Revue prédatrice

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Email d'hameçonnage classique de revue prédatrice : a) appelle tous les chercheurs (même les doctorants) « Dr. » ; b) fautes d'orthographes nombreuses, y compris dans le nom du chercheur ; c) pression temporelle (l'article doit être transmis rapidement) ; d) évidente mauvaise connaissance de l'anglais, champ de recherche de la revue n'ayant souvent aucun lien avec celui du chercheur visé, absence de relecture souvent visible ; e) mauvais usage de l'ISSN ou faux identifiant

Une revue prédatrice (en anglais : predatory journal) est une publication spécialisée, souvent électronique, qui prend les formes d'une revue scientifique sans en présenter toutes les garanties. Elle constitue une escroquerie légale en poussant les chercheurs à payer des frais de publication sans leur fournir les services éditoriaux associés aux revues scientifiques légitimes (en libre accès ou non). Les revues prédatrices sont parfois utilisées pour “faire passer” des articles qui ne seraient pas publiés autrement et qui servent une cause. Une étude en 2019 a montré que 5 % des chercheurs italiens environ ont publié dans des revues prédatrices[1].

Présentation[modifier | modifier le code]

Contexte[modifier | modifier le code]

La littérature scientifique (ou académique) repose sur un partenariat entre les centres de recherche (ou chercheurs indépendants) et les revues scientifiques. Les chercheurs soumettent leurs articles à des revues, ces dernières les font relire par des experts du domaine qui acceptent le manuscrit (généralement après corrections préalables) ou le refusent. Cette évaluation par les pairs est le gage de la qualité scientifique[2].

Par ailleurs, les chercheurs sont évalués en fonction de la réputation des revues dans lesquelles ils publient ainsi que sur la quantité d'articles publiés, ce qui a une influence sur les financements qu'ils perçoivent et les évolutions de carrières. Le monde académique travaille sous la pression communément appelée de publish or perish (publier ou mourir). Cette course à la publication est aussi présente chez les doctorants de nombreux pays (comme la Chine ou les États-Unis) pour lesquelles la thèse ne peut être validée que si les doctorants ont publié un ou plusieurs articles en tant que premiers auteurs.

C'est dans ce contexte que sont apparues les revues prédatrices : des chercheurs avides de revues susceptibles d'accepter leurs travaux quelle que soit la qualité de ces derniers ; de nombreuses revues imitant le style des revues scientifiques ; des articles acceptés à la seule réserve du paiement de frais de publication. Ces revues peuvent également être utilisées pour donner du crédit à une étude biaisée ou falsifiée[3].

Les publications issues exclusivement de ce système ne répondant par aux exigences de la méthode scientifique constituent généralement ce que l'on appelle de la « junk science ».

Définition[modifier | modifier le code]

La distinction entre revue prédatrice et revue scientifique est parfois ténue, car certains groupes de presse mélangent les deux par leurs achats[4].

Une définition de la notion de revue prédatrice est tentée par un collectif de 43 chercheurs relayés par la revue Nature en 2019 : « Les revues et éditeurs prédateurs sont des entités qui privilégient l’intérêt personnel au détriment de l'érudition et se caractérisent par des informations fausses ou trompeuses, un écart par rapport aux bonnes pratiques rédactionnelles et de publication, un manque de transparence, ou le recours à des pratiques de sollicitation agressives et sans discernement. »[5]

L'idée de « prédation » de ces revues est fondée sur l'idée que les universitaires sont trompés sur la nature de la revue, les revues scientifiques étant caractérisées par l'évaluation par les pairs souvent absente des revues prédatrices. Il peut cependant arriver que certains auteurs soient informés de la mauvaise qualité de la revue, voire de son caractère frauduleux[note 1]. Les jeunes chercheurs de pays en développement sont considérés comme particulièrement susceptibles d'être induits en erreur par ces pratiques[7],[8].

Caractéristiques[modifier | modifier le code]

En 2012, Jeffrey Beall (en) propose une liste de 10 critères pour repérer les revues à risque[3] :

  1. Frais de publication exorbitants (ou faisant l’objet de « réduction exceptionnelles » fabuleuses), contrôles éditoriaux minimaux[9]
  2. Frais de publication révélés aux auteurs seulement après l'acceptation de l'article[9]
  3. Envoi massif et insistant (spam) de courriers incitant les chercheurs à publier chez eux, ou à devenir éditeur[10]
  4. Acceptation très rapide des manuscrits et acceptation des articles canulars[11],[12]
  5. Noms de chercheurs cités sans leur consentement[13],[14], ou refus de laisser démissionner les chercheurs qui se sentent abusés[13],[15]
  6. Noms de chercheurs imaginaires[16]
  7. Contrefaçon du style des revues légitimes, y compris dans le titre
  8. Utilisation frauduleuse ou incorrecte des identifiants ISSN[13]
  9. Localisation abusive du siège de la maison d'édition[13]
  10. Facteurs d'impact faux ou imaginaires[17],[18]

En 2017, Stefan Eriksson et Gert Helgesson proposent une liste de 25 critères[19].

De plus, les revues prédatrices utilisent un discours marketing sur la portée supposée de leurs publications : de faux "facteurs d'impact" sont inventés et cités (General Impact Factor, Global Impact Factor, Journal Impact Factor…), des palmarès de revues sont créés de toutes pièces (International Scientific Institute, Infobase Index, Advanced Science Index…).

Enfin, certaines revues prédatrices se servent de l'identité de revues disparues ou de l'ambiguïté autour de leur nom : en 2015, la revue Hermès en France est ainsi mise en danger par un obscur Hermes Journal France (disparu peu après).

Lutte contre les revues prédatrices[modifier | modifier le code]

En , Gunther Eysenbach, éditeur d'une revue en libre accès, attire l'attention sur ce qu'il appelle les « moutons noirs parmi les éditeurs et revues en accès libre »[20] et présenta dans son blog des éditeurs et revues qui avaient recours au spam pour attirer des auteurs et éditeurs, critiquant en particulier Bentham, Dove Medical Press (en) et Libertas Academica (en). En , la série d'interviews de Richard Poynder attira l'attention sur les pratiques de nouveaux éditeurs « en mesure de mieux exploiter les possibilités de notre nouvel environnement [numérique][21].» Ces inquiétudes quant au spam des « moutons noirs » menèrent à la création de l'Open Access Scholarly Publishers Association (Association des éditeurs académiques en libre accès) en 2008[22].

Des doutes sur l'honnêteté et les escroqueries de revues en libre accès continuent à être soulevés en 2009[23],[24]. Le blog anglophone Improbable Research constate que les revues de la Scientific Research Publishing publient des articles déjà publiés ailleurs[25], ainsi que rapporté par la revue Nature[26].

Liste de Beall[modifier | modifier le code]

De 2008 à 2017, un bibliothécaire de l'Université du Colorado, Jeffrey Beall (en), dresse une liste des revues prédatrices, la liste de Beall[13]. À la suite de cette prise de position, il reçoit des plaintes en 2013 par l'entreprise Canadian Center for Science and Education[27] et par le OMICS Publishing Group[28],[29],[30]. La liste est retirée par l'auteur en [31][note 2]. Une demande de Frontiers Media d'ouverture d'une enquête pour faute à l'encontre de Beall a été rapportée comme motif du retrait de la liste. Une enquête menée par l'université a abouti à un non-lieu[32],[33],[31].

En , un collectif anonyme[34],[35] met un site Web en ligne, predatoryjournals.com, qui recense les titres abusifs.

Date Nombre de titres Source
2011 18 nytimes.com
923 nytimes.com
1315 web.archive.org
1316 web.archive.org
1319 predatoryjournals.com
31 mai 2021 1323 predatoryjournals.com

En 2016, la Commission fédérale du commerce américaine (FTC) dépose plainte contre le groupe OMICS, iMedPub, Conference Series, et contre Srinubabu Gedela (de nationalité indienne, président des entreprises)[36]. Pendant le procès, les suspects sont accusés de « tromper les universitaires et les chercheurs sur la nature des publications et de cacher les frais de publication allant de quelques centaines à plusieurs milliers de dollars »[37]. La FTC annonce également prendre des mesures contre les revues prédatrices[38]. Les avocats du groupe OMICS publièrent une réponse sur leur site internet, affirmant que « les allégations de la FTC sont sans fondement. De plus, nous remarquons que la FTC cherche à favoriser certaines revues d'éditeurs qui gagnent [sic] des milliards de dollars [sic] grâce aux scientifiques et à littérature », suggérant que les grandes sociétés d'édition scientifique se cachent derrière les allégations[36].

Compass to Publish[modifier | modifier le code]

Compass to Publish[39] est un outil gratuit développé par une équipe de bibliothécaires de l'Université de Liège qui permet au public de mesurer le degré d'authenticité des revues en Open Access, et donc d'identifier si une revue peut être considérée comme prédatrice ou non.

Affaires liées aux revues prédatrices[modifier | modifier le code]

Expérience de Davis (SCIgen) (2010)[modifier | modifier le code]

En 2010, un étudiant diplômé de l'Université de Cornell, Phil Davis (rédacteur en chef du blog Scholarly Kitchen), soumet un texte absurde généré aléatoirement par ordinateur (à l'aide de SCIgen). Le manuscrit est accepté. L'auteur le retire et raconte son canular[40]. Il rapporte que des revues prédatrices "tiennent en otage" des auteurs en ne permettant pas le retrait d'articles soumis et interdisant ainsi leurs soumissions à une autre revue[41],[42].

Expérience de Bohannon (2013)[modifier | modifier le code]

En 2013, John Bohannon, un auteur faisant partie du personnel de la revue Science, teste le système de révision des revues en libre accès et soumet à un certain nombre d'entre elles un article volontairement et profondément biaisé sur l'effet présumé d'un constituant du lichen. Environ 60% des revues testées, dont le Journal of Natural Pharmaceuticals, acceptent le faux article, et 40%, dont PLOS ONE, le rejettent[43]. Il révèle le subterfuge dans un document intitulé « Who's Afraid of Peer Review? » (« Qui a peur de l'évaluation par les pairs ? »).

Expérience de "Docteure Fraude" (Dr. Szust) (2015)[modifier | modifier le code]

En 2015, quatre chercheurs créent un faux profil de chercheuse du nom de Anna O. Szust (oszust est le mot polonais signifiant “fraude”) et posent sa candidature pour un poste d'éditeur auprès de 360 revues savantes. Les qualifications inventées de cette candidate sont volontairement insuffisantes pour le rôle d'un éditeur : aucun article scientifique, aucune expérience rédactionnelle, livres inventés, chapitres de livre inventés, maisons d'édition inventées… Dans le tiers des 360 revues qui sont répertoriées par la liste de Beall des revues prédatrices, quarante acceptent l'improbable Szust comme éditrice sans aucune vérification de son parcours académique ; pire, cette acceptation est communiquée en quelques jours, voire quelques heures. En comparaison, la virtuelle Docteure Szust reçoit peu ou pas de réponse positive de la part des revues du groupe de contrôle pour lesquelles un chercheur « doit répondre à certaines normes de qualité, et cela incluant des pratiques éthiques de publication »[44]. En comparaison encore, parmi les revues choisies dans le Directory of Open Access Journals (DOAJ), seules 8 des 120 revues impliquées dans l'expérience acceptent la candidature de Szust (ce qui entraine le DOAJ à retirer certaines de ces revues, mais pas toutes, de la liste de ses membres). Enfin, aucune des 120 revues citées dans le Journal Citation Reports (JCR) n'acceptent la candidature de Szust. Les résultats de l'expérience sont publiés dans Nature en [45], et largement relayés dans la presse[46],[47],[48].

Canular de l'article sur “Hydroxychloroquine et trottinettes” (2020)[modifier | modifier le code]

En 2020, des chercheurs soumettent à la revue Asian Journal of Medicine and Health un article intitulé « SARS-CoV-2 was Unexpectedly Deadlier than Push-scooters: Could Hydroxychloroquine be the Unique Solution? » (« Contrairement aux attentes, SARS-CoV-2 est plus létal que les trottinettes : est-ce que l'hydroxychloroquine pourrait être la seule solution ? »)[49]. Le sujet est tiré d'une vidéo Youtube de Didier Raoult intitulée « Coronavirus : Moins de morts que par accident de trottinette »[50],[51],[52]. Les méthodes décrites, le choix des expressions, la liste des auteurs et de leurs affiliations, les références citées, ainsi que divers autres clins d'oeil, font reflet aux propos tenus par le professeur Raoult dans le contexte de la crise Covid-19[53]. L'article, bien qu'ouvertement satirique[54], est accepté après paiement de 85 dollars, payés de leur poche par les auteurs.

À la suite des commentaires amusés suscités nationalement[55] et internationalement[56] par cet article, il est dépublié par la revue[57], mais reste disponible sur le réseau ResearchGate[58], ainsi que sa traduction en français. Les commentaires des relecteurs et des éditeurs[59] qui ont validé l'article avant publication sont critiques sur la forme, et non sur le fond.

Cette revue est la cible des auteurs du canular parce qu'elle a publié auparavant[60] une étude controversée sur l'hydroxychloroquine et le coronavirus[61] , publiée par un collectif "Laissons les médecins prescrire" incluant notamment Violaine Guérin et la députée Martine Wonner, qui avait été refusée par les autres revues et défendue — ainsi que la réputation de la revue — par ses autrices[62]. Certains des soi-disant auteurs de l'article sur les trottinettes affichent leur affiliation à un collectif "Laissons les vendeurs de trottinette prescrire"[54].

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

  • Think. Check. Submit, service gratuit de vérification de la qualité des revues (consortium international)
  • Compass to Publish, service gratuit de vérification de la qualité des revues (Université de Liège)

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Gina Kolata (The New York Times, 30 October 2017): "These publications often are called predatory journals, on the assumption that well-meaning academics are duped into working with them – tricked by flattering emails from the journals inviting them to submit a paper or fooled by a name that sounded like a journal they knew.pb"But it's increasingly clear that many academics know exactly what they're getting into, which explains why these journals have proliferated despite wide criticism. The relationship is less predator and prey, some experts say, than a new and ugly symbiosis."[6]
  2. La liste avait 1155 entrées au 31 Décembre 2016.

Références[modifier | modifier le code]

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  2. (en) « What is Peer-review », sur elsevier.com (consulté le )
  3. a et b (en) « About Predatory Journals », sur predatoryjournals.com (consulté le )
  4. Carolyn Brown, « Alleged predatory publisher buys medical journals », CMAJ : Canadian Medical Association Journal, vol. 188, no 16,‎ , E398 (ISSN 0820-3946, PMID 27698198, PMCID 5088087, DOI 10.1503/cmaj.109-5338, lire en ligne, consulté le )
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  6. Kolata, Gina (30 October 2017). "Many Academics Are Eager to Publish in Worthless Journals" « https://web.archive.org/web/20171105071255/https://www.nytimes.com/2017/10/30/science/predatory-journals-academics.html »(ArchiveWikiwixArchive.isGoogleQue faire ?), , The New York Times.
  7. Margaret H. Kearney, « Predatory Publishing: What Authors Need to Know », Research in Nursing & Health, vol. 38, no 1,‎ , p. 1–3 (PMID 25545343, DOI 10.1002/nur.21640)
  8. Jingfeng Xia, Jennifer L. Harmon, Kevin G. Connolly et Ryan M. Donnelly, « Who publishes in "predatory" journals? », Journal of the Association for Information Science and Technology (en), vol. 66, no 7,‎ , p. 1406–1417 (DOI 10.1002/asi.23265)
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  10. Declan Butler, « Investigating journals: The dark side of publishing », Nature, vol. 495, no 7442,‎ , p. 433–435 (PMID 23538810, DOI 10.1038/495433a, Bibcode 2013Natur.495..433B, lire en ligne)
  11. Natasha Gilbert, « Editor will quit over hoax paper », Nature,‎ (DOI 10.1038/news.2009.571, lire en ligne)
  12. Michael Safi, Journal accepts bogus paper requesting removal from mailing list, (lire en ligne)
  13. a b c d et e Carl Elliott, « On Predatory Publishers: a Q&A With Jeffrey Beall », sur Brainstorm, The Chronicle of Higher Education (en),
  14. Jeffrey Beall, « Predatory Publishing », The Scientist,‎ (lire en ligne)
  15. Gina Kolata, « For Scientists, an Exploding World of Pseudo-Academia », The New York Times,‎ (lire en ligne)
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  19. Stefan Eriksson et Gert Helgesson, « The false academy: predatory publishing in science and bioethics », Medicine, Health Care, and Philosophy, vol. 20, no 2,‎ , p. 163–170 (ISSN 1386-7423, PMID 27718131, PMCID 5487745, DOI 10.1007/s11019-016-9740-3, lire en ligne, consulté le )
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Liens externes[modifier | modifier le code]