Droit de cuissage

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Vassili Polenov : Le droit du Seigneur (1874).

Le droit de cuissage, ou droit de jambage (et littéralement droit du seigneur ou droit de seigneur en anglais et néerlandais), est un droit qui aurait permis à un seigneur d'avoir des relations sexuelles avec la femme d'un vassal ou d'un serf la première nuit de ses noces. Ce « droit » aurait été une déclinaison du droit de quittage, qui a réellement existé, qui obligeait un serf voulant marier sa fille en dehors du fief de son seigneur à payer au dit seigneur trois sous en échange de son autorisation symbolique du mariage[1].

Selon Marguerite Gonon, chercheuse au CNRS et historienne médiévale, le droit de cuissage fait au contraire référence à un droit de cuisson du pain, à une époque où celle-ci était collective[2].

Ce droit de cuissage, avec le sens qu'on lui donne aujourd'hui, fut évoqué pour la première fois chez le jurisconsulte Jean Papon[3] (1505 ou 1507-1590), juge royal à Montbrison, lieutenant général civil et criminel au bailliage de Forez, puis maître des requêtes de Catherine de Médicis, et qui consacra sa vie à l'étude de la jurisprudence. Il aurait conféré aux seigneurs du Moyen Âge, soit le droit de passer une jambe nue dans le lit de la mariée, soit celui de consommer le mariage. Aux XVIIIe et XIXe siècles, des écrivains et historiens comme Voltaire dans son Essai sur les mœurs[4] ou Jules Michelet ont accrédité cette thèse. Ce dernier multiplie les détails à ce sujet dans La Sorcière :

« Le seigneur ecclésiastique, comme le seigneur laïque, a ce droit immonde. Dans une paroisse des environs de Bourges, le Curé, étant seigneur, réclamait expressément les prémices de la mariée, mais voulait bien en pratique vendre au mari, pour argent, la virginité de sa femme » et plus loin, parlant des seigneurs : « On voit d’ici la scène honteuse. Le jeune époux amenant au château son épousée. On imagine les rires des chevaliers, des valets, les espiègleries des pages autour de ces infortunés. — « La présence de la châtelaine les retiendra ? » Point du tout. La dame que les romans veulent faire croire si délicate, mais qui commandait aux hommes dans l’absence du mari, qui jugeait, qui châtiait, qui ordonnait des supplices, qui tenait le mari même par les fiefs qu’elle apportait, cette dame n’était guère tendre, pour une serve surtout qui peut-être était jolie. Ayant fort publiquement, selon l’usage d’alors, son chevalier et son page, elle n’était pas fâchée d’autoriser ses libertés par les libertés du mari[5]. »

En réalité, nul n'a jamais retrouvé mention de cet usage dans le droit positif français, ni dans les coutumes de France, ni dans les archives publiques du contentieux civil ou fiscal[6], mais simplement d'un « usage »[7]. Au contraire, on trouve des condamnations de seigneurs punis pour avoir abusé de leur position d'autorité pour commettre des abus sexuels[8]. Ce mythe du droit de cuissage est peut-être emprunté au rite du mariage par procuration[9].

Histoire[modifier | modifier le code]

Hérodote, dans ses histoires, rapporte comme une coutume particulière aux Libyens adyrmachides, celle d'offrir la première nuit aux seigneurs (livre IV - CLXVIII)[10] :

« Seuls aussi, ils montrent au roi les vierges près d'être mariées, et, si l'une d'elles lui plaît, elle est déflorée par lui. »

Voltaire, dans le Dictionnaire philosophique, à l'article « Cuissage ou Culage, droit de prélibation, de marquette, etc. », se montre lui-même sceptique et convient que des grands ont pu jadis imposer la coutume par la force, mais ajoute : « Remarquons bien que cet excès de tyrannie ne fut jamais approuvé par aucune loi publique. Si un seigneur ou un prélat avait assigné par-devant un tribunal réglé une fille fiancée à un de ses vassaux pour venir lui payer sa redevance, il eût perdu sans doute sa cause avec dépens[11]. ». La version libertine du « droit de cuissage » a été utilisée pour servir de thème à des œuvres littéraires galantes du XVIIIe siècle comme L’Innocence du premier âge en France ou histoire amoureuse de Pierre Le Long et de Blanche Bazu ; suivie de La Rose ou la fête de Salency, de Louis-Edme Billardon de Sauvigny, 1765. Elle est ensuite reprise dans un but idéologique afin de dénigrer l'Ancien Régime et son système féodal[12], par exemple dans le Mariage de Figaro de Beaumarchais. Ainsi est né le mythe du droit de cuissage, prétexte à des récits dont les lecteurs étaient friands. C'est ainsi que dans le Voyage Agricole, Botanique et Pittoresque, dans Une Partie des Landes de Lot-Et-Garonne [13], par M. de Saint-Amans, publié à Agen chez Prosper Noubel en 1818, on peut lire à la page 61 :

« Et veut-on savoir quelle étoit la nature de ces droits dont on stipuloit la conservation? Qu'on jette les yeux sur la pièce ci-après, qu'une suite de hasards heureux m'a procurée, et dont l'authenticité m'est garantie : encore ignorée, infiniment curieuse, je ne puis m'empêcher de la rapporter ici. Elle est écrite en langue du pays telle qu'on la parloit en Aquitaine aux treizième et quatorzième siècles, et la même à peu près qu'on parle encore aujourd'hui en Catalogne. Cette pièce est relative à un territoire voisin de celui de Buch, qui, sans doute, comme on le verra bientôt, étoit soumis au même régime. Je ne la traduirai point. »

Et le texte commence ainsi : « Aso es la carta et statut deu dreit de premici et de defloroment que Io senhor de la terra et senhoria de Blanquefort a et deu aver, en et sobren totas et cascunas las filhas no nobles qui se maridan en la deita senhoria lo primier jorn de las nopsas. » Il s'agit d'un document que personne n'avait jamais vu, dont personne depuis n'a constaté l'existence et dont l'auteur du livre se contente de dire qu'on lui en a assuré l'authenticité.

Situation contemporaine[modifier | modifier le code]

De nos jours, l'expression est largement utilisée, souvent de manière crédule, parfois en guise de métaphore. Ainsi dira-t-on qu'un supérieur s'est arrogé un droit de cuissage sur une employée quand il a abusé de sa position hiérarchique pour parvenir à assouvir une envie sexuelle. De tels abus sont considérés comme des délits graves puisqu'ils constituent des cas de harcèlement sexuel sur le lieu de travail (sollicitation de rapport sexuel au travail sous peine de sanction) ou de viol.

L’écrivain belge David Van Reybrouck rapporte dans son livre Congo, une histoire (2010) que dans les années 1980 l’ex-président zaïrois Mobutu a fait encore avidement usage de son jus primae noctis en vertu de son rôle de « chef traditionnel » : « S’il était en tournée à travers le pays les chefs locaux lui offraient toujours une vierge. C’était un grand honneur pour la famille si la jeune fille était déflorée par le chef suprême »[14]. Van Reybrouck indique à ce sujet qu’il s’agit d’une vieille coutume congolaise.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Quid.fr, 2007, Histoire de France / Féodalité.
  2. Marguerite Gonon et Jean Michel Barjol, Le Moyen Age, BQHL,‎ Documentaire, 2000
  3. Alain Boureau, dans The Lord's First Night: the Myth of the Droit de Cuissage, publié par University of Chicago Press le 1 sept. 1998, cite à la page 203 un passage de Jean Papon (retraduit en français) qui se trouve dans son Recueil d'arrests notables (1556). Commentant un arrêt du Parlement de Paris de 1401 sur un conflit entre les citoyens d'Amiens et leur évêque il écrivait : « Il est exécrable qu'en certains lieux de ce royaume, et même en Auvergne, nous puissions trouver la coutume observée et tolérée que le seigneur du lieu a le droit de coucher avec la mariée la première nuit. Voilà qui n'est pas loin de ce que Diodore de Sicile a écrit dans le livre VI de son histoire, que dans certains lieux de Sicile une fille qui se mariait pour la première fois était prostituée à plusieurs jeunes célibataires et restait avec celui qui l'avait connue le dernier. Ce sont là des actes barbares et brutaux, indignes non seulement de chrétiens, mais d'êtres humains. »
  4. Chapitre 52,édition de Louis Moland, t. 11, p. 428. Consultable sur Wikisource
  5. La Sorcière publiée par l'Université du Québec à Chicoutimi, p. 43 et suiv.
  6. Alain Boureau, Le Droit de cuissage. La Fabrication d'un mythe, XIIIeXXe siècle, 1995, Editions Albin Michel, ISBN 2-226-07634-4,
  7. Fraisse 1996
  8. Voir par exemple "Mémoires sur les Grands jours d'Auvergne d' Esprit Fléchier, ou la biographie du Marquis de Sade
  9. Alain Boureau, Le Droit de cuissage, Albin Michel,‎ 1995, p. 114
  10. On le retrouve dans le Dictionaire théologique, historique, poétique, cosmographique et chronologique de D. de Ivigné Broissinière à la p. 66.
  11. Selon http://www.zetetique.ldh.org/cuissage.html, le droit de cullage n'avait rien à voir avec ce qu'on appelle aujourd'hui cuissage, mais était un contrôle du seigneur sur le mariage hors-seigneurie. Il serait associé au cuissage pour des raisons d'homonymie uniquement.
  12. Lire sur le Blog Dalloz, qui émane du grand éditeur juridique, Droit de cuissage et autres gaillardises. « La controverse a vraiment pris corps au XIXe siècle et on pourrait la résumer par l'affrontement opposant les libéraux et anticléricaux - tenants de l'existence du droit de cuissage, et donc ses pourfendeurs -, aux catholiques, pour certains royalistes, avides de réhabiliter l'honneur du système féodal. L'enjeu ? Politique évidemment, puisque dénigrer l'Ancien Régime en dénonçant ses abus, sa barbarie et son oppression revenait, implicitement, à louer la République. »
  13. Saint-Amans, Jean-Florimond Boudon de, Voyage agricole, botanique et pittoresque dans une partie des landes de Lot-et-Garonne et de celles de la Gironde..., Agen, P. Noubel,‎ 1818, 224 p. (lire en ligne) [1]
  14. David Van Reybrouck : Congo, une histoire, [« Congo. Een geschiedenis »], trad. d'Isabelle Rosselin, Arles, France, Actes Sud, p. 408 (ISBN 978-2-330-00930-4)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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