Compromis des Nobles

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Illustration de l'article sur le Compromis des Nobles, dans l'Histoire de la Belgique (en néerlandais : Geschiedenis van België) de Hendrik Conscience, dans une édition de 1859.

Le Compromis des Nobles (néerlandais : Eedverbond der Edelen ; anglais : Compromise of Nobles) est une alliance de membres de la moyenne noblesse des Pays-Bas des Habsbourg (actuel Benelux), formée dans le but d'obtenir une atténuation des ordonnances royales espagnoles contre l'hérésie (en fait le protestantisme). Le parti soumet ainsi une pétition à la régente Marguerite de Parme le 5 avril 1566. La réponse négative à cette pétition, fournie par Philippe II d'Espagne dans la dernière de ses Lettres de Ségovie, et les conséquences de la répression de la Révolte des Gueux qui s'ensuivit, font du Compromis des Nobles un élément clé du déclenchement de la Guerre de Quatre-Vingts Ans.

Contexte[modifier | modifier le code]

Le Compromis des Nobles s'inscrit dans un double contentieux, à la fois constitutionnel et religieux, entre le prince des Pays-Bas et ses sujets.

La question constitutionnelle[modifier | modifier le code]

Sur le plan constitutionnel, tout d'abord, la question centrale était celle du modèle politique : absolutisme royal ou collaboration des élites ? Depuis l'abdication de Charles Quint, en effet, Philippe II d'Espagne régnait sur les Pays-Bas depuis l'ancien palais des ducs de Bourgogne, puis de Charles Quint, à Bruxelles. Ce n'était pas un royaume constitué mais l'assemblage de provinces réputées indépendantes, mais partageant un souverain unique. En 1559, ayant assuré la paix par le traité du Cateau-Cambrésis, Philippe quittait les Flandres pour prendre possession des Espagnes, laissant sa demi-sœur Marguerite de Parme comme régente des Pays-Bas. Elle devait,en toutes choses s'en référer au roi et ne disposait donc pas de la liberté qu'avaient eue ses deux devancières Marguerite de Savoie et Marie de Hongrie. Marguerite de Parme gouvernait en s'appuyant sur les institutions établies par son père Charles Quint, en particulier les trois conseils collatéraux : conseil d'État, conseil privé, conseil des finances. Les deux derniers étaient des conseils techniques où dominaient les juristes et les financiers. Le premier, en revanche, traitait les questions de politique générale et comptait en son sein des représentants des plus éminents lignages : le prince d'Orange, le comte d'Egmont, le comte de Hornes, le duc d'Arschot, le comte de Hoogstraten.

La noblesse trouvait son compte dans ce système qui lui permettait de participer aux affaires. Le système entretenait ainsi le modèle séculaire d'une noblesse conseillant le prince et l'assistant dans ses décisions. La noblesse moyenne et les simples gentilshommes, en revanche, étaient exclus du gouvernement, tout comme les bourgeois et le peuple. Les petits nobles devaient se contenter de fonctions locales, simplement chargés d'appliquer la politique royale sans la discuter. Leur seule tribune officielle était les États généraux, organisme composé des délégués des trois états de chaque province. Depuis le début du XVIe siècle, ces États généraux s'étaient quelque peu transformés en une tribune politique, mais leur rôle premier restait la négociation des subsides exceptionnels accordés au prince. Pour éviter l'épreuve de force, la gouvernante Marguerite de Parme évitait le plus possible de les convoquer[1].

La question religieuse[modifier | modifier le code]

Tout comme son père Charles Quint auparavant, Philippe II fit de la lutte contre les hérésies protestantes de Martin Luther, Jean Calvin et du courant anabaptiste sa première priorité. Si l'Espagne était, selon l'expression de l'époque, "saine d'hérésie", les Flandres connaissaient une forte poussée calviniste depuis les années 1560. Poursuivant la politique de son père, Philippe confirma et promulgua plusieurs ordonnances, appelées placards, rendant l'hérésie hors la loi et passible de la peine capitale. Tout comme ceux de Charles Quint, les placards contre l'hérésie de Philippe II restèrent dans un premier temps lettre morte. Les autorités locales les appliquaient avec modération ou même pas du tout. Aussi, dans les années 1560, il était clair qu'il fallait résoudre cette situation dans un sens ou dans l'autre.

Pour les tenants de l'autorité royale et les catholiques les plus intransigeants, il était évident que la clémence des juges était en cause. Les élites locales, en revanche, catholiques modérés comme protestants, trouvaient la législation trop dure. La sévérité des placards était la cause de fantasmes qui nourrissaient une opposition grandissante parmi la population; les rumeurs d'établissement d'une inquisition sur le modèle espagnol allaient bon train. En outre, les placards apparaissaient comme une atteinte aux privilèges et libertés constitutionnels des autorités locales, comme le Jus de non evocando (droit d'être jugé en dernière instance par les juridictions ordinaires), inscrit dans le serment de Joyeuse Entrée des ducs de Brabant, pour ne citer que le cas le plus éminent. Pour ces raisons, les autorités locales, y compris le Conseil d'État, protestèrent par la voie légale contre ces placards et la manière dont ils devaient être appliqué, à partir de 1564. Toutefois, ces protestations furent systématiquement ignorées par Philippe II[2].

Le compromis des Nobles[modifier | modifier le code]

Ces troubles encouragèrent le gouvernement de Bruxelles, qui envoya en Espagne le comte d'Egmond afin qu'il plaide en faveur d'un adoucissement des ordonnances. Philippe II fit une réponse évasive mais qui parut satisfaisante à l'ambassadeur, avant de se rétracter dans les premières des Lettres de Ségovie d'octobre 1565. Cette fin de non-recevoir devait avoir des suites. En décembre 1565, des membres de la moyenne noblesse se rassemblent à Bruxelles en la demeure de Floris, Comte de Culembourg. Ils y préparent une pétition comportant une protestation contre l'application des placards. Elle fut probablement préparée par Philippe de Marnix de Sainte-Aldegonde, et signée d'abord par Henri de Bréderode, Louis de Nassau et le comte Charles de Mansfeld[3]. Le projet de pétition fut largement diffusé et recueillit un grand nombre de signatures.

La haute noblesse demeure dans un premier temps réservée sur le texte, quoique Guillaume d'Orange, mis au courant par son frère Louis, se montre hostile. Le 24 janvier 1566, toutefois, Guillaume d'Orange, en tant que membre du Conseil d'État, adresse à la régente Marguerite de Parme une lettre, dans laquelle il exprime son avis, non sollicité, sur la politique religieuse ayant court. Il indique qu'une certaine modération dans les placards serait de bon aloi, notamment vu les tolérances alors accordées aux pratiques dans les pays voisins, dont la France. Il pointe également le fait que les troubles sociaux dans les provinces, dus à la famine qui les afflige cette année-là, pourraient se trouver renforcés par l'application des placards. Pour la bonne mesure, il menace de démissionner si rien n'est fait suite à sa lettre[4].

Les meneurs de l'alliance se rassemblent à Breda en la demeure du comte de Hoogstraten, également membre du Conseil d'État, afin de trouver une manière de présenter la pétition qui soit acceptable par le gouvernement. Finalement, le 5 avril 1566, une procession longue de 300 signataires de la pétition traverse Bruxelles avant d'arriver à la cour de la Régente pour lui présenter ce que l'on appelle le Compromis des nobles. Là, Bréderode lit à voix haute la pétition à la Régente, rendue très nerveuse par cet événement. Après cela, lors d'une réunion entre la Régente et le Conseil d'État, le prince d'Orange tente de la calmer, et un autre membre, Charles de Berlaymont, aurait alors fait remarquer que les pétitionnaires n'étaient que des gueux (néerlandais : Geuzen), ne méritant que de se faire bien rosser, et que la Régente ne devait en aucun cas être inquiétée de la sorte[5].

Dans la pétition, les nobles, se présentant eux-mêmes comme de loyaux sujets du roi, demandent à sa Majesté de suspendre l'Inquisition et l'application des placards contre l'hérésie. Ils demandent également la convocation des États généraux afin qu'une "meilleure législation" soit débattue en la matière[6].

Sur l'avis des membres modérés du Conseil d'État, dont Guillaume d'Orange, Marguerite de Parme répond au Compromis des Nobles qu'elle allait faire suivre la pétition au roi Philippe II et qu'elle allait appuyer leurs demandes. Bréderode amène alors une pétition supplémentaire le 8 avril, dans laquelle les signataires s'engagent à attendre paisiblement le temps que la pétition soit envoyée en Espagne, sachant qu'une lettre mettait entre deux et trois semaines pour aller de Flandre en Espagne. Toutefois, le texte de la pétition précisait que l'application des ordonnances incriminées serait suspendue. L'après-midi même, les pétitionnaires tinrent un banquet en l'hôtel de Culembourg, à Bruxelles, où ils apparurent costumé pauvrement comme des gueux et proclamant devise "gueux jusqu'à la besace" tout en portant des toasts au Roi ainsi qu'à eux-mêmes. Désormais, leur parti portera le nom de gueux qui s'étendra même aux troupes levées par les adversaires de la politique royale[7].

Suites[modifier | modifier le code]

Comme à son habitude, le roi prit beaucoup de temps pour réagir à la pétition, et l'attente se solda par un rejet de toutes les demandes. Pendant ce temps, un grand nombre de Protestants était revenu d'exil, et d'autres avaient dès lors osé sortir de la clandestinité. Nombre d'entre eux, notamment des Calvinistes, commencèrent à tenir des séances de prière en plein air hors les murs des principales villes des provinces. Ces sermons publics, d'abord pacifiques, inquiétèrent toutefois les autorités locales et centrales. En août 1566, dans les faubourgs industriels sinistrés de Steenvoorde, éclata une série d'attaques contre les biens de l'Église catholique, notamment le statuaire sacré, cible de choix des Calvinistes résolument opposés aux représentations idolâtres (contrevenant ainsi au Deuxième commandement). Bientôt, la Crise iconoclaste néerlandaise se propagea dans tout le pays. Bien que le pouvoir central soit parvenu à mater la rébellion, la sévère répression menée par Ferdinand Alvare de Tolède, troisième Duc d'Albe, précipita le déclenchement de la Révolte des Gueux, prélude de la Guerre de Quatre-Vingts Ans.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Van Nierop, Op. Cit.
  2. Van Gelderen, pp. 111-115
  3. Putnam, p. 161
  4. Putnam, pp. 162-164
  5. Putnam, pp. 165-166
  6. Van Gelderen, p. 111
  7. Putnam, pp. 166-167

Sources[modifier | modifier le code]

  • Gelderen, M. van. (1992) The Political Thought of the Dutch Revolt 1555-1590 Cambridge U.P., ISBN 0-521-89163-9
  • Aline Goossens, Les inquisitions modernes dans les Pays-Bas méridionaux 1520-1633, Bruxelles, 1998.
  • Putnam, R. (1911) William the Silent, Prince of Orange (1533-1584) and the Revolt of the Netherlands, pp. 161 et suivantes.
  • Henk Van Nierop, "The Nobility and the Revolt of the Netherlands: Between Church and King, and Protestantism and Privileges", in Reformation, Revolt and Civil War in France and the Netherlands 1555-1585, Amsterdam, 1999, ppes 83-98 [1].

Lien externe[modifier | modifier le code]