qui rattache ses populations en gommant les particularismes locaux. Pour le cas de la France, voir l'article Histoire de la langue française et le XVIIe siècle avec l'institution de l'Académie française afin de faire disparaître les usages linguistiques dans les parlers locaux, au profit d'une promotion du français classique.

« L'important pour une nation devient donc de faire triompher sa langue, notamment sur les terres militairement conquises. »

Un des terrains de cette rivalité est l'idéologie apportée par des écrivains de chacune des nations en compétition ; invariablement l'auteur y affirme que sa langue nationale émane en droite ligne de la langue adamique, et représente pour des raisons variables justifiant de sa supériorité, le meilleur substitut à l'ancien latin impérial sur Mare Nostrum, voire d'autres références glorieuses.

En parallèle, les grandes nations européennes se constituent en Empires, qui chacun se sont targués d'être une résurgence de l'Empire romain d'Occident ; l'Empire byzantin, survivant légitime tardif, ne représentant plus qu'un cousin éloigné, étranger car parlant grec, bientôt objet d'exotisme sous la loupe déformante de l'orientalisme.

Umberto Eco lors d'une cérémonie officielle à l'Université méditerranéenne de la région Calabre, en Italie (photo prise en 2005).

Comme langue parfaite au regard de ses concurrentes et voisines, ainsi en est-il du gaélique, du toscan pour Giovann Battista Gelli en 1542, puis Piero Francesco Giambullari en 1564 ; du néerlandais pour Bécan (Johannes Goropius Becanus) (1569) et Abraham Mylius en 1612 ; du suédois selon Olof Rudbeck en 1675 et Andreas Kempe en 1688. L'allemand est une langue parfaite pour Georg Philipp Haurdörffer et Schottel en 1641. Est-il nécessaire de préciser que pendant ces années la monarchie française a proclamé le classicisme de ses lettres et de sa culture comme le plus subtil héritage du legs gréco-romain ?

Umberto Eco cite également un auteur anglais [réf. nécessaire] qui affirme, légende de Brutus sous le coude, que l'anglais comprend le plus de termes dérivés en droite ligne du latin, et que la réussite de l'Empire britannique lui assure une double domination comme langue impériale, destinée à devenir la seule de l'Humanité, à défaut d'être celle des origines.

Anna Katharina Emmerick affirme dans ses révélations privées que les descendants les plus directs de la langue adamique sont les langages bactriens, zendiens et indiens. En cela Emmerich identifie le langage adamique comme étant le langage indo-européen commun[6].

Certains érudits du début de l'époque moderne, s'appuyant sur le texte de Genèse 10:5, pensaient que les langues japhetites descendaient directement de la langue adamique, s'étant séparées avant la confusion des langues, par laquelle l'hébreu fut aussi affecté, ce qui confirme ainsi les révélations d'Emmerich.

Études contemporaines[modifier | modifier le code]

L'époque contemporaine pense que l'ensemble de cette entreprise relève d'une utopie, peut-être à tort, si l'on admet les travaux de Merritt Ruhlen

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Carte des pays européens, chaque pays comportant son nom dans sa langue nationale. La réalité n'est pas réductible à l'utopie de la langue adamique, parfaite et originelle.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. libre traduction d'après une citation du Book of Moses 6:6.
  2. History of the Church 1:297 (Young prays in the Adamic tongue).
  3. Journal of Discourses 2:368 (God="Ahman"; Son of God="Son Ahman"; Men="Sons Ahman"; Angel="Anglo-man").
  4. 7 Woman's Exponent 83 (1er novembre 1878).
  5. Eco cite ce qu'à l'époque ce que l'on disait pour dévoyer Poitevins, Armagnacs, Brabançons, Bretons... énumérant par ce procédé chaque identité régionale qui marqua l'époque médiévale.
  6. Anne Catherine Emmerich, Life of Jesus Christ And Biblical Revelations, 6. Noah and his posterity, 7. The Tower of Babel (1790)

Liens internes[modifier | modifier le code]