Apologie de Socrate

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L'Apologie de Socrate (Πλάτωνος Ἀπολογία Σωκράτους, sous-titrée Genre éthique) est un ouvrage du philosophe grec Platon.

Dans l'Apologie de Socrate, Platon rapporte les plaidoyers de Socrate lors de son procès en 399 avant J.-C. à Athènes qui déboucha sur sa condamnation à mort. Cette défense se déroule en trois parties, ayant toutes un lien direct avec la mort. Socrate se défend devant les juges, mais aussi devant toute la cité d’Athènes (composant le Tribunal de la Cité). Il répond aux trois chefs d'accusation déposés contre lui : corruption de la jeunesse, non-reconnaissance de l'existence des dieux traditionnels athéniens, et introduction de nouvelles divinités dans la cité. Il y eut 30 jours d'intervalle entre la condamnation de Socrate et sa mort, pendant lesquels il resta enchaîné dans sa prison. Ses amis lui rendaient visite et s'entretenaient avec lui quotidiennement.

Personnages : Socrate et son accusateur Mélétos, un poète athénien ; d'autres assistent encore aux plaidoyers : Platon, Apollodore de Phalère, Criton d'Athènes et quelques autres auditeurs de Socrate, cités mais muets.

Première lecture cursive[modifier | modifier le code]

À l'exception de quelques mots énoncés par Mélétos lors du contre-interrogatoire (24d-27d) et du brouhaha dans le prétoire mentionné épisodiquement (par exemple 30c), Socrate parle seul. Ce très long monologue constitue, le lecteur en est averti dès la première phrase, une défense judiciaire dans un procès. Que dit l'accusé pour se défendre ?


Divisions du texte[modifier | modifier le code]

Deux phrases permettent de découper le texte en trois parties d'inégale longueur. Pendant tout le début du texte, Socrate nie être coupable des accusations portées contre lui. En 35e, cependant, il fait tout à coup mention d'un "jugement" que les Athéniens viennent de rendre ; à partir de ce moment, il tient sa condamnation pour acquise et plaide, cette fois, non plus pour prouver son innocence, mais pour une peine alternative à la sentence de mort réclamée par les accusateurs. En 38c, enfin, nouveau changement de thème : "Pour n'avoir pas eu la patience d'attendre un peu [...] vous avez fait mourir Socrate." L'accusé porte un ultime regard sur le procès qui vient de s'achever et en tire les leçons.

On comprend que, dans un premier affrontement, l'accusation et la défense visent à déterminer la culpabilité ou l'innocence du prévenu (comme aujourd'hui en France, l'accusation parle d'abord, puis la défense) ; les juges se prononcent une première fois à ce stade ; l'accusé reconnu coupable, un second affrontement cherche à déterminer la peine applicable : à la sentence réclamée par l'accusation, le prévenu répond par une sentence alternative. Une nouvelle fois, les juges se prononcent. À tous points de vue juridiques, la procédure pénale proprement dite s'interrompt à la fin de la page 38b, après ce second vote des juges : les derniers mots de Socrate se présentent comme une péroraison extrajudiciaire.

Cette procédure athénienne diffère sensiblement de la procédure pénale applicable aujourd'hui en France ; aussi mérite-t-elle quelques précisions.


Le procès athénien (agôn) : quelques données juridiques[modifier | modifier le code]

"Il n'aurait fallu que trois voix de plus pour que je fusse absous" déclare Socrate au moment où il apprend que les juges l'ont reconnu coupable (36a). Cette traduction paraît extrêmement contestable d'autant qu'elle porte sur un moment capital du procès : les traductions plus récentes (notamment celle de Luc Brisson, chez Garnier-Flammarion) évoquent plutôt trente voix que trois.

Trente voix, et Socrate parle d'une "faible majorité" : combien de juges siègent donc dans cette affaire ? Les recherches historiques permettent de retenir le chiffre de cinq cents magistrats (Socrate aurait donc été condamné par deux cent quatre-vingt voix contre deux cent vingt). Qui sont ces juges ? De simples citoyens volontaires, âgés d'au moins trente ans. Leur rémunération s'établit, nous apprend Aristophane dans les Cavaliers, à trois oboles par journée d'audience, soit le salaire d'une demi-journée de travail d'un ouvrier. Cette faible somme ne pouvait convenir qu'à des citoyens âgés, pour qui elle correspondait à une pension de retraite, ou à des jeunes gens désœuvrés ou inaptes au travail. Le coût pour l'administration athénienne n'en est pas moins considérable : ce procès revient à payer une journée de travail à deux cents cinquante ouvriers.

On n'aurait pas déployé un tel appareil, ni engagé de telles dépenses, pour une affaire secondaire. Très grave, le procès de Socrate intéresse toute la Cité : c'est une affaire d'État. Les juges, d'ailleurs, s'engagent sous serment formel à "voter conformément aux lois et aux décrets du peuple athénien" explique Démosthène dans son Contre Timocrate (Socrate fait allusion à ce serment en 35c). Cette gravité manifeste n'empêche cependant pas une procédure menée tambour battant : l'ensemble des débats devait être bouclé dans la journée (Socrate regrette d'ailleurs cette précipitation à de nombreuses reprises, par exemple en 19a, 24a et 37b).

Chaque partie doit, du fait de cette brièveté, s'empresser de réfuter les allégations de l'adversaire. Le litige ne peut se résoudre qu’à l’avantage du plaideur capable de produire des preuves rapidement convaincantes - surtout des vraisemblances et des témoins. Pourtant, il convient de le remarquer tout de suite, Socrate recourt bien plus au raisonnement qu'aux simples vraisemblances et surtout, il n’appelle aucun témoin à la barre : il se contente de mentionner des gens qui pourraient déposer en sa faveur (notamment 32e et 34a). Curieux accusé que ce Socrate : il paraît ignorer les ressorts de la procédure, alors qu'il joue sa tête ! Il commence même sa première plaidoirie (17c) en annonçant qu'il n'emploiera pas les "artifices du langage" mais au contraire qu'il utilisera "les termes qui se présenteront [à lui] les premiers" - "des choses dites à l'improviste" traduit Luc Brisson. Dans une affaire d'État, une telle légèreté scandalise.


Les acteurs du procès[modifier | modifier le code]

L'acte d'accusation est soutenu conjointement par trois citoyens, Lycon, Mélétos et Anytos. Des trois, Lycon est le moins connu (et son identification historique prête à controverses). Mélétos, qui a déposé officiellement la plainte, semble avoir été un poète (du moins Socrate l'indique-t-il 24a). La majorité des commentateurs désignent Anytos comme l'instigateur du procès. Démocrate notoire, il avait apporté son soutien à Thrasybule lors de la révolte contre la Tyrannie des Trente en 403 (voir cours no 4, Socrate et la Cité). En 399, Anytos était probablement considéré comme un héros national ; en tous cas, il devait s'agir d'un personnage influent.

Quant à Socrate, à soixante-dix ans, il n’a jamais comparu devant un Tribunal (17d), bien que les procès n'aient pas été rares à Athènes. Il s'agit donc d'un citoyen discret, d'un ancien combattant (28d-e) qui ne se mêle pas des affaires publiques (31c). Quel métier exerce-t-il ? Aucun. À quoi passe-t-il donc ses journées ? Il les consacre à "persuader" tout le monde "qu'avant le soin du corps et des richesses, avant tout autre soin, est celui de l'âme et de son perfectionnement." (30a-b). Aussi s'emploie-t-il à examiner avec d'autres citoyens des notions morales : une de ces discussions est ainsi rapportée par Platon dans un dialogue, le Lachès, lequel voit Socrate aux prises avec le célèbre général athénien Lachès. Lors de cette discussion, les protagonistes tentent de définir le courage. Lachès, pourtant bien placé pour savoir ce que désigne ce mot, propose plusieurs définitions successives qui, toutes, sont détruites par les questions de Socrate et les distinctions conceptuelles qu'elles entraînent. Le dialogue s'achève sur un échec : les interlocuteurs se quittent sans avoir réussi à apporter une définition satisfaisante.

Les arguments du vieillard frappent l’entourage ; mais, bien conscient de la charge subversive de ses débats (prouver à un général qu'il ignore ce que signifie le mot "courage" paraît assez inconvenant), Socrate, prudent, n’a jamais rien écrit. On ne le connaît que par l’intermédiaire d'une comédie d’Aristophane (Les Nuées), et par les travaux de deux de ses élèves : Xénophon (dans les Mémorables) et surtout Platon. Dans la mesure où ce fidèle disciple tient la plume, on peut interroger l'impartialité du rapport d'audience présenté dans l'Apologie de Socrate.

Socrate et Platon[modifier | modifier le code]

Platon ne cache pas son admiration pour Socrate (qui le détermina à la philosophie plutôt qu’à la dramaturgie) : Socrate est d'ailleurs le personnage central des dialogues de Platon, ses œuvres principales dont l'Apologie fait partie ; pourtant, Socrate nie être un maître (23c et 33a). L'enjeu de ce point, essentiel, sera examiné dans le cours no 2 (L'accusation contre Socrate et sa défense). À cela deux raisons : d'une part il ne fait jamais payer son enseignement (19d-e, 33a-b) et d'autre part, il ne dispose d’aucun savoir positif, d’aucune doctrine, qu’il serait susceptible d’enseigner (19d, et surtout 20b). Il insiste : "Moi qui ne sais rien, je ne vais pas m'imaginer que je sais quelque chose." (21d) - phrase qui a souvent été reformulée par les commentateurs : "Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien."

Puisque Socrate n'est le maître de personne, il paraît injuste de qualifier Platon "d'élève" de Socrate ; mais s'il ne propose aucune doctrine positive (à la différence d'Anaxagore ou de Gorgias, par exemple), il n'en jouit pas moins d'une énorme influence sur la jeunesse (même si, précise-t-il, ces jeunes gens le suivent librement : 23c). Nombre de jeunes gens surmontent la répulsion que leur inspire la laideur de Socrate (Alcibiade, dans le Banquet, compare les traits de Socrate à ceux d'un satyre), et sont séduits par sa manière impertinente d'interroger des citoyens respectables. Tel fut le cas d'Alcibiade, mais aussi de Charmide (voir le Charmide) et d'Agathon (voir Le Banquet). Dans l'Apologie elle-même, trois jeunes gens (Critobule, Apollodore et... Platon lui-même) se portent au secours de Socrate pour se porter garantie d'une amende (38b).

Le compte-rendu d'un tel "fan" peut-il être considéré comme fidèle ? Le fait que Platon se mentionne lui-même seulement trois fois dans l'ensemble des dialogues socratiques (38b, donc, mais aussi 34a - également dans l'Apologie et enfin dans le Phédon 59b) contribue à un effet de réel : il semble bien avoir été présent au procès de Socrate. Par ailleurs, la composition de l'Apologie (probablement entre 390 et 385 av. J.-C.) semble avoir eu lieu entre dix et quinze ans après le procès, soit à une époque où plusieurs citoyens athéniens ayant eux-mêmes assisté au procès vivaient encore. On peut donc considérer le texte de Platon comme relativement fiable - même si certaines questions alimentent des controverses : par exemple, l'enseignement sur la mort qui clôt le dialogue doit peut-être plus à la plume de Platon qu'aux paroles de Socrate.


Structure et enjeux du texte[modifier | modifier le code]

Le propos de Socrate se scinde en trois parties séparées : d'abord, il plaide non-coupable (17a-35d) ; ensuite, reconnu coupable, il propose une sentence alternative à la peine capitale (35e-38b) ; enfin, il clôt le procès par une adresse informelle, ou péroraison (38c-42a)

Toute la première partie s'occupe de convaincre les juges athéniens de l'innocence de Socrate. Cette défense semble s'ordonner de manière cohérente : Socrate examine les reproches qu'on lui adresse, l'un après l'autre, et y répond point par point, montrant leur invraisemblance et finissant par mettre Mélétos devant ses propres contradictions à l'issue d'un contre-interrogatoire assez cruel. Cependant, cette défense présente plusieurs aspects atypiques : son caractère improvisé induit une structure d'apparence décousue, pendant que le refus systématique de recourir à des témoignages décrédibilise le propos. Peu convaincus, les juges rendent une sentence mitigée où la condamnation l'emporte à une faible majorité.

Une fois condamné, en revanche, Socrate change nettement de ton. Mélétos, Anytos et Lycon réclamaient la mort - peut-être dans l'idée que Socrate proposerait de s'exiler. En tout état de cause, Socrate prend ses interlocuteurs à contre-pied. Dans une plaidoirie particulièrement ironique et acerbe, il prétend devoir être nourri dans le prytanée jusqu'à la fin de ses jours. La retraite dans le prytanée constituait la plus haute récompense qu'Athènes pouvait décerner à l'un de ses citoyens et il est évidemment hors de question qu'on l'accorde à un individu condamné par la justice. Pourtant, Socrate prétend mériter ce traitement parce qu'il est en effet le plus grand bienfaiteur de la Cité (36d). Les enjeux du procès de Socrate dépassent le sort d’un vieil excentrique : à la fin de l'Apologie, on a l’impression que la Cité se rend coupable d’une bêtise vraiment grave, dont elle pâtira beaucoup plus que Socrate ne pâtira de la mort.

Provocation gratuite ? Inconscience ? Dangereux mépris des juges ? En tous cas, ce second discours ne ressemble en aucun cas à celui d'une personne déjà condamnée, et qui joue sa vie. Certes, Socrate affirme à plusieurs reprises qu'il ne serait pas digne d'un homme - et parmi tous les hommes, particulièrement de lui - de supplier les juges (voir notamment 34e) ; mais du moins attendrait-on des marques d'humilité, des signes d'inquiétude. Au contraire, Socrate fait preuve de hauteur et de dédain. Pourquoi proposerait-il une peine alternative dont il sait qu'elle est un mal (la prison, par exemple), en lieu et place d'un sort (la mort) dont il ne sait, à vrai dire, si elle est un mal ou un bien ? Quant à l'hypothèse de l'exil, il la rejette catégoriquement : si les Athéniens, ses concitoyens, n'acceptent pas Socrate, à coup sûr les autres Cités le rejetteront à leur tour (37b-e).

Une telle attitude braque les juges : ils condamnent Socrate à mort, et commettent l'irréparable ; mais à y regarder de plus près, le second discours s'ouvrait sur cet aveu assez étrange : "je m'attendais à ce qui est arrivé" (36a). À de nombreux égards, on a le sentiment que Socrate savait d'avance qu'il allait être condamné : dès 19a, il signale qu'il n'a que très peu de temps (trop peu ?) pour se disculper des accusations les plus anciennes portées contre lui. Plus troublant encore : dans sa péroraison finale, (38c-39d) non seulement Socrate explique que cette sentence ne résoudra pas les problèmes d'Athènes, mais encore il prédit un sort terrible à ceux qui l'ont condamné puisque, par leur faute, ils ont privé Athènes de celui qui pouvait vraiment rendre la Cité heureuse. Aux autres juges (qui l'ont acquitté), enfin, il annonce : "ce qui m'arrive est, selon toute vraisemblance, un bien ; et nous nous trompons sans aucun doute, si nous pensons que la mort soit un mal." (40b-c).

Un tel discours aurait sa place dans la bouche d'un vainqueur, non d'un condamné. Si Socrate savait d'avance quelle serait l'issue du procès, pourquoi n'a-t-il rien fait pour empêcher cette fin malheureuse ? Manifestement, quelque chose a échappé aux accusateurs, aux juges et, avouons-le, à nous aussi à l'issue de cette première lecture. Le texte mérite qu'on s'y intéresse de beaucoup plus près et surtout qu'on examine avec attention la manière dont Socrate se défend des accusations portées contre lui dans son premier discours. Avant d'aborder le cours suivant, il convient donc de relire le début du texte (17a-35d).

Traductions[modifier | modifier le code]

  • Platon, Apologie de Socrate. Criton. Phédon, traduit du grec par Léon Robin et Joseph Moreau, Folio essais
  • Platon, Apologie de Socrate/Criton, traduit et introduit par Luc Brisson, GF Flammarion
  • Platon, Apologie de Socrate, texte grec et français, traduit par Maurice Croiset, introduction de François L'Yvonnet, coll. "Classiques en poche", Les Belles-Lettres, 2003.

Livres-audio[modifier | modifier le code]

  • Apologie de Socrate
  • ,
  • lu par Denis Podalydès, Éditions Thélème, Paris, 2002.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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