Origine du langage

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La Confusion des langues, Gustave Doré
Ce dessin se conforme à la tradition picturale : la punition divine frappe les humains pour leur ambition sans bornes à édifier Babel ; le motif mythologique est comparable à Prométhée, qui provoque la colère divine en dérobant le secret du feu.

L’origine du langage a toujours suscité l’intérêt des penseurs. De nombreux mythes tendent à donner aux langues une origine supranaturelle. La Bible explique la multiplicité des langues par le mythe de la Tour de Babel, selon lequel la langue unique des origines aurait été divisée en une multitude de langues pour apporter la discorde entre les hommes et les empêcher de se concerter pour une action commune.

Pour éviter les querelles stériles et les thèses farfelues, la Société de linguistique de Paris avait en 1865 informé ses membres dans ses règlements qu'elle ne recevrait plus « aucune communication concernant [...] l'origine du langage »[1].

Bien que les langues existantes diffèrent les unes des autres par l'étendue et les thèmes de leur lexique, toutes les langues naturelles (par opposition aux langages artificiels) possèdent une grammaire et une syntaxe permettant l'invention, la traduction, voire l'emprunt à d'autres langues du vocabulaire nécessaire à l'expression des pensées et des réflexions de leurs locuteurs.

L'origine du langage est étudiée par diverses disciplines, notamment la paléontologie, la psychologie, la biologie moléculaire et la linguistique comparée.

Apparition du langage articulé[modifier | modifier le code]

Avant même l’origine des langues, celle du langage est une question polymorphe trop souvent réduite à la simple mutation d’un gène, en l’occurrence FoxP2, dont on sait que la substitution d’un seul de ses 715 acides aminés entraîne de sérieuses pathologies affectant la phonation et, plus généralement, la forme du larynx. Ce gène est, en raison même du caractère sensible de ses mutations, demeuré d’une remarquable stabilité au cours de l’évolution, la séquence de la protéine humaine ne différant que pour deux acides aminés (sur 715) de celle des chimpanzés, des gorilles et des macaques rhésus, et pour un acide aminé supplémentaire avec la souris[2]. La mutation du gène FoxP2 intervenue chez Homo sapiens il y a cent à deux cent mille ans a donc certainement dû être déterminante, mais s’est inscrite dans une dynamique d’évolution commencée plusieurs millions d’années auparavant[3].

Crâne d'Homo habilis KNM ER 1813 de Koobi Fora au Kenya.

Du point de vue paléontologique[modifier | modifier le code]

C’est l'Homo habilis, il y a plus de deux millions d’années, qui pourrait être le plus ancien préhumain à avoir employé un langage articulé[4], ce qui ne signifie pas pour autant que cet hominidé ait usé d’un langage comparable au nôtre. On suppose la préexistence d’une proto-langue chantée par la race de l'homme de Néandertal (the singing Neanderthal[5]), qui, au niveau actuel des connaissances, ne possédait pas de syntaxe.

La morphologie du crâne d’Homo habilis, marquée par l’apparition d’une flexure antéropostérieure jusqu’alors absente chez les Australopithèques, conduisait en effet à l’expansion des zones cérébrales impliquées aujourd’hui dans le langage articulé. Par ailleurs, le redressement du crâne chez l'Homo habilis abaissait les voies aériennes supérieures, pharynx et larynx (d’où l’apparition d’une pomme d'Adam), ce qui était une condition nécessaire pour pouvoir moduler la vocalisation et augmentait la hauteur de la voûte du palais, permettant à la langue d’articuler une plus large gamme de sons. Apparues avec le genre Homo, ces caractéristiques allaient se renforcer nettement par la suite, notamment chez l’espèce Homo erectus : au-delà de la bipédie, il se serait agi en fait d’une adaptation à la course à pied pour permettre de mieux contrôler son souffle, en même temps que l’élargissement du thorax pour renforcer la respiration et, sans doute, la perte de la majeure partie des poils pour réguler la température corporelle pendant l’effort.

Il est possible que ces capacités physiologiques aient permis l’essor d’une communication orale à la complexité croissante, permettant aux populations de l’Homo habilis d’organiser leurs communautés en régulant leurs activités quotidiennes. L'Homo habilis est en effet le premier hominidé pour lequel il y ait évidence d'une organisation sociale structurée (campements, outils, habitats et sans aucun doute spécialisation des individus).

Ultérieurement, il faut noter que l’augmentation de la masse de l’encéphale[6], continue de l’Homo erectus à l’Homo sapiens, a été un point-clé dans la maturation du langage. Lors du passage à l'Homo Sapiens sont apparues des aires de Broca sur une circonvolution frontale gauche, et de Wernicke sur une circonvolution temporale gauche qui ont suivi la mutation génétique d’un gène, ou peut être plus, dominant, dit de la parole FOXP2 (+…)[6] qui a donné la capacité de l’homme de passer des mots à la syntaxe (ce facteur n’est pas suffisant en lui-même car il existe chez d’autres espèces sans donner naissance à la parole) ; il faut mentionner que ce(s) gène(s) serai(en)t à l’origine de la maturation de ces deux zones – Broca et Wernicke[7].

Prédominent actuellement deux scénarios d’apparition de l’Homo sapiens, le scénario « Out of Africa » et un scénario pluricentripète (polygenèse), mais les recherches récentes en paléolinguistique ont identifié un fond de 27 mots communs à la racine de toutes les langues terrestres écrites au début du XXIe siècle, ce qui pousse à favoriser le scénario « Out of Africa » (monogenèse). En effet, plusieurs sources n’auraient pas eu de raison d’adopter la même protolangue de départ[8]. Les divers rameaux du moderne Homo sapiens qui sont partis d'Afrique il y a 100 000 ans partageaient déjà une même fonction langagière, bien avant l'apparition de l'Homme de Cro-Magnon[9].

Enfin l’Homo sapiens a dominé le monde, soit du fait de l’hypothèse productiviste[10], soit du fait de l’hypothèse sociologique[11].

Du point de vue des sociétés d’hominidés[modifier | modifier le code]

Le langage pourrait avoir de multiples origines, les aires cérébrales du langages étant proches de celles mobilisées pour le travail manuel de précision (ce qui induit un codéveloppement des facultés langagières et manufacturières du genre humain) tandis que l’articulation de sons est par ailleurs souvent corrélée de façon réflexe à des mouvements du corps (à l’effort ou sous l’effet de la surprise, notamment) ; la perception de ces sons pouvait en retour être affinée par le développement du cerveau humain, libéré par la bipédie des limitations d’encombrement et de poids puisqu’il était désormais littéralement « posé » sur la colonne vertébrale, ce qui permettait de charger de sens ces sons nouveaux que la nouvelle morphologie crânienne d’Homo habilis permettait de produire. D’un point de vue neurologique, le développement du langage semble provenir des mécanismes de reconnaissance du comportement, de la gestuelle et de l’action d’autrui.

Illustration par les cris d’alerte des vervets[modifier | modifier le code]

Le comportement des vervets fournit une excellente illustration de ces notions. Il s’agit de singes verts au sujet desquels on a pu montrer dès les années 1970, alors qu’ils étaient captifs dans une réserve du Kenya, qu’ils étaient capables de moduler leur cri d’alerte afin d’induire des stratégies défensives appropriées : s’enfoncer dans la végétation à l’approche d’un aigle, au contraire grimper le plus haut possible à l’approche d’un léopard, ou encore scruter le sol avec attention pour choisir le bon arbre à l’approche d’un python ; on notera que la sémantique de ces cris n’est pas innée mais est enseignée aux jeunes singes par leurs parents.

C’est ce type de communication, qui devait sans doute exister chez les Australopithèques et même leurs prédécesseurs, qui a dû se développer sensiblement chez Homo habilis pour lui permettre d’organiser ses activités collectives : il y avait donc certainement communication sans pour autant qu’il y ait nécessairement langage.

Pour sa part, Charles Darwin voyait dans les chants et les cris des oiseaux un certain nombre de traits analogues à ceux du langage humain : tous les oiseaux d'une même espèce partagent en effet les mêmes sons pour exprimer leurs émotions, mais les chants sont transmis aux jeunes par les parents ou par la famille d'accueil. Il émet l'hypothèse que le chant a précédé la parole et qu'il a d'abord été utilisé comme instrument de séduction[12].

Approche synergique[modifier | modifier le code]

L'école de linguistique d'Azerbaïdjan estime que le mécanisme de l'émergence du langage moderne complexe est identique à celui du mécanisme de l'évolution de l'écriture. De la même façon que le développement de l'écriture est passé par les étapes suivantes :

le langage aurait évolué par les étapes similaires :

Autrement dit, un cri a désigné en premier une phrase entière, puis seulement une partie de la phrase, et enfin une partie d'un mot[13].

Le mythe biblique[modifier | modifier le code]

Le mythe de la Tour de Babel vise à rendre compte de la multiplicité des langues.

Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots. Comme ils étaient partis de l’orient, ils trouvèrent une plaine au pays de Chmunter, et ils y habitèrent. Ils se dirent l'un à l'autre : « Allons ! Faisons des briques, et cuisons-les au feu. » Et la brique leur servit de pierre, et le bitume leur servit de ciment. Ils dirent encore :« Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, et faisons-nous un nom, afin que nous ne soyons pas dispersés sur la face de toute la terre. »
L'Éternel descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils des hommes. Et l'Éternel dit : « Voici, ils forment un seul peuple et ont tous une même langue, et c’est là ce qu'ils ont entrepris ; maintenant rien ne les empêcherait de faire tout ce qu'ils auraient projeté. Allons ! descendons, et là confondons leur langage, afin qu’ils n’entendent plus la langue, les uns des autres. » Et l’Éternel les dispersa loin de là sur la face de toute la terre ; et ils cessèrent de bâtir la Ville. C’est pourquoi on l’appela du nom de Babel, car c’est là que l’Éternel confondit le langage de toute la terre, et c’est de là que l’Éternel les dispersa sur la face de toute la terre. (Traduction courante de la Genèse, au chapitre 11, versets 1 à 9)

Références[modifier | modifier le code]

  1. L'origine des langues
  2. (en) FOXP2 and the evolution of language
  3. (en) Enard W, Przeworski M, Fisher SE, Lai CS, Wiebe V, Kitano T, Monaco AP, Pääbo S, « Molecular evolution of FOXP2, a gene involved in speech and language », Nature, vol. 418, no 6900,‎ 2002, p. 869–872 (DOI 10.1038/nature01025)
  4. Voir le chapitre « Aux sources du langage » in Picq 2008
  5. Jean-Jacques Hublin, « La langue des premiers hommes, in Hombert 2005
  6. a et b Philippe Vernier, « Évolution du cerveau et émergence du langage » in Hombert 2005
  7. Voir à ce sujet la théorie de Changeux 1983 et le chapitre « Propriété des ensembles neuronaux » in Changeux 1979
  8. Christophe Coupé, « L’impossible Quête de la Langue Mère » in Hombert 2005
  9. Pinker 1994, p. 353
  10. Joseph Donato, « La Variation linguistique » in Linguistique sous la direction de Frédéric François, PUF, 1980.
  11. Bernard Victorri, « Les Mystères de l’émergence du langage » in Hombert 2005
  12. (en) Darwin, Descent of the man, chap. 3.
  13. (az) Kazimov Q.Sh., La langue, l'histoire et la poésie

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jean-Pierre Changeux, Théories du langage et théories de l'apprentissage, Paris, Seuil,‎ 1979
  • Jean-Pierre Changeux, L'homme neuronal, Paris, Fayard,‎ 1983
  • Jean-Louis Dessalles, Aux origines du langage : Une histoire naturelle de la parole, Paris, Hermès,‎ 2000
  • Jean-Marie Hombert (dir.), Aux origines des langues et du langaget, Paris, Fayard,‎ 2005
  • Pascal Picq, Laurent Sagart, Ghislaine Dehaene et Cécile Lestienne, La plus belle histoire du langage, Paris, Hermès,‎ 2008
  • (en) Steven Pinker, The Language Instinct : The New Science of Language and Mind, London, The Penguin Press,‎ 1994, 494 p.