Performativité

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La performativité est le fait pour un signe linguistique (énoncé, phrase, verbe, etc.) d'être performatif, c'est-à-dire de réaliser lui-même ce qu'il énonce, c'est-à-dire que produire (prononcer, écrire) ce signe produit en même temps l'action qu'il décrit. Par exemple, le simple fait de dire « je promets » constitue une promesse.

Historique et description[modifier | modifier le code]

La notion de performativité a été développée par le philosophe John Langshaw Austin dans son ouvrage Quand dire c'est faire (1962), dont le titre original est How to do Things with Words (littéralement Comment faire des choses avec des mots). Elle caractérise certaines expressions qui font littéralement ce qu'elles énoncent. Il ne s'agit pas d'expressions telles que « je parle », qui n'est qu'une description, mais d'expressions qui modifient le monde. Le titre du livre d'Austin est à cet égard explicite : une expression est performative lorsqu'elle ne se borne pas à décrire un fait mais qu'elle « fait » elle-même quelque chose.

Un exemple typique d'expression performative est la phrase « Je vous déclare mari et femme » que prononce l'autorité lors d'un mariage. La phrase fait changer les fiancés de statut : en étant prononcée elle constitue les fiancés comme mari et femme, ils passent de l'état de fiancés à celui de mariés. Il y a donc plus dans l'énonciation de cette expression que la description d'un fait, dire cette phrase c'est accomplir un acte (autre que l'acte d'énoncer la phrase).

Mais l'expression n'est performative que si la personne a réellement l'intention de faire l'acte et si les différents protagonistes respectent des critères d'authenticité : dans notre exemple, le locuteur doit être compétent, il doit y avoir deux destinataires, etc. Le contexte n'est pas négligeable : prononcée lors d'un dîner privé cette phrase ne modifierait rien. Elle ne serait donc pas performative.

John Searle, la performativité des actes sociaux

Le philosophe du langage américain John Searle, dans La Construction de la réalité sociale, sorti en 1995, affirme de façon généralisée que les actes de langage fabriquent les réalités sociales, distinctes des réalités naturelles (physiques, etc.), et sur lesquelles reposent des institutions (religieuses, civiles) et des conventions (jeux). Pour Searle, le performatif n’est que la façade linguistique de quelque chose de plus profond : la construction des réalités sociales. Toutes les choses qui existent en tant qu’institutions, à tous les niveaux de la vie sociale, sont des constructions qui se réalisent à travers des activités performatives fondamentales. La parole permet donc de performer des créations, et de leur donner une véritable fonction sociale. Un billet de banque n’existe que parce que l’on dit et l’on croit que l’argent existe. De même un leader politique ou un professeur d’université ne peuvent remplir leurs fonctions que par la reconnaissance orale collective d’un statut. Toute réalité sociale repose sur des actes performatifs et des « croyances partagées ».

Judith Butler, la performativité de genre

Enfin, la philosophe et féministe américaine Judith Butler va aller encore au-delà de Searle, qui s’en tenait aux grandes institutions civiles, religieuses, sociales et familiales,pour parler de la construction du genre, de l’identité sexuelle des individus.

Dans Gender Trouble, paru en 1990 et traduit sous le titre Trouble dans le genre, Judith Butler approfondit la notion de performativité. Butler adopte une position extrême en affirmant que l’identité sexuelle est une construction performative : elle soutient que, au-delà des différences biologiques naturelles, l’identité du genre (femme ou homme) est une construction sociale, qui se fait par la performativité, dans un but de reconnaissance sociale. Elle s’appuie sur l’exemple des drag queens pour son argumentation. Elle affirme que, si des drag queens jouent à être d’un sexe qui n’est pas le leur biologiquement, cela signifie aussi bien les personnes qui sont d’un sexe « naturel » en performent aussi le genre, sans le savoir. C’est une théorie radicale, qui, à partir d’un cas apparemment marginal, éclaire la norme pour mettre en évidence une pratique inconsciente.

La performativité de Butler va au-delà du langage : elle inclut non seulement la façon de parler, mais aussi les comportements, les attitudes et les gestes par lesquels l’individu performe un genre, féminin ou masculin, et se conforme au modèle « femme » ou « homme » construit par la société. Ces modèles apparaissent dès le plus jeune âge : le « jeu » est créé par l’éducation, les contraintes, l’identification. Je deviens « garçon » (indépendamment de mon sexe biologique) dès lors que je me comporte comme un garçon, que je joue à être un garçon : je me bagarre, je deviens une terreur, un dur, je joue au camion, j’évite le rose. Toute sa vie, le garçon ne fait que répéter des gestes, des postures, des mots, qui sont ceux du genre garçon. Selon cette théorie des rôles, c’est la performance, c’est-à-dire le fait de « jouer » au garçon, et l’itération, soit la répétition constante au point qu’elle devient inconsciente et spontanée, qui fait qu’on est garçon.

Butler exprime ses idées en s’appuyant sur les notions de performativité venues d’Austin et de Searle. Dans le cas de la séance ouverte, il n’y a pas d’être, c’est le locuteur, qui fait être ; la séance n’est pas quelque chose qui est, mais qui le devient lorsque le locuteur le dit. Butler généralise cette idée en affirmant qu’il en est de même pour le genre : pour elle, il n’y a donc pas d’homme ni de femme, mais des performances féminines, masculines, transgenres.

L’identité ne serait-elle alors qu’un jeu de rôles théâtral ? Pour Judith Butler, performer n’est pas seulement « jouer à ». Quand on performe un rôle, on devient ce que ce rôle sous-tend ; cela affecte notre être, notre réalité, au double sens du terme perform en anglais, qui veut à la fois dire « jouer, faire une représentation » sur scène et « accomplir ». Cela signifie qu’il ne suffit pas de se déguiser en garçon pour être garçon : il faut produire complètement l’identité sociale garçon et véritablement y adhérer dans la durée. 

Les marques, constructions performatives des consommateurs 

Raphaël Lellouche soutient que, en étendant les concepts de « construction sociale » de Searle et de « performation du genre » de Butler, on peut construire une théorie générale de la marque commerciale et gagner une compréhension beaucoup plus profonde de l’essence culturelle de celle-ci que toutes les théories de la marque jusque-là proposées, qu’il considère inadéquates. L’identité culturelle toute entière des individus est construite par la performativité : chaque individu, dans la société, joue un rôle et performe des identités en « répondant » à des suggestions sociales et auxquels il veut être identifié. En ce sens, la performativité est l’acte culturel fondamental du « consommateur ». Car la « consommation » du produit et la relation fiduciaire aux marques n’échappe pas à cette activité culturelle de base. Un consommateur performe une marque parce qu’il la fait exister à travers ses actes. Il la vit, se l’approprie, adopte des attitudes, se conforme au modèle social et à la culture de la marque. 

Influence[modifier | modifier le code]

La notion de performativité a été reprise par plusieurs philosophes et a eu une pérennité certaine. Elle a aussi connu des développements dans l'analyse littéraire[réf. souhaitée], où elle constitue notamment un outil intéressant pour l'étude de pièces de théâtre et des autofictions contemporaines.

Elle a aussi des conséquences technologiques, comme la création du langage KQML dans le cadre des systèmes multi-agents.

Si Austin abandonne la notion de performativité au fil de ses conférences au profit d'une catégorisation plus fine entre actes locutoires, illocutoires, perlocutoires, celle-ci est reprise dans les années 2000 dans plusieurs domaines des sciences sociales, notamment en sciences de l'organisation et dans les développements de la théorie de l'acteur-réseau à propos de la science économique.

Performativité et sociologie économique[modifier | modifier le code]

Un groupe de sociologues reprend à son compte le concept de performativité dans l'objectif d'étudier le rôle des économistes dans la construction du monde social. Ce projet se forme à partir de l'ouvrage collectif dirigé par Michel Callon, The Laws of the Markets, et donne naissance à une vaste littérature. L'idée majeure en est que les économistes au sens large constituent aujourd'hui le cœur de l'activité économique dans la mesure où ils participent à la construction technique des marchés. Ceci est par exemple le cas de la finance, où les outils informatiques omniprésents intègrent des algorithmes de calcul directement issus des théories financières.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]