Histoire de l'anthropologie

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

Cet article porte sur l'histoire de l'anthropologie, une discipline des sciences humaines et des sciences naturelles qui étudie l'être humain sous tous ses aspects, sociaux, psychologiques, culturels, et physiques (anatomie, physiologie, pathologie, évolution).

L'anthropologie dans un contexte plus large[modifier | modifier le code]

L'anthropologie est la réponse occidentale à un des grands paradoxes de la modernité : tandis que le monde devient de plus en plus petit, et de plus en plus intégré, notre connaissance du monde est de plus en plus atomique et dispersée. Comme l'observaient Karl Marx et Friedrich Engels dans les années 1840 : « Toutes les industries nationales établies de longue date ont été détruites, ou sont en cours de destruction. Elles sont chassées par de nouvelles industries, dont la mise en place devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, des industries qui ne travaillent pas à partir de la matière première locale, mais à partir de matière première venant de zones éloignées, des industries dont la production est consommée non seulement localement, mais également aux quatre coins du globe. À la place des anciens besoins, satisfaits par la production nationale, nous trouvons de nouveaux besoins, nécessitant des produits fabriqués dans d'autres pays, sous d'autres climats. En remplacement de notre ancien isolement local et national, et de notre auto-suffisance, nous avons des communications dans toutes les directions, l'interdépendance universelle des nations. »

Ironiquement, cette interdépendance universelle, plutôt que d'apporter une plus grande solidarité entre les humains, a coïncidé avec un accroissement des divisions, entrainant parfois des crimes contre l'humanité et des génocides, parmi les races, les ethnies, les religions et les classes sociales, et l'avènement de nouvelles - et pour certains embarrassantes voire dérangeantes - formes de sexualité et d'une nouvelle notion du genre humain. Telles sont les conditions de vie dont nous devons nous contenter aujourd'hui, mais elles ont leurs origines dans des processus qui débutèrent dès le XVIe siècle, et s'accélérèrent au XIXe siècle.

Chronologie[modifier | modifier le code]

Au XIXe siècle, de nombreux savants s'attaquèrent à ces problèmes. Les sciences humaines reflétaient une tentative de consolidation et de célébration des différentes traditions nationales, dans le domaine de l'histoire et des arts, dans l'espoir de donner un sentiment de cohérence aux populations des pays en voie de développement. C'est à cette époque que les sciences sociales connurent leur émergence en tant que tentative de développer des méthodes scientifiques pour aborder les problèmes sociaux, et de fournir une base universelle de connaissances sociales.

Certains savants donnèrent un nom à la dimension de l'action humaine dans laquelle ces problèmes sont les plus évidents, et au concept par lequel ils pourraient être résolus. Cette nouvelle discipline - la sociologie - étudierait les liens qui unissent les individus, non seulement en tant qu'individus, mais également en tant que membres d'associations, de groupes et d'institutions. À travers ces études, les sociologues pourraient développer l'« antidote de la désintégration sociale ».

Néanmoins, cette nouvelle discipline, dans son principe même consistant à distinguer la société de l'individuel, de l'État et du marché, et en se plaçant parmi les sciences sociales complémentaires telles que la psychologie, les sciences politiques et l'économie, recréait intellectuellement les divisions sociales qu'elle cherchait à comprendre et à éradiquer. De plus, les lieux les plus évidents où étudier la modernité, et les plus pratiques pour tester l'application de nouvelles méthodes scientifiques de recherche quantitative, étaient au sein même de la société des sociologues, au cœur du système mondialisé en pleine émergence. Par conséquent, ils négligèrent l'étude de ces sociétés en marge de la modernité.

Alors que les sociologues définissaient leur nouvel objet d'étude et leurs méthodes, un groupe de scientifiques divers - ayant des connaissances entre autres en jurisprudence, psychologie, géographie, physique, mathématiques, et partant des méthodes des sciences naturelles tout aussi bien que développant de nouvelles techniques utilisant non seulement les interviews structurées, mais également des observations de participant non structurées - se lancèrent dans l'étude des populations aux frontières de l'Europe coloniale.

Se basant sur une nouvelle théorie de l'évolution par la sélection naturelle, ils proposèrent l'étude scientifique d'un nouvel objet : l'Humanité conçue comme un tout. Le concept de « culture » est crucial dans cette étude, ce que les anthropologues définirent comme une capacité et une propension universelles à apprendre, penser et agir socialement (ce qu'ils voient comme un produit de l'évolution humaine, et comme quelque chose qui distingue l'Homo Sapiens - et peut-être toutes les espèces issues du gène Homo - des autres espèces), et une adaptation particulière aux conditions locales, qui prennent la forme de croyances et de pratiques très diverses.

La culture, donc, non seulement transcende l'opposition entre nature et éducation, mais absorbe la singulière distinction européenne entre politique, religion, parenté et économie comme des domaines autonomes. Ils organisèrent donc une nouvelle discipline, l'anthropologie, qui devait transcender les divisions entre les sciences naturelles, les sciences sociales et les sciences humaines, pour explorer les dimensions biologiques, linguistiques, matérielles et symboliques de l'Humanité sous toutes ses formes.

L'Antiquité[modifier | modifier le code]

Hérodote peut-être considéré comme le père ancien de l'anthropologie. Effectivement dans son livre Histoires, il décrit les différentes sociétés que les Grecs connaissaient. C'est le cas pour les Égyptiens, les Scythes, ...

Le Moyen Âge[modifier | modifier le code]

On ne peut faire l'économie de citer quelques voyageurs à l'influence non négligeable dans l'histoire de l'anthropologie, parmi eux Plan Carpin, de Rubrouck, Marco Polo.

La Renaissance[modifier | modifier le code]

La découverte de nouvelles terres par les Européens marque une floraison d'écrits que l'on peut classer comme anthropologiques, bien qu'encore teintés de multiples préjugés moraux et religieux. Jacques Cartier, par exemple, décrit (1545) les indigènes des Amériques comme des gens qui « [...] vont entièrement nus, sauf aux parties honteuses où ils portent des peaux de petits animaux du genre des martres et une étroite ceinture végétale tissée des queues d'autres bêtes [...] Le reste, ainsi que la tête, est découvert. Quelques-uns portent des guirlandes de plumes d'oiseaux. Ils sont noirs de peau et assez semblables aux Éthiopiens. Leurs cheveux sont noirs aussi et épais, mais de médiocre longueur[1]... » André Thévet, dans Les Singularitez de la France antarctique (1557) apporte une riche documentation de première main sur les Tupinamba, un peuple de la côte Brésilienne. Repris ultérieurement dans la Cosmographie universelle du même auteur (1572), et enrichi des détails rapportés dans l’Histoire d'un voyage faict en la terre du Brésil du colon huguenot Jean de Léry (1578), il inspirera à Montaigne sont fameux essai Des Cannibales[2], et participera à la promotion du mythe du « bon sauvage » au siècle des Lumières. Thomas Harriot, dans A Brief and True Report of the New Found Land of Virginia (1592), donne une description détaillée des mœurs des Algonquins de Virginie : cet ouvrage, complété des planches gravées de John White, est un classique de l'ethnographie ancienne du Nouveau Monde.

Le siècle des lumières[modifier | modifier le code]

Les Français Turgot et Condorcet développent une théorie sur l'évolution à long terme et l'origine du développement de la civilisation. Leurs idées sont en opposition totale avec la conception religieuse de la création et les dogmes théoriques selon lesquels les peuples « moins civilisés » seraient les « restes » de peuples tombés en disgrâce, condamnés par un décret divin à rester à un état primitif.

La naissance de l'anthropologie (fin 18e siècle/années 1870)[modifier | modifier le code]

L'anthropologie apparut en tant que science, dans le sens actuel du terme, au cours du dernier quart du 19e siècle. C'est pourtant une centaine d'années auparavant que le terme commença à s'imposer, en particulier avec Emmanuel Kant, pour désigner une science de l'homme unifiée, croisant philosophie, sciences de la nature et sciences de la société. Cette science joua un rôle dans la construction de la nation unifiée, notamment en Allemagne et en France[3]. Elle était également liée à l'impérialisme des Européens imposant leur domination sur le reste du monde, y compris les Américains d'origine européenne sur les territoires amérindiens et les Russes sur les territoires sibériens[4].

Même si la communauté savante était déjà internationale, d'un pays à l'autre l'anthropologie fut plus ou moins linguistique ou physique, ethnographique ou naturaliste, locale ou lointaine, préhistorique, folkloriste ou exotique, selon les centres d'intérêt des personnalités qui s'en réclamaient et le succès des sociétés savantes qui se multipliaient : Société des observateurs de l'homme (1799), Société des antiquaires de France (1814), American Ethnological Society (1842), Anthropological Society of London (1863), Berliner Gesellschaft für Anthropologie, Ethnologie und Urgeschichte (1869)[5]...  S'y rencontraient des personnes d'horizons très divers : des voyageurs-explorateurs, des administrateurs coloniaux, des missionnaires, qui avaient une connaissance du terrain, et surtout des savants de cabinet (armchair anthropologists) qui pouvaient comparer, généraliser, théoriser. En réalité, peu de savants avant les années 1870 étaient spécialisés en anthropologie. Généralement, les anthropologistes -on ne disait pas encore anthropologues- pratiquaient avant tout l'anatomie, l'étude des langues ou philologie, la médecine, la géographie[6]...

Les débats entre anthropologistes opposaient monogénistes et polygénistes, fixistes et transformistes,  linguistes et craniologistes partisans de l'histoire naturelle de l'homme, plus ou moins adeptes de physiognomonie ou de phrénologie[7]. Leurs échanges furent vifs, laissant poindre des visions du monde souvent antinomiques : chrétienne avec James Cowles Pritchard ou Armand de Quatrefages, républicaine et démocrate pour Rudolf Virchow, Albert Gallatin ou Paul Broca, profondément raciste chez Robert Knox ou Josiah Clark Nott. En dépit de ces fortes divergences idéologiques, les notions de races humaines et de supériorité européenne ne faisaient quant à elles pas vraiment débat[8]. Les anthropologistes étaient promoteurs d'une raciologie ou science des races humaines, très largement convaincus d'un déterminisme du physique sur la culture.

Se démarquant de ces balbutiements pré-scientifiques et errances épistémologiques, l'anthropologie s'institutionnalisa, avec la création de laboratoires de recherche, de chaires universitaires ou de musées[9],[10]. L'étude de la diversité humaine à partir de la comparaison des crânes, des os ou des cheveux déclina rapidement, en France après 1880, année de la mort de Paul Broca. Cela dit, l'approche médicale et naturaliste est toujours active de nos jours, à travers l'anthropologie physique ou biologique, notamment en France ou aux Etats-Unis. L'anthropologie sociale et culturelle pour sa part -plus communément appelée tout simplement anthropologie- émergea principalement dans le monde anglo-américain. Elle s'éloigna des préjugés les plus tenaces en portant ses études sur la comparaison des systèmes de parenté (John Ferguson Mac Lennan, Johann Jakob Bachofen, Lewis Henry Morgan) et des religions (Edward Burnett Tylor, James George Frazer, Max Müller), en favorisant également le travail de terrain, notamment l'observation participante[11]. Les anthropologues du 20e siècle n'expliquaient plus les différences culturelles par les races comme au 19e, ou par le climat à l'image de Montesquieu au 18e[12].

Les grands courants (théories et écoles) de l'anthropologie[modifier | modifier le code]

Au 19e siècle, le premier courant de l'anthropologie a été l'évolutionnisme, représenté en particulier par Lewis Henry Morgan, James George Frazer, Johannes Jakob Bachofen... qui s'attachait « devant la variété des comportements humains [...] à définir des étapes, des phases, des stades »[13]. Parmi les grands pionniers, Edward Burnett Tylor et Franz Boas ne peuvent pas être complètement enfermés dans une école particulière.

À la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle est apparu le diffusionnisme, qui « retrouve des reflets ou des rapports, des connexions »[13], avec en particulier Friedrich Ratzel, Leo Frobenius et Robert Fritz Graebner, puis, dans la première moitié du 20e siècle, le fonctionnalisme qui « veut repérer des rouages en mouvement, intimement associés au dynamisme global de la mécanique sociale solidaire »[13] : Bronislaw Malinowski, Alfred Reginald Radcliffe-Brown... Dans la seconde moitié du XXe siècle se sont développés notamment le culturalisme avec Ruth Benedict et Margaret Mead, le structuralisme qui « cherche à dégager les modèles, les schèmes inconscients, qui font des institutions et des moeurs un ensemble signifiant »[13] et dont la figure de proue était Claude Lévi-Strauss, ainsi que l'anthropologie marxiste avec Claude Meillassoux. Certains sont restés inclassables comme Pierre Clastres.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Jacques Cartier, Voyages au Canada (avec les relations des voyages en Amérique de Gonneville, Verrazano et Roberval, Paris, François Maspero, coll. « FM/La Découverte »,‎ , (collection de poche) no 35 (ISBN 2-7071-1227-5)
  2. Cf. Michel de Montaigne, Essais, vol. 1, Bordeaux, Simon Millanges,‎ , « 31 - Des Cannibales »
  3. Florence Weber, Brève histoire de l'anthropologie, Paris, Flammarion, 2015, pp. 116-120
  4. Florence Weber, op cit, pp. 118-119
  5. Pierre Bonte et Michel Izard, Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, Paris, PUF, 2e édition, 2002, pp. 97-99
  6. Paul Mercier, Histoire de l'anthropologie, Paris, PUF, 1984, p. 41
  7. George W Stocking Jr, Victorian Anthropology, Londres, The Free Press, 1987, pp. 62-68 ; Pierre Bonte et Michel Izard, Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, Paris, PUF, 2e édition, 2002, pp. 539-540
  8. Stephen Jay Gould, La mal-mesure de l'homme, Paris, Ramsay, 1983, pp. 29-31
  9. Gérald Gaillard, Dictionnaire des ethnologues et des anthropologues, Paris, Armand Colin, p. 18
  10. Claude Blanckaert et al, Histoire de l'anthropologie : Hommes, idées, moments, Bulletins et mémoires de la société d'anthropologie de Paris, Série II, Vol. 1, 1989, p. 35
  11. Florence Weber, op cit, pp. 208-211
  12. Florence Weber, op cit, p. 196
  13. a, b, c et d Jean Poirier, Histoire de l'ethnologie, Paris, PUF, p. 48

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Claude Blanckaert, Albert Ducros, Jean-Jacques Hublin dir., Histoire de l'anthropologie : Hommes, idées, moments, Bulletins et mémoires de la société d'anthropologie de Paris, Série II, Vol. 1, 1989
  • Claude Blanckaert, De la race à l’évolution. Paul Broca et l’anthropologie française, 1850-1900, Paris, L’Harmattan, 2009
  • Bonte Pierre et Izard Michel, Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, Paris, PUF, 2e édition, 2002
  • Deliège Robert, Une histoire de l’anthropologie. Écoles, auteurs, théories, Paris, Seuil, 2006
  • Gaillard Gérald, Dictionnaire des ethnologues et des anthropologues, Paris, Armand Colin, 1997
  • Gresle François, Perrin Michel, Panoff Michel, Tripier Pierre, Dictionnaire des sciences humaines, Paris, Nathan, 1990
  • Jay Gould Stephen, La mal-mesure de l'homme, Paris, Ramsay, 1983
  • Mercier Paul, Histoire de l'anthropologie, Paris, PUF, 3e édition, 1984
  • Poirier Jean, Histoire de l'ethnologie, Paris, PUF, 3e édition, 1984
  • Stocking, Jr. George W.,Victorian Anthropology, Londres, The Free Press, 1987
  • Weber Florence, Brève histoire de l'anthropologie, Paris, Flammarion, 2015