Sociologie clinique

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La sociologique clinique est un courant de la sociologie compréhensive. Venue des États-Unis[1], elle s'implante en France, d'abord à l'université Paris-Dauphine puis à l'université Paris 7 (aujourd'hui Université de Paris) dans le Laboratoire de Changement Social (aujourd'hui Laboratoire de Changement Social et Politique) dirigé pendant plus de trente ans par Vincent de Gaulejac. Le premier colloque de sociologie clinique en France a été organisé à l'université Paris 7 le 2 juillet 1992[2]. Il a réuni 150 chercheurs issus d'une quinzaine de pays. Depuis, la sociologie clinique se développe en Amérique du Sud (Brésil, Argentine, Chili, Uruguay), en Amérique du Nord (Mexique, États-Unis et Canada), en Europe (Italie, Belgique, Espagne, Suisse et Grèce) et en Russie. Le terme même de sociologie clinique apparaît en Espagne en 1899[3] puis réapparait aux États-Unis dans les années 1930 sous la plume du sociologue américain Louis Wirth [4] . La notion de clinique (du grec kliné "être auprès du lit" ) prend son sens dans la clinique médicale. C'est sous cette acception que la clinique s'est d'abord inscrite dans le champ de la sociologie médicale, de la psychiatrie sociale et de la sociologie pratique du côté du travail social, de l’éducation. Métaphoriquement, la sociologie clinique emprunte à la notion de clinique l'idée de la proximité et de l’implication entre un chercheur et des personnes ou des groupes sociaux qui sont demandeurs d’une assistance de chercheurs en vue de produire de la connaissance sociologique "utile" aux demandeurs.

"Ce que nous entendons par sociologie clinique (et cela est vrai d’autres sciences sociales), c’est une façon de produire de la connaissance sociologique avec des sujets et des acteurs sociaux, dans un rapport de proximité et d’implication entre chercheurs et acteurs sociaux." (Rhéaume, 2009[5])

La création en 2014 du Réseau International de Sociologie Clinique (R.I.S.C.) concrétise l’existence de cette orientation dans le champ des sciences humaines et sociales. Ce courant sociologique se distingue par sa théorie de l’action et du sujet, son épistémologie, sa méthodologie comme par son ouverture disciplinaire.

Objets et méthodes de la sociologie clinique[modifier | modifier le code]

A partir des années 1980, la sociologie clinique se développe en France . C'est une sous-discipline de la sociologie qui s’enracine dans le courant de la sociologie dite « compréhensive » dont la démarche a été mise en œuvre comme méthode explicative propre à la sociologie par Weber, lui-même inspiré par Dilthey, de fonder des sciences humaines sur la compréhension du sens (Verstehen) plutôt que sur l’explication positiviste (Erklären) défendue par Comte et le courant du durkheimisme qui se proposait de « traiter les faits sociaux comme des choses ». Sans renier cette filiation ni ses liens avec la psychosociologie, la sociologie clinique appartient à ce que Corcuff définit comme les « nouvelles sociologies », celles qui émergeant dans les années 1980/1990 se distinguent des programmes plus classiques du holisme méthodologique et de l’individualisme méthodologique. Pour Corcuff, les nouveaux sociologues emprunteraient comme troisième voie « le relationnisme méthodologique » (Corcuff 2017[6]), qui sans dépasser totalement les programmes précédents, propose un déplacement intéressant en permettant de traiter les dimensions individuelles et collectives de la vie sociale sans que l’un ou l’autre n’ait le primat. C’est à dire, sans plus opposer sur un plan théorique les aspects objectifs et subjectifs du monde social et sur le plan épistémologique, en sortant du point de vue de l’expert pour favoriser celui du sujet ou du moins en établissant des passages entre la vision extérieure de l’observateur et les façons dont les acteurs vivent la société à travers leurs actions et leurs expériences. Et ceci, en tenant compte de la singularité des individus, de leur subjectivité, comme éléments producteurs de connaissances, et incitant le chercheur à adopter une posture réflexive, la « réflexivité réflexe » selon les termes bourdieusiens (Bourdieu 1993[7]), en intégrant une réflexion sur sa propre relation à l’objet et sur les effets qu’il produit sur les dynamiques interactionnelles. En somme, la sociologie clinique montre que l'individu est un sujet qui bien que situé dans des rapports sociaux actuels est aussi le produit d'une histoire sociale et familiale. "Un sujet, entendu dans les deux sens de ce terme : à la fois assujetti par les déterminismes sociaux et psychiques entremêlés, mais aussi capable de faire quelque chose de ce qu’on a fait de lui, pour tenter de produire, en société, un sens à son histoire[8]".

Une autre approche de la sociologie...[modifier | modifier le code]

La sociologie clinique se distingue des autres sociologies affiliées à la branche « compréhensive » par son approche dite « clinique » qu’elle met en œuvre. Empruntée au vocable médical, la clinique s’entend ici comme méthode et pratique pour insister sur l’idée d’une proximité et d'une implication auprès des individus. En tenant compte de la subjectivité consciente et inconsciente comme une nécessité pour connaître les phénomènes sociaux, autrement dit en considérant que le social et le psychisme s’imbriquent l’un dans l’autre, la sociologie clinique explore la « dimension existentielle des rapports sociaux ». Pour ce faire, en théorie comme en pratique, elle fait dialoguer avec la sociologie des savoirs issus d’autres champs comme la psychanalyse ou la psychosociologie et d’autres types comme le savoir scientifique, spirituel, expérientiel... outrepassant ainsi les frontières théoriques et méthodologiques de la sociologie des précurseurs pour ouvrir vers de nouvelles heuristiques et des perspectives inédites.La sociologie clinique a pour projet d'étudier et de rendre compte des phénomènes humains en réalisant une articulation entre la compréhension des déterminismes sociaux et ceux de nature psychique. Elle convoque pour y parvenir, un regard de type sociologique et historique (l'humain est toujours situé socialement et historiquement) et un regard psychanalytique (l'humain se construit grâce à ses premiers attachements affectifs).

La démarche clinique[modifier | modifier le code]

C'est la pratique qui spécifie la sociologie clinique comme telle. L’approche clinique de la sociologie est construite pour permettre au sujet d’analyser les conflits liés aux contradictions du monde social, « aux injonctions paradoxales continues » (Gaulejac 2017[9]), d’inventer des réponses, de trouver des médiations face à ces contradictions. Il s’agit d’aller au plus près du vécu des acteurs pour mener cette analyse et mettre en œuvre les changements possibles en élaborant des réponses avec eux.

A la différence de la méthode expérimentale avec qui elle rompt, la position du savant ne s’appuie plus sur des lois pour produire un discours de vérité. Au contraire, il s’agit de s’approcher au plus près du vécu de l’individu tout en permettant l’élaboration d’une réflexion conceptuelle approfondie en favorisant l’écoute, l’empathie, la compréhension mutuelle, la co-construction des hypothèses, la confrontation des savoirs théoriques, pratiques et expérientiels. Ce sont les contributions du sujet aux différentes étapes du processus qui est l’essentiel de la clinique. Et c’est dans la qualité du processus mis en œuvre que réside la preuve et non dans la validation des résultats a priori comme dans les sciences exactes. L’approche clinique implique que les hypothèses co-produites doivent faire sens pour le sujet concerné en premier lieu par les phénomènes analysés. D’où l’intégration dans la validation de la preuve, des effets de la production de connaissances pour les acteurs eux-mêmes (leur capacité réflexive), comme étant aussi importante que celles produites par le chercheur.

C’est pourquoi, avec la (sociologie) clinique, le résultat émerge en cours de route dans le processus lui-même, chaque étape ouvrant d’autres possibles. L’approche clinique est un processus d’analyse où les connaissances produites tiennent du chemin par lequel on parvient à celles-ci. Rompant avec les principes du positivisme scientifique, la démarche clinique en éprouvant le sujet dans des rapports intersubjectifs requestionne les rapports entre recherche et action ou entre théorie et pratique, entre connaissance sensible de l’éprouver et connaissance intellectuelle (Lévy 1997[10]).

Une visée émancipatoire[modifier | modifier le code]

La sociologie clinique porte en elle un projet d'émancipation. Au centre de ses préoccupations théoriques, méthodologiques et éthiques, elle place "la possibilité pour un individu ou un groupe de se poser en tant que sujet[11]". Au delà des règles déontologiques qu'on retrouve dans la recherche, la sociologie clinique a deux autres particularités. D'une part, elle veille à ce que l'échange de savoirs entre les différents acteurs s'opère dans le cadre d'un fonctionnement démocratique: tous peuvent s’exprimer et participer aux diverses phases de la recherche, suivant leur expertise propre et chacun est respecté comme tel (chercheurs savants et acteurs sachants). D'autre part, il s'agit de "favoriser l'expression d'une parole et d’une analyse de la situation qui puisse se traduire en action susceptible de réduire les inégalités sociales" (Rhéaume, 2009).


En bref... La sociologie clinique poursuit à la fois une visée de recherche et d'intervention auprès de différents publics. Dans sa dimension d'intervention, elle s'intéresse à la façon dont le sujet social construit un sens à partir des divers déterminismes qui agissent en lui. Selon la sociologie clinique, les phénomènes sociaux ne peuvent être appréhendés “totalement” que si l'on y intègre la façon dont les individus les vivent, se les représentent, les assimilent et contribuent à les reproduire. Elle se veut à l'écoute du sujet, proche du réel dans ses registres affectif et existentiel, attentive aux enjeux inconscients individuels et collectifs. Elle s'intéresse aux phénomènes sociaux et institutionnels dans leur dimension rationnelle, mais aussi imaginaire, pulsionnelle et symbolique. Elle s'inscrit au cœur des contradictions entre objectivité et subjectivité, entre rationalité et irrationalité, entre structure et acteur, entre le poids des contextes socio-historiques et la capacité des individus d'être créateur d'histoire. Elle cherche à démêler les nœuds complexes entre les déterminismes sociaux et les déterminismes psychiques, dans les conduites des individus ou des groupes.

Formation universitaire[modifier | modifier le code]

Au sein de l'université de Paris (anciennement Paris Diderot, P7), un master de sociologie clinique est proposé qui ouvre sur deux masters 2 : le master 2 recherche (actuellement dirigé par Marie Anne Dujarier) et le master 2 professionnel (dirigé par Fabienne Hanique), intitulé TPICO (Théories et Pratiques de l'Intervention Clinique dans les Organisations) dont la visée est de former des consultants intervenant dans les organisations, mais également des professionnels confrontés à la complexité de l’accompagnement du changement dans les équipes et les collectifs de travail.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Jan Marie Fritz et al., « Overview of the Field: Definitions and History », Sociological practice Vol 7 Iss1,‎ , p. 1-89 (lire en ligne)
  2. (en) Vincent de Gauléjac (dir.), International clinical Sociology, Springer, , 305 p. (lire en ligne), p. 5. "On the origins of Clinical Sociology in France. Some Milestones" (54-71)
  3. Journal espagnol de médecine: Revista Ibero-americana de Ciencias Médicas . Le médecin Federico Rubio, a publié en 1899 un long article intitulé "Clinique sociale", où il mentionne aux "Sociologues Cliniciens" (Sociólogos Clínicos).
  4. Louis Wirth (1931) "Clinical sociology", American Journal of Sociology, 37 Louis Wirth's (1897-1952) article "Clinical Sociology" appeared in The American Journal of Sociology, the most prestigious sociology journal of its day. Wirth, writing about sociologists working in child guidance clinics, made a strong case for the role "sociologists can and did play in the study, diagnosis and treatment of personality disorders because of their expertise about the varying effects of socio-cultural influences on behavior. (in Fritz, (1985), The clinical sociology handbook, New-York: Garland)
  5. Jacques Rhéaume, « La sociologie clinique comme pratique de recherche en institution. Le cas d’un centre de santé et services sociaux », Sociologie et sociétés n°41/1,‎ , p. 195-215 (lire en ligne)
  6. Philippe Corcuff, Les nouvelles sociologies, Paris, Armand Colin, (ISBN 9782200616229)
  7. Pierre Bourdieu, La misère du monde, Paris, Editions du Seuil,
  8. Voir l'appel à contribution pour la revue SociologieS (Revue de l’Association internationale des sociologues de langue française)https://journals.openedition.org/sociologies/14192
  9. Vincent de Gauléjac, « Vivre dans une société paradoxante », Nouvelle revue de psychosociologie 24 (2),‎ , p. 27-40 (lire en ligne)
  10. André Lévy, Sciences cliniques et organisations sociales: Sens et crise du sens., Paris, Presses universitaires de France., , p. 14
  11. Vincent de Gauléjac, La sociologie clinique, enjeux théoriques et méthodologiques, Paris, Erès, 2012 [2007], p. Introduction

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Quelques auteurs[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]