Lachès

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Le Lachès (en grec ancien Λὰχης) est un dialogue de Platon sur le courage[1]. Les dialogues de jeunesse de Platon, en particulier, qu'on appelle « socratiques », tant ils sont imprégnés de la pensée de son maître, sont des dialogues qui cherchent à définir certaines vertus morales (ainsi Charmide, Euthyphron et Ménon). Athénée reproche à Platon d’attaquer la réputation de Mélésias, qui s'opposa aux vues politiques de Périclès, et Lysimaque, fils d'Aristide : il dit qu'ils déshonoraient la vertu de leurs pères[2].

Dans les Définitions, le platonisme définit le mot « Courage » : « état d’une âme qui ne se laisse pas ébranler par la crainte ; hardiesse au combat ; science des choses relatives à la guerre ; fermeté de l’âme face ce qui est effrayant et terrible ; audace au service de la tempérance ; intrépidité dans l'attente de la mort ; état d’une âme qui garde sa capacité de juger correctement dans les périls ; force qui fait contrepoids au péril ; force de persévérer dans la vertu ; calme de l'âme en présence de ce qui, suivant la « droite raison »[3], paraît devoir déclencher terreur ou confiance ; capacité de ne pas se laisser aller à la lâcheté sous l'effet de la terreur que fait naître l'épreuve de la guerre ; état de fidélité constante à la loi »[4].

Personnages[modifier | modifier le code]

  • Socrate ;
  • Lysimaque d'Aixonè : Lysimaque est connu parce qu'il est le fils de l’homme d’État Aristide le Juste. Il a baptisé son propre fils du nom d’Aristide, dans l’espoir que le jeune homme connaisse un aussi glorieux destin que son grand-père. Se présentant dans le dialogue comme un vieil ami du défunt Sophronisque, le père de Socrate, il prie ce dernier de bien vouloir l’aider à perfectionner l’éducation de son fils
  • Nicias : Nicias est un général athénien dépeint dans le dialogue comme un interlocuteur sage, cultivé et modéré. Il a œuvré pendant la guerre du Péloponnèse et devient, après la mort de Périclès, la personnalité la plus en vogue à Athènes. Il s’oppose sans succès au projet d’expédition en Sicile, qui tourne au fiasco et détruit sa réputation
  • Lachès : Lachès, fils de Mélanopos, est un autre général athénien, un peu moins illustre que Nicias, doté par la plume de Platon d’un tempérament plus sanguin et néanmoins très sympathique. Il a notamment commandé, en 427 av. J.-C., l’expédition que les Athéniens ont envoyé au secours des Léontins. En 424 av. J.-C., il participe à la bataille de Délion et doit battre en retraite aux côtés de Socrate, dont il loue la grande vaillance. Il est l’instigateur de la trêve d’un an en 423, puis meurt à Mantinée en 418 av. J.-C..
  • Mélèsias : Mélèsias ne joue qu’un rôle marginal dans le dialogue, et sert surtout de pendant à son ami Lysimaque. Lui aussi est le fils obscur de l’orateur Thucydide, et lui aussi a baptisé son fils du nom de son grand-père.

Personnages mentionnés[modifier | modifier le code]

Il est question d'un devin, Euthyphron, contemporain de Socrate ; son nom est éponyme d'un dialogue platonicien ; il est question de lui dans le Cratyle[5] également.

Le dialogue[modifier | modifier le code]

Il appartient à la série dite des « Premiers Dialogues ou Dialogues de jeunesse ». Le dialogue, dont l’authenticité ne fait aucun doute, est censé se dérouler pendant la guerre du Péloponnèse, sans doute peu après la bataille de Délion en 424 av. J.-C.. Aristote, au Livre IV de son Éthique à Nicomaque dit que Socrate considérait le courage comme une science.

Définition du courage[modifier | modifier le code]

Le Lachès traite de la nature du courage et, à l’exemple du Lysis et du Charmide, n’offre en apparence aucune conclusion satisfaisante au lecteur. Le courage est l’une des cinq vertus platoniciennes.

Le sujet de ce dialogue est débattu, étant donné que la question du courage n’intervient que vers la moitié de l’ouvrage. Un thème qui est traité du début à la fin, c’est l’opposition ou la conciliation entre les actions et le courage et l’intention que l’on y met[6], et la parole[7] relativement à ce que l’on prétend savoir des qualités de ses propres actes.

Lysimaque et Mélèsias viennent d’assister, au gymnase, à une séance d’entraînement donné par un maître d’armes, en compagnie de Nicias et de Lachès, deux généraux très réputés. Socrate prend l’exemple du courage des professionnels, parce qu’un métier demande l’expérience (des circonstances qui lui sont particulières) pour base[5]. Soucieux d’assurer une excellente formation à leurs enfants, afin que leur gloire puisse un jour rayonner autant que celle de leurs illustres grands-pères Aristide le Juste et Thucydide, les deux amis demandent aux généraux leur avis sur l’utilité d’un tel entraînement pour la jeunesse. Socrate, présent sur les lieux, s’intéresse à la conversation et encourage les deux militaires à répondre[8]. Socrate, qui considère le courage comme une science, engage un débat sur le courage et son utilité. Pour une définition du courage, Socrate va premièrement s'inspirer du courage qui vient de l'expérience, celui du professionnel[9].

Malakia[10] et Karteria[11],[12][modifier | modifier le code]

Ce sont deux mots récurrents en littérature et déjà présents chez Homère ; le retrouve dans l’Économique de Xénophon[13]. Les deux mots, dont la nature varie du mot à l’adjectif, sont liés à la virilité, Malakia étant synonyme de mollesse de caractère et nonchalante, et Karteria étant synonyme d'une attitude d’endurance persévérante.

La question du bien dans l’entraînement aux armes de la jeunesse[modifier | modifier le code]

La réponse positive de Nicias[14][modifier | modifier le code]

L’utilité de l’entraînement aux armes pour les jeunes garçons ne fait, selon Nicias, aucun doute, et pour de nombreuses raisons. Il est toujours préférable de s’adonner à ce genre d’exercice plutôt qu’aux autres occupations stériles tant prisées par les adolescents. Outre que ce loisir convient parfaitement à un homme libre, il donne à celui qui le pratique le goût d’autres sciences connexes, comme la tactique. Enfin, il va de soi que les jeunes gens éduqués de la sorte montreront plus tard une bien plus grande vaillance au combat.

La réponse négative de Lachès[15][modifier | modifier le code]

Lachès, lorsque vient son tour d’exprimer un avis, se montre beaucoup plus réservé que Nicias. Certes, il est toujours plus souhaitable de connaître une science que de l’ignorer, mais en l’occurrence, il faut se demander s'il est question d’une véritable science. Si tous ces maîtres d’armes avaient une telle utilité, alors les Spartiates, en grands connaisseurs de la guerre, se seraient intéressés à eux depuis longtemps. Or il n’en est rien. Lachès rapporte ensuite une histoire burlesque où l’un de ces maîtres d’armes s’est retrouvé au cœur d’une bataille réelle et s’est ridiculisé par sa lâcheté.

Socrate réoriente le débat sur la notion de courage[modifier | modifier le code]

Déroutés par les conclusions contradictoires de ces deux personnes pourtant expertes en la matière, Mélèsias et Lysimaque font appel à l’arbitrage de Socrate, qui fait valoir qu’étant donné son manque de connaissances à ce sujet, son jugement ne saurait faire emporter l’une ou l’autre des deux thèses. Il ne s’agit pas ici de décider à la majorité des suffrages, mais de trouver un maître compétent qui puisse tous les éclairer. Personne ne pouvant être évoqué, Socrate propose une autre méthode : le souci de Mélèsias et Lysimaque est de bien éduquer leurs fils. Or, se demandant si l’objet de l’éducation n’est pas d’inculquer la vertu, Socrate réoriente le débat en mettant en avant la véritable finalité de toute éducation : l’âme. Pour déterminer si l’entraînement aux armes peut être utile ou pas à leur éducation, il convient donc avant tout de définir ce qu’est la vertu, ou plus particulièrement la partie de la vertu à laquelle se rapporte l’apprentissage des armes, à savoir le courage. Insistant encore une fois sur leur expérience en la matière, Socrate demande aux deux généraux de lui donner, chacun à leur tour, leur définition du courage.

Définitions du courage[modifier | modifier le code]

Première réponse de Lachès : c’est faire tête à l’ennemi dans la bataille[modifier | modifier le code]

Pour Lachès, homme d’action, la réponse semble aller de soi : Le courage, « c’estquand un homme est déterminé à faire tête à l’ennemi en gardant son rang, sans prendre la fuite ». Avec diplomatie, Socrate montre au général en quoi cette définition est beaucoup trop étroite. Rien que dans le domaine militaire, les cavaliers scythes sont par exemple réputés pour combattre l’ennemi en fuyant, puis en menant des contre-offensives. Selon le texte, Homère dit en quelque endroit pour louer les chevaux d’Énée, « qu'ils savaient se porter de tous les côtés, habiles à poursuivre et à fuir »[16]. Ils n’en sont pas moins courageux pour autant. Mais surtout, la définition donnée par Lachès ignore les nombreuses autres occasions, hors du champ de bataille, où un homme peut montrer du courage : contre la maladie, contre la pauvreté, contre les périls de la politique, ou même contre les plaisirs et les passions.

Deuxième réponse de Lachès : c’est une sorte de fermeté d’âme[modifier | modifier le code]

Ayant compris où Socrate voulait en venir, Lachès s’essaie à une nouvelle définition, de portée plus générale : « c’est une sorte de fermeté d’âme ». Socrate se demande si l’on peut dire que c’est une très belle chose, ce que confirme Lachès : « C’est même une des plus belles choses qui soient ». Or la fermeté d’âme peut naître tout aussi bien de l’intelligence que de l’ignorance ou la folie, et dans ce dernier cas c’est une chose fort laide. Le courage, puisqu’il est beau, ne peut alors s’entendre que dans les cas où la fermeté d’âme est intelligente. D’un autre côté, on ne peut nier qu’un homme s’attelant à une tâche dont il ignore tout est plus courageux que celui qui y excelle déjà, comme lors d’un combat équestre où l’un des cavaliers est expérimenté et où l’autre monte pour la première fois sur un cheval. Finalement, Socrate se demande si le courage prend sa source dans l’intelligence ou dans l’ignorance. Le dialogue aboutit à une contradiction.

Réponse de Nicias : Le courage est la science des choses qu’il faut craindre et des choses qu’il faut oser[modifier | modifier le code]

Socrate, fait alors appel à Nicias, qui jusque là ne s’était pas impliqué dans la conversation. Cela lui a donné le temps de préparer une réponse, qu’il dit tenir de Socrate lui-même lors d’une précédente conversation : le courage est une science, « celle des choses qu’il faut craindre et des choses qu’il faut oser ». C’est cette connaissance qui distingue les hommes courageux des hommes téméraires, des enfants et des animaux, qui tous ne méprisent le danger que par ignorance. Lachès a du mal à cacher son mépris pour une réponse identifiant le courage à une science, ce qu’il juge absurde. Et de s’insurger, se demandant si on peut dire des médecins, des agriculteurs ou des artisans, qui tous connaissent les risques de leurs métiers, que ce sont des gens courageux, et s'il faut également y inclure les devins, qui voient à l’avance les mauvais présages.

Réponse selon Nicias

Selon Nicias, les médecins n’ont pas entièrement cette science des choses à craindre ou à oser, car ils se refusent par exemple à décider si la mort ne vaut parfois pas mieux pour certains patients, plutôt que leur rétablissement. Quant aux devins, ils se contentent de révéler ce qui arrivera, sans savoir s’il est préférable de le souffrir ou non.

Conclusion de Socrate[modifier | modifier le code]

Socrate oppose une objection : Nicias a défini le courage comme la science des choses à craindre. Or on ne peut que craindre des choses appartenant à l’avenir, et non pas au passé ou au présent. La science, au contraire, est une notion absolue se rapportant aux choses de tous les temps. Il en résulte que le courage, si c’est une science, est la science de tous les biens et de tous les maux, ce qui n’est autre chose que la définition de la vertu en général et non pas du courage en particulier. Socrate en tire la conclusion que sa méthode a échoué, et revient à sa proposition initiale de trouver un maître compétent pour leur enseigner la véritable nature du courage.

Citation rapportée[modifier | modifier le code]

Portée philosophique[modifier | modifier le code]

Les commentateurs du Lachès n’ont cessé de se demander pourquoi Platon n’a pas confirmé la définition donnée par Nicias, a priori conforme à la doctrine socratique : chacun étant bon dans les choses qu’il sait et mauvais dans les choses qu’il ne sait pas, le courage ne peut aller sans la science de ce qui est à craindre. Cette idée est reprise par Xénophon dans les Mémorables[18] et par Platon lui-même dans le Protagoras[19]. Cette interrogation est d’autant plus pertinente que les arguments utilisés par Socrate pour réfuter la théorie de Nicias sont trop peu satisfaisants. L’assimilation de la science du courage uniquement tournée vers l’avenir à la science en général, intemporelle, apparaît contestable. On ne peut être courageux ou lâche à l’égard de choses passées, mais seulement à l’égard de choses présentes ou à venir. Malgré ces légères inconséquences, pouvant s’expliquer par la précocité du texte dans le cheminement intellectuel de l’auteur, le Lachès est remarquable d’un point de vue formel et littéraire, mêlant avec succès une intrigue attrayante, un style rafraîchissant et des protagonistes dotés de personnalités fouillées.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

Textes[modifier | modifier le code]

Commentaires[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. ou Sur le courage, autre titre sous lequel ce dialogue est connu
  2. Athénée, Deipnosophistes [détail des éditions] [lire en ligne] (XI, 506)
  3. voir doxa
  4. Platon : Œuvres complètes, sous la direction de Luc Brisson, (Flammarion, Paris, 2008) : 415b-c
  5. a et b 190b
  6. « erga » (en grec ancien : ἔργα)
  7. « logos » (en grec ancien : λόγος
  8. 129
  9. 192b
  10. en grec ancien μαλακία
  11. en grec ancien καρτερία
  12. 192-193b
  13. Chapitre V, 20
  14. 182a
  15. 182e
  16. Homère, Iliade [détail des éditions] [lire en ligne] (Chant VIII, 107)
  17. XVII (345-347)
  18. IV, 6, 10
  19. 350 a-c