Joseph Meister

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Joseph Meister vers 1885.

Joseph Meister, né le 21 février 1876 à Paris[1] et mort le 24 juin 1940 dans la même ville, est un Alsacien qui, à l'âge de neuf ans, après avoir été mordu par un chien, fut vacciné contre la rage par Louis Pasteur. Ce fut le premier cas de vaccination antirabique d'un sujet humain que Pasteur publia. Meister ne développa jamais la rage et Pasteur estima que c'était le vaccin qui l'avait sauvé.

Origine[modifier | modifier le code]

Joseph Meister nait à Paris de parents alsaciens. Son père Antoine Meister, boulanger natif du Sundgau et sa mère Marie-Angélique Sonnefraud, une passementière originaire de Val-de-Villé s'étaient installés dans la capitale six auparavant, peu avant le début de la guerre de Franco-prussienne de 1870. Ils s'y étaient connus, s'y étaient mariés et résidaient au no 22, rue Pajol dans le 18e arrondissement. Les Meister avaient déjà trois filles lorsque le jeune Joseph vînt au monde au no 42, rue de Torcy, situé également dans le 18e arrondissement. Un an après la naissance de Joseph, la famille repart en Alsace, où Antoine Meister s'installe comme boulanger-pâtissier dans le village d'origine de son épouse, à Steige (Bas-Rhin), devenu allemand après la guerre de 1870. La naissance de deux autres garçons viendra agrandir la famille[1].

Vaccination[modifier | modifier le code]

C'est le 4 juillet 1885, que Joseph Meister, alors âgé de neuf ans, est mordu sur le chemin de l'école, par le chien de Théodore Vonné, l'épicier du village voisin de Maisonsgoutte[2]. L'animal attaqua également son maître. Considéré comme enragé, il fut abattu par ce dernier, qui mena l'enfant chez le docteur Weber de Villé. Le médecin nettoya puis cautérisa les nombreuses plaies du garçon à l'acide phénique et conseilla à sa mère Angélique, de l'emmener voir Louis Pasteur à Paris, savant déjà célèbre et en voie de mettre au point un vaccin contre la rage. C'est alors Théodore Vonné qui se chargea d'emmener l'enfant et sa mère vers la capitale. Pasteur accepta d'expérimenter son vaccin sur Meister et lui administra un traitement qui dura 10 jours, avec chaque jour une injection plus forte. Le garçon ne développa pas la maladie. Son traitement fut le premier cas de vaccination antirabique d'un sujet humain que Pasteur publia (il avait déjà essayé vainement le vaccin dans un cas de rage déclarée, celui de la fillette Poughon[3].)

Estimant que le vaccin avait sauvé Meister, Louis Pasteur et son équipe réalisèrent dans l'année qui suivit plus de 350 inoculations, qui ne furent pas toutes efficaces. La renommée de la vaccination de Meister permit de lancer une souscription et la création de l'Institut Pasteur.

Gardien de l'institut Pasteur[modifier | modifier le code]

Reparti en Alsace, Joseph Meister fait à 20 ans son service militaire dans l'armée allemande. Quand il revient à la vie civile, son frère a pris sa place au sein de la boulangerie familiale et il ne peut donc pas travailler avec son père. Il est embauché par un boulanger de Villé, dont il épouse bientôt la fille. En 1908, il reçoit le commerce en héritage, mais l'affaire décline. En 1912, à la recherche d'un travail, il sollicite l'institut Pasteur. Celui-ci lui procure un emploi dans un laboratoire de l'institut à Paris.
En 1914, la Première Guerre mondiale éclate, et Joseph Meister échappe à l'enrôlement dans l'armée allemande. La paix revenue en 1918, il devient gardien de l'Institut[1].

Il se donne la mort chez lui, le 24 juin 1940[4],[5],[6],[7] à l'aide de son fourneau à gaz[4],[6]. Le 13 juin[6], les Allemands approchant Paris, Joseph Meister avait poussé sa femme et ses deux filles, contre leur gré, à partir pour se mettre à l'abri[7],[8]. Une dizaine de jours plus tard, la capitulation de la France actée par l'armistice, sans nouvelles d'elles, convaincu de leur mort et s'en sentant coupable[7],[8], il met fin à ses jours. Le soir même, ignorant le sort de son mari, Mme Meister rentre avec ses filles à l'Institut Pasteur[4],[8] où elles apprennent la nouvelle de son décès. Eugène Wollman note dans son journal : « Si Meister avait résisté 24h de plus à sa dépression, tout s'arrangeait[9]. ».

Depuis au moins 1950[10] une version mythique de sa mort a largement circulé. En 1940, sous l'Occupation, alors âgé de 64 ans, il aurait refusé aux hommes de la Wehrmacht l'entrée de la crypte dans laquelle reposaient le savant et son épouse. Ne pouvant empêcher les soldats d'entrer, il serait retourné chez lui au no 25, rue du Docteur-Roux, et se serait suicidé avec son revolver de service, qu'il détenait depuis la Première Guerre mondiale[11]. Il est maintenant établi que Joseph Meister s'est suicidé au gaz[4],[6]. De plus, souvent répétée, la confrontation avec des soldats allemands n'est cependant pas étayée. Les sources contemporaines[12],[13],[8],[14] ainsi que le récit familial rapporté par sa petite-fille, Marie-José Demouron[7] ne font aucune mention d'un incident avec la Wehrmacht. À la date de son suicide, des représentants de l'armée allemande sont d'ailleurs déjà venus plusieurs fois à l'Institut Pasteur[4].

Scepticisme sur la vaccination de Meister[modifier | modifier le code]

La valeur de preuve de la célèbre vaccination de Meister suscite maintenant un certain scepticisme chez les spécialistes. Ce qui fit considérer que le chien qui avait mordu Meister était enragé est le fait que « celui-ci à l'autopsie, avait foin, paille et fragments de bois dans l'estomac[15] ». Aucune inoculation de substance prélevée sur le chien ne fut faite. Peter, principal adversaire de Pasteur et grand clinicien, savait que le diagnostic de rage par la présence de corps étrangers dans l'estomac était caduc. Il le fit remarquer à l'Académie de médecine (11 janvier 1887)[16]. Victor Babeș, disciple de Pasteur, confirmait en 1912[17] que « l'autopsie est, en effet, insuffisante à établir le diagnostic de rage. En particulier, la présence de corps étrangers dans l'estomac est à peu près sans valeur ». Le diagnostic de rage chez le chien qui avait mordu Meister est également considéré comme incertain dans un traité sur la rage de 1991[18].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b et c Joseph Meister Premier humain sauvé de la rage - Amicale des Alsaciens et Lorrains de Rueil-Malmaison
  2. Louis Pasteur, Écrits scientifiques et médicaux, Méthode pour prévenir la rage après morsure, Les Livres qui ont changé le monde, Flammarion (2010), p.249-251 : « [...] inopinément, se présentèrent dans mon laboratoire, le lundi 6 juillet dernier, trois personnes arrivant d'Alsace : Théodore Vone, marchand épicier à Meissengoti. près de Schlestadt, mordu au bras, le 4 juillet, par son propre chien devenu enragé ; Joseph Meister, âgé de neuf ans, mordu également le 4 juillet, à 8 heures du matin par le même chien. Cet enfant, terrassé par le chien, portait de nombreuses morsures, à la main, aux jambes, aux cuisses, quelques-unes profondes, qui rendaient même sa marche difficile. Les principales de ces morsures avaient été cautérisées, douze heures seulement après l'accident, à l'acide phénique, le 4 juillet, à 8 heures du soir, par le Dr Weber, de Villé ; La troisième personne, qui, elle, n'avait pas été mordue, était la mère du petit Joseph Meister. À l'autopsie du chien abattu par son maître, on avait trouvé l'estomac rempli de foin, de paille et de fragments de bois. Le chien était bien enragé. Joseph Meister avait été relevé de dessous lui couvert de bave et de sang. M. Vone avait au bras de fortes contusions, mais il m'assura que sa chemise n'avait pas été traversée par les crocs du chien. Comme il n'y avait rien à craindre, je lui dis qu'il pouvait repartir pour l'Alsace le jour même, ce qu'il fit. Mais je gardai auprès de moi le petit Meister et sa mère. [...] La mort de cet enfant paraissant inévitable, je me décidai, non sans de vives et cruelles inquiétudes, on doit bien le penser, à tenter sur Joseph Meister la méthode qui m'avait constamment réussi sur des chiens. »
  3. Patrice Debré, Louis Pasteur, 1994, p. 463-466 ; G.L. Geison, The Private Science of Louis Pasteur, Princeton University Press, 1995, p. 198-205 ; Pierre Madeline, « La Première Vaccination antirabique de Pasteur », Anne-Marie Moulin, L’Aventure de la vaccination, éd. Frison-Roche, 1996, p. 160-167 ; A. Cadeddu, Les Vérités de la science, Florence, Olschki, 2005, p. 185-192, qui renvoie notamment aux notes de laboratoire de Pasteur.
  4. a, b, c, d et e Eugène Wollman, Archives de l'Institut Pasteur, Fonds Eugène Wollman, cote WLL1.A.1, "Journal d’Eugene Wollman”, 1940.
  5. Journal des débats politiques et littéraires, 16-17 août 1940.
  6. a, b, c et d Hubert Marneffe, Archives de l'Institut Pasteur, Fonds Hubert Marneffe, cote MRF.ARC.13, note d'Hubert Marneffe : "Mort de Joseph Meister".
  7. a, b, c et d Blog de Mijo Demouron, 21 janvier 2008.
  8. a, b, c et d Veterinary Medicine 35, p.  5538, 1940
  9. Eugène Wollman, Archives de l'Institut Pasteur, Fonds Eugène Wollman, cote WLL1.A.1, "Journal d’Eugène Wollman”, 1940.
  10. H. D. Dufour et S. B. Carroll, "Great Myths Die Hard", Nature 502, p.  32–33, 2 octobre 2013, consultable en ligne.
  11. Patrick Deville, Peste et Choléra, éditions du Seuil, collection « Fiction & Cie », 2012, p. 197.
  12. Eugène Wollman, Archives de l’Institut Pasteur, Fond Eugène Wollman, cote WLL1.A.1, "Journal d’Eugene Wollman”, 1940.
  13. Journal des débats politiques et littéraires, 16-17 aout 1940.
  14. Journal of the American Medical Association, 21 septembre 1940, p.  1032.
  15. Pasteur, carnet du 6 juillet 1885, cité sur le site de l'Académie de Versailles. Dans sa publication, Pasteur dit que l'estomac était rempli de foin, de paille et de fragments de bois. (L. Pasteur, « Méthode pour prévenir la rage après morsure », Comptes rendus de l'Académie des Sciences, t. 101 (1885), séance du 26 octobre 1885, p. 765-774 ; reproduit dans L. Pasteur, Écrits scientifiques et médicaux, choix, présentation et notes par André Pichot, Flammarion, Paris, 1994, p. 302-311.)
  16. « Autrefois, vous vous le rappelez, tout chien dans l'estomac duquel on trouvait des corps étrangers : bois, paille, etc., était réputé enragé ; cette preuve est abandonnée. » Peter, dans le Bulletin de l'Académie de Médecine, 2e série, t. 17, 1887, séance du 11 janvier 1887, p. 51 ; cité par Ph. Decourt, Les vérités indésirables, 1989, p. 145.
  17. Victor Babès, Traité de la rage, Paris, 1912, p. 74.
  18. I. Vodopija et H. F. Clark, « Human vaccination against rabies », dans G. M. Baer (dir.), The natural history of Rabies, 2e  éd., 1991, CRC Press, p. 573.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Guy Strassbach, Pasteur et Joseph Meister : la première vaccination antirabique humaine (1885), Thèse de médecine de l'université de Strasbourg, 1990, (OCLC 490785099).

Liens externes[modifier | modifier le code]

  • Biographie de Joseph Meister
  • Récit (tardif) par Joseph Meister dans une lettre conservée à l'Institut Pasteur, reproduite partiellement sur le site de l'Amicale des Alsaciens et Lorrains de Rueil-Malmaison. (Selon le blog de Mijo Demouron, petite-fille de Meister, ce récit fut publié dans l'Annuaire de la société d’histoire du Val de Villé.)