Lucien Lévy-Bruhl

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Lucien Lévy-Bruhl
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Lucien Lévy-Bruhl, né à Paris le 19 avril 1857 et mort dans la même ville le 13 mars 1939, est un philosophe, sociologue et anthropologue français, dont les travaux, au début du XXe siècle, ont principalement porté sur l'étude des peuples sans écriture. Il fut l'un des collaborateurs d'Émile Durkheim. Les travaux de Lucien Lévy-Bruhl s'orientèrent d'abord vers l'histoire de la philosophie, puis après un ouvrage sociologique, il publia une série d'ouvrages ethnologiques.

Biographie[modifier | modifier le code]

Lucien Lévy-Bruhl est né le 19 avril 1857, à Paris, dans une famille originaire d’Alsace. Il a étudié à l'École normale supérieure et sort premier de l'agrégation de philosophie en 1879[1]. D'abord enseignant de philosophie à Amiens puis au Lycée Louis-le-Grand à Paris, il succéda ensuite à Emile Boutroux à la chaire d'histoire de la philosophie moderne de la Sorbonne, chaire qu'il occupa toute sa vie. Il a enseigné à l’École libre des sciences politiques (Paris) à partir de 1888. Il a dirigé la Revue philosophique de la France et de l'étranger et fondé l'Institut d'ethnologie de l’Université de Paris. Il a été élu membre de l'Institut de France, auprès de l’Académie des sciences morales et politiques[2]. Il participe en 1928 au premier cours universitaire de Davos, avec de nombreux autres intellectuels français et allemands.

Ami de Jean Jaurès, il apporte une partie des fonds nécessaires à la création du journal l'Humanité.

Cousin par alliance d'Alfred Dreyfus, il a été l'un des premiers à le soutenir publiquement[3].

Il est le père du juriste Henri Lévy-Bruhl (1884-1964)[4].

Histoire de la philosophie (1884-1900)[modifier | modifier le code]

Après sa thèse L'idée de responsabilité (1884), il publia plusieurs ouvrages d'histoire de la philosophie :

Sociologie de la morale (1903)[modifier | modifier le code]

En 1903, Lévy-Bruhl publie La morale et la science des mœurs, ouvrage inspiré par la sociologie durkheimienne. Lévy-Bruhl observe que le mot "morale" désigne des faits moraux, la science des faits moraux et l'art moral rationnel (p. 101). a) Un fait moral est un fait social qui consiste en mœurs, coutumes, lois, mais aussi en théories morales, qui sont législatrices, normatives. b) Lévy-Bruhl envisage une science des mœurs, branche de la sociologie, pour étudier des mœurs, ici les diverses morales (codes, traditions, enseignements et coutumes) que l'on observe dans les diverses sociétés, qui sont relatives au contexte social ou historique. Ainsi est posé un relativisme moral, la négation de l'unicité de la nature humaine, mais aussi un positivisme moral qui remplace les théories par l'observation. c) L'art moral est une application de la science des mœurs. Il cherche à améliorer la réalité sociale à partir des données de la science des mœurs.

Bien reçu par les sociologues, cet ouvrage qui prônait le développement d'une science des mœurs d'inspiration sociologique en l'opposant à la philosophie morale suscita critiques et débats chez les philosophes[5]. Peut-on étudier les faits moraux comme des choses, sans prendre en compte l'aspect subjectif des conduites (sociologisme) ? Les mœurs sont-ils fonction des époques, lieux, cultures (relativisme) ? Constituer une science des mœurs, est-ce détruire les morales ?

Ethnologie (1910-1939)[modifier | modifier le code]

Lévy-Bruhl regarde ses propres ouvrages d'ethnologie comme une somme de six volumes : I Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures (1910), II : La mentalité primitive (1922), III : L'Âme primitive (1927), IV : Le surnaturel et la nature dans la mentalité primitive (1932), V : La mythologie primitive (1935), VI : L'expérience mystique et les symboles chez les primitifs (1938). En 1949, son élève Maurice Leenhardt publia de manière posthume les réflexions que menait Lévy-Bruhl en 1938-1939, sous le titre de Carnets, il y révise ses positions.

Opposition entre mentalité logique et mentalité primitive[modifier | modifier le code]

La thèse de Lévy-Bruhl a fait scandale et lui-même l'a rectifiée dans ses Carnets : le primitif n'a pas les mêmes habitudes mentales que celles de l'Occidental, il ne pense pas par concepts, l'esprit humain n'est pas partout le même (même s'il y a "identité fondamentale de tous les esprits humains : tous capables de raisonner, de parler, de compter, etc.). Lévy-Bruhl relève "deux caractères fondamentaux de la mentalité primitive, prélogique et mystique" (Carnets, p. 48).

Premièrement, la mentalité primitive est "prélogique". Selon Lévy-Bruhl (Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures), le primitif est insensible à la contradiction et à l'impossible, il n'a pas la notion de causalité. Il ne se fie pas à l'expérience sensible, il se réfère plutôt à des mythes. Depuis Aristote, la pensée logique repose sur le principe d'identité (A est A) et le principe de non contradiction (A n'est pas non-A). Or le primitif soutient qu'il est lui-même et un autre, par exemple lui et un animal, un totem, une trace qu'il laisse, sa maison, l'animal est aussi un homme. La logique distingue nettement la partie du tout, mais pas le primitif, qui considère que la partie vaut le tout : la tête vaut le corps. Pour le primitif, les notions de bi-présence (être ici et ailleurs) et de dualité-unité (être soi et autre chose) ne font pas problème. Il n'oppose pas nature et surnature. Il ne forme pas de concepts, idées générales et abstraites.

Deuxièmement, la mentalité primitive est "mystique", elle repose sur une "expérience mystique". Lévy-Bruhl développe cette notion dans L'expérience mystique et les symboles chez les primitifs. L'expérience mystique en général est "un sentiment continu sans conscience claire de la présence d'êtres semblables à ceux dont parlent les mythes et les légendes" (p. 15). Le primitif regarde la réalité avec un esprit mythique, il mélange une expérience semblable à la nôtre avec la croyance en une réalité invisible et insaisissable où règnent des esprits, des morts, des forces surnaturelles. Il a un but moins cognitif qu'affectif : il cherche la présence et l'action de puissances surnaturelles, plutôt que des causes physiques objectives. Il sent - il ne conceptualise pas - une sympathie entre les êtres, la "participation mystique".

Participation[modifier | modifier le code]

La notion de participation mystique est développée dans La mentalité primitive. Le primitif pose une identité de substance, une parenté étroite entre lui et certains êtres. Il y a "diverses sortes de participations" (Carnets, p. 17) : entre un être et ses appartenances (l'individu est ses cheveux, etc.), l'individu et le groupe (l'individu appartient au groupe "comme le grain avec la grappe"), avec le totem, avec les morts, avec les animaux et les plantes (homme et animal sont consubstantiels, d'essence commune) : "être c'est participer" (p. 22). Il y a "deux sortes principales de participation". Premièrement : "communauté d'essence, identité sentie entre ce qui participe et ce qui est participé. Exemples : participation entre l'individu et ses appartenances (cheveux, ongles, excrétions, vêtements, traces de pas, image, etc.), entre symbole et ce qu'il représente, entre le membre d'un clan totémique et les autres membres de ce clan, vivants ou morts". Deuxièmement : "participation = imitation, c'est-à-dire refus de ce qui n'est pas légitimé par un précédent, tradition mythe, et confiance en la préfiguration. Ces deux formes se complètent. "Pour obtenir une abondante récolte de paddy, les Nagas descendent de leurs rizières le dos courbé comme s'ils ployaient sous la charge pesant sur leurs épaules. La mimique des Australiens qui font comme si l'averse tombait préfigure la pluie pour l'obtenir (première interprétation) ou, par la vertu de l'imitation = participation, la fait déjà tomber réellement" (p. 143-145).

Réception, critiques, auto-critique[modifier | modifier le code]

Bien accueilli par une partie des lecteurs, La Mentalité primitive est sévèrement critiqué, tant pour sa méthode que pour ses conclusions, par des anthropologues comme Marcel Mauss ou Bronisław Malinowski[6].

Cependant, Mary Douglas, revenant sur le terme « prélogique », trop rapidement rejeté comme « pétri de préjugés et de racisme » par les anthropologues après la Seconde Guerre mondiale, juge qu'il est « quasiment impossible de reprocher à Lévy-Bruhl le contraste qu'il proposait entre logique et prélogique »[7].

Très tôt conscient des problèmes posés par la terminologie de son époque, Lévy-Bruhl écrit, en 1921, à propos de ses deux ouvrages, Les Fonctions mentales… et La Mentalité primitive, et en avant-propos du deuxième : « Ils procèdent tous deux d’un même effort pour pénétrer dans les modes de pensée et dans les principes d’action de ces hommes que nous appelons, bien improprement, primitifs, et qui sont à la fois si loin et si près de nous »[8].

Vers la fin de sa vie, à partir de 1935, Lévy-Bruhl modifie encore et de manière plus radicale le concept de mentalité primitive tel qu'il l'avait conçu au début du siècle, jugeant non seulement « impropre » mais « indéfendable » l'hypothèse d'une « mentalité primitive différente de la nôtre ». 1) En 1938, il écrit dans ses Carnets : « En d'autres termes, corrigeons expressément ce que je croyais exact en 1910 : il n'y a pas une mentalité primitive qui se distingue de l'autre par deux caractères qui lui sont propres (mystique et prélogique). Il y a une mentalité mystique plus marquée et plus facilement observable chez les « primitifs » que dans nos sociétés, mais présente dans tout esprit humain » (Carnets, p. 131)[9]. 2) "Je n'ai pas été suffisamment prudent en parlant de 'contradiction'... Mais incompatible n'est pas contradictoire. L'incompatibilité des propositions constitue une impossibilité physique, mais non une impossibilité logique" (p. 9). 3) On ne peut pas parler de "loi de participation", seulement du fait que le primitif a "le sentiment" que lui et d'autres êtres sont de même nature (p. 77). 4) On ne peut pas dire que le primitif repousse la catégorie causalité. Il porte plutôt un désintérêt pour les causes secondes, les circonstances, les moyens, il s'attache aux causes profondes, surnaturelles : si sa fille est morte, qu'importe que ce soit par une morsure de serpent ou une maladie, l'important est de chercher l'origine, l'action éventuelle d'un sorcier, un tabou violé.

Selon Véronique Bedin et Martine Fournier[6] : « Il a été le seul parmi ses confrères à s’excuser, longuement et avec une évidente sincérité, des préjugés racistes que véhiculaient ses premiers ouvrages. Pendant sa très longue vie, beaucoup de choses avaient changé dans notre approche des cultures différentes des nôtres. Il a eu le temps de s’en apercevoir, et le courage d’exprimer ses regrets ».

Linguistique[modifier | modifier le code]

Si la linguistique est marginale dans l'œuvre de Lévy-Bruhl, son article L’expression de la possession dans les langues mélanésiennes (Mémoires de la Société de linguistique de Paris 19(2): 96-104) est toujours relativement cité ([1]).

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Histoire de la philosophie[modifier | modifier le code]

Morale[modifier | modifier le code]

Ethnologie[modifier | modifier le code]

Études sur Lucien Lévy-Bruhl[modifier | modifier le code]

  • Paul Masson-Oursel, « Lucien Lévy-Bruhl (1857–1939) », Revue de Synthèse, vol. 4, n° 1, décembre 1939, p. 113-115.
  • Paul Masson-Oursel, « Disciples ou élèves de Lucien Lévy-Bruhl », Revue philosophique de la France et de l'étranger, n° 64 (127), 1939.
  • Marcel Mauss, « Lucien Lévy-Bruhl (1857-1939) », Annales de l’Université de Paris, n° 14, 1939, p. 408-411.
  • Raymond Lenoir, « Obituary : Lucien Levy-Bruhl, 1857-1939 », The American Journal of Sociology, vol. 44, n° 6 (Mai 1939), p. 980.
  • Jean Cazeneuve, Lucien Lévy-Bruhl. Sa vie, son œuvre, avec un exposé de sa philosophie, Paris, PUF, collection « Philosophes », 1963.
  • Jean Cazeneuve, Lucien Lévy-Bruhl, New York, Etc. Harper & Row, 1972.
  • Mariapaola Fimiani, Lévy-Bruhl. La différence et l'archaïque, traduit de l'italien par Nadine Le Lirzin, Paris, L'Harmattan, 2000.
  • Frédéric Keck, Contradiction et Participation. Lucien Lévy-Bruhl, entre philosophie et anthropologie, Paris, Éditions du CNRS, 2007.
  • Stanislas Deprez, Lévy-Bruhl et la rationalisation du monde, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2010.
  • Mary Douglas, « Raisonnements Circulaires : Retour Nostalgique à Lévy-Bruhl », Sociological Research Online, vol. 12, no 6,‎ (ISSN 1360-7804, DOI 10.5153/sro.1448, lire en ligne)
  • Véronique Bedin et Martine Fournier, « Lucien Lévy-Bruhl », dans Véronique Bedin et Martine Fournier, La Bibliothèque idéale des sciences humaines, Editions Sciences humaines, (ISBN 978-2-912601-74-2, présentation en ligne, lire en ligne)

Élèves[modifier | modifier le code]

(liste non exhaustive)

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « Les agrégés de l'enseignement secondaire. Répertoire 1809-1960 | Ressources numériques en histoire de l'éducation », sur rhe.ish-lyon.cnrs.fr (consulté le 24 octobre 2016)
  2. Notice d'autorité de la Bibliothèque nationale de France.
  3. http://www.savoirs.ens.fr/savoir-et-engagement Présentation en ligne, sur le site de l'ENS, de l'exposition Savoir et engagement. L'École normale supérieure au cœur de l'affaire Dreyfus « Le foyer brûlant de la conscience nationale » (2006)/pageG01.html
  4. Ibidem.
  5. Merllié D. La sociologie de la morale est-elle soluble dans la philosophie ? La réception de La morale et la science des mœurs. Revue Française de Sociologie 2004; 45(3):
  6. a et b Véronique Bedin et Martine Fournier 2008
  7. Douglas 2007
  8. L. Lévy-Bruhl, « Avant-propos », in La Mentalité primitive, Paris, Alcan, 1960 [15e éd.], p. VII.
  9. Carnets, 1938, p. 82.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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