Marguerite Jeanne Carpentier

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Marguerite Jeanne Angèle Carpentier, artiste peintre, sculpteur et graveur naît à Paris le 8 septembre 1886 et y décède en novembre 1965. Son père, Charles Henri Barthélémy Carpentier était rentier et sa mère, Victoire Perrein, institutrice. Son frère aîné, Georges Carpentier (1877-1929), acteur dans la troupe de Georges Pitoëff, sera un militant cégétiste engagé.

Au commencement du XXe siècle, Marguerite Jeanne Carpentier se démarque pas son désir d'indépendance artistique. Elle a laissé un Journal d'artiste - 1930-1965 -, précieux témoignage de ce que pouvait vivre un peintre et sculpteur femme à cette époque.

Marguerite Jeanne Carpentier
Musée Elise Rieuf
Massiac

Toute sa carrière se déroulera à Paris, et à sa mort elle laisse une oeuvre considérable.

Quelques dates[modifier | modifier le code]

  • 1905 : Élève à l'Ecole nationale des Beaux-arts de Paris. En sort diplômée en 1909.
  • Rencontre Rodin, par l'intermédiaire de son professeur aux Beaux-Arts Jean Paul Laurens (grand-croix de la Légion d’honneur, membre de l’Institut et également professeur à l’Académie Julian).
  • 1906 séjour à Rome
  • 1912 : Expose pour la 1ère fois au Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts (S.N.B.A.) ainsi qu'au Salon des Indépendants.
  • 1919-1924 : occupe un petit atelier au 23 boulevard Gouvion-Saint-Cyr (Paris 17e).
  • 1924 : devient sociétaire à vie de la Société nationale des Beaux Arts.
  • 1921 à 1929 elle réunit autour d'elle, dans un second atelier, 4 rue de la Source à Auteuil, un phalanstère de jeunes artistes femmes que la force de son talent attire.
  • 1929 : décès de son frère Georges ainsi que celui de l'amie d'enfance et compagne de l'artiste, Augustine Stamatiadis (dite Tamia).
  • 1930 : début de la rédaction du Journal d’artiste de Marguerite Jeanne Carpentier.
  • 1936-1940 : Marguerite Jeanne Carpentier occupe un atelier au 147 de l’avenue de Villiers (Paris 17e).
  • 1941 : emménage dans son dernier atelier, 29 rue Descombes (Paris 17e), où elle travaillera jusqu'à son décès en 1965.
  • 1966 : Son fond d'atelier est dispersé en vente publique à l’Hôtel Drouot.

Ses origines : Une ascendance paternelle flamande[modifier | modifier le code]

Les autoportraits de M.J. Carpentier témoignent de la survivance de ses origines flamandes, comme le fait souvent sa peinture. Notons en particulier l’Autoportrait à la robe de chambre : modelés puissants des chairs, de la main forte et effilée, yeux clairs, haute stature.

Dans son journal, l'artiste écrit : ... "La mère de mon père s’appelait Constance Virginie Angélique Marie de Glîmes. […]. Sa soeur Elisa de Glîmes (décédée à Anvers en 1871), était directrice de l'Institution des Dames de Glîmes.... Dans ma famille, j'avais pour cousines Léonide Van Hollebecke et Laure de Gottall d'Anvers, que j'ai bien connues. Voilà pour mes titres de noblesse terrestre...".

L'extrait de décès de sa grand-mère paternelle, récemment retrouvé, est cependant enregistré sous Constance Virginie Deglines.

L'artiste évoque aussi dans son Journal quelques souvenirs de sa grand-mère maternelle, tel celui de son arrivée à Paris par la diligence de Besançon et celui de promenades qu’elle lui faisait faire à travers la capitale. "... Que c’est loin du Montmartre que j’ai connu avec ma petite grand-mère, car, après des kilomètres (on marchait beaucoup à cette époque), nous allions chanter le Tantum ergo dans la petite église dont le chœur s’ornait d’un décor bleu étoilé d’or qui m’enchantait. Puis nous allions place du Tertre (…), nous nous asseyions devant la table en bois d’un « Traiteur » et nous mangions nos tartines de fromage d’Italie avec un verre de vin rouge. Le grand Paris s’étendait devant nous, dans la lumière. Un calme banlieusard régnait sur les vieux murs de la rue Saint-Vincent et la maison de Berlioz...".

De nombreuses pages de son Journal témoignent, également, de la grande affection que Marguerite Jeanne Carpentier avait pour sa propre mère, qui décèdera en juin 1914 des suites d’une pleurésie (Marguerite Jeanne Carpentier interrompant un séjour à Rome pour venir la soigner).

"...Là je me souviens d’un pastel fait en plein été et qui avait tant plu à ma pauvre Maman. J’ai souvent un élan de tendresse passionnée vers elle et j’ai senti que ce sentiment se répercutait jusque dans l’éther, l’inondait d’une émotion supraterrestre, d’un bonheur inouï et que mes impatiences, mes ingratitudes d’enfant ne pesaient plus rien en face de cette jubilation infinie..."

L’Ecole des Beaux-Arts vers 1900[modifier | modifier le code]

Marguerite Jeanne Carpentier a fait partie, de 1903 à 1909, des toutes premières promotions féminines qui ont intégré sans restrictions – du moins théoriquement, l’École nationale des beaux-arts de Paris. Ce n’est, en effet, qu’en 1900 que cesse officiellement la discrimination d'entrée entre étudiants et étudiantes et que s’achève l’histoire de la longue et difficile "émancipation" des artistes femmes. À cette époque, l’Ecole est toujours un "univers misogyne" :

  • les filles sont traitées en "dilettantes" qui n’auront jamais à gagner leur vie comme artistes et sont reléguées au fond des classes ;
  • professeurs, jury, critiques et marchands de tableaux constituent un bastion masculin bien gardé ;
  • la notion de hiérarchie des genres - défavorable aux étudiantes - est toujours de règle :
    • en premier lieu viennent les grands formats : sujets historiques, mythologiques, religieux, ou allégoriques qui reçoivent prix et distinctions / achats de l’État. Ils sont considérés par définition comme des sujets « virils ».
    • viennent ensuite : les portraits, les paysages, les scènes de genre, les natures mortes, les trompe-l’œil – portraits et natures mortes étant réputés sujets de prédilection pour les femmes.

Marguerite Jeanne Carpentier et ses élèves[modifier | modifier le code]

Les jeunes artistes femmes qui fréquentent l’atelier d’Auteuil de 1921 environ à 1930, s’appellent Elise Rieuf, Charlotte Musson, Frédérique Knoeri, Paule Pelou, Marguerite Charasse, Hélène Lamourdedieu… Elles seront plus tard peintre, pastelliste, illustratrice ou graveur. Pour les jeunes disciples de Marguerite Jeanne Carpentier l’ambiance de travail est enivrante. Elles ne l’oublieront plus. Les liens qui se créeront entre elles et leur maître résisteront au temps et aux à-coups de son tempérament cyclothymique et souvent violent, comme en témoigne cet extrait d’une lettre d’Elise Rieuf :

« Carpentier était d’une telle originalité d’aspect et de manières, toujours très correctes, qu’elle en imposait à tous, même à ceux dont elle différait totalement. Elle frappait par son air étrange, d’une autre époque, tantôt d’une fraîcheur tendre, presque naïve, tantôt plongée dans un silence sombre à la Beethoven. À vrai dire on la sentait d’un autre monde, mais ce monde attirait au plus haut point ; et on ne l’oubliait jamais. On la craignait, on essayait de saisir son mystère et on était plein d’admiration pour son art, sans le comprendre. Mais elle avait de terribles colères rentrées et très vite les choses tournaient mal entre elle et son entourage. »

On y rencontre de nombreuses personnalités : Rosette Van Rasbourg, filleule de Rodin [1], Loïe Fuller, la danseuse aux voiles, Isadora Duncan, des musiciens, des amateurs d’art...

Le « Journal d’artiste » de Marguerite Jeanne Carpentier[modifier | modifier le code]

Le Journal de Marguerite Jeanne Carpentier, rédigé de 1930 à 1965, témoigne des aspects multiformes d’une création puissante. Il est une source d’informations sans égale pour étudier son œuvre, les influences subies et les luttes menées pour la réaliser. Il se compose de douze cahiers illustrés de centaines de dessins. On découvre au fil de la lecture :

  • conceptions esthétiques, techniques picturales, maîtres préférés
  • gestation des œuvres, dessins préparatoires, modèles
  • expositions, acheteurs, listes récapitulatives d’œuvres vendues, datations etc.

« Il faut continuer ce Journal comme si jamais il ne devait être publié, pour un seul confidentiel exutoire. Il y aura des leitmotives qui reviendront, des scories. Ce serait le travail d’un styliste d’élaguer ces excroissances et ces répétitions au milieu d’une abondance tumultueuse, mais ce n’est ni mon métier, ni mon but. Mon but, si j’en ai un en cette vie de fleuve multiforme qui va vers l’inconnu et évolue sans cesse, mon but est la connaissance de soi-même et de l’Art. Et justement, ces répétitions m’aideront dans cette recherche et je formulerai ainsi ce qui me hante. Journal  »

Ses expositions parisiennes[modifier | modifier le code]

Marguerite Jeanne Carpentier exposera très régulièrement à la S.N.B.A de 1912 à 1949, au Salon des Indépendants de 1912 à 1949, et au Salon d'Automne en 1920. En 1918, lors d'une exposition au Petit Palais, l’État lui achète une peinture "sous l'Arche". Elle fit également de nombreuses expositions particulières (associées à de nombreuses commandes privées).

Les grands thèmes d’inspiration de Marguerite Jeanne Carpentier[modifier | modifier le code]

Les sculptures : « La main du formier. »[modifier | modifier le code]

On connaît aujourd’hui un certain nombre des sculptures de Marguerite Jeanne Carpentier qui ont refait leur apparition cinquante ans après sa mort, dans des ventes, des galeries, des sites internet ou des collections particulières.

Ce sont des marbres, des terres cuites, des bronzes. Quelques-unes ont fait l’objet de commandes (en particulier les bustes). D’autres de plus petites dimensions (plâtres ou terres crues) ont servi d’études préparatoires à de grands groupes comme celuidu Tombeau de Puget (concours qui n'aboutira pas). Le cuiseur de Marguerite Jeanne Carpentier s’appelait Legendre. Son atelier était situé à Montreuil. Les bronzes étaient réalisés par les maisons Susse ou Hébrard.

Retrouvé récemment chez un brocanteur de Nantes, le buste en terre cuite de Jules Verne est daté de 1921. Il porte un numéro d’exposition. On sait que Jules Verne était un grand ami de Marcel Schwob et de sa femme Marguerite Moreno, eux-mêmes amis de Rodin.

«  L’enthousiasme conscient, l’exécution passionnée tenue dans la main de fer du formier, voilà mon tempérament. Je dois travailler par les volumes et la tache de lumière soutenue par des accents, bien plus que par l’effet. Rythme, rythme ardent, rythme de flot, rythme plein. Journal  »

Le buste de Françoise Vernet-Hekking, commandé par son mari à Marguerite Jeanne Carpentier, date de 1958. Fille de Gérard Hekking, violoncelliste au Concert Gebouw, puis professeur au Conservatoire de Paris, Françoise Vernet-Hekking était pianiste.

« Viens de faire une excellente séance de sculpture – ai pu affirmer des modelés dans des valeurs blondes. Une conscience ardente, c’est peut-être le dernier mot de l’art. Journal  »

Marguerite Cahun, compagne de Marguerite Jeanne Carpentier à l’Ecole des Beaux Arts, resta son amie sa vie durant. Le couvert de M.-J. Carpentier était toujours mis rue de Rennes où habitaient Marguerite Cahun et sa sœur Julie Hekking, pianiste.

« Au fond il y a en moi quelque chose de violent et de terrible à contenter. C’est ce qui fait ma force au point de vue de l’art et le danger au point de vue de l’existence. Journal  »

Des études comme celle de Caliban montrent d’autres sources d’inspiration. Personnage de la Tempête de Shakespeare, Caliban, gnome d’une malice infernale, est né d’une sorcière et d’un démon. Il incarne la brute obligée d’obéir à une puissance supérieure et toujours en révolte contre le pouvoir qui la domine.

« Je suis parvenue à ce que je cherchais obscurément : le type. La beauté préférée au particulier et au petit modelé où a excellé Rodin ; d’ailleurs le petit modelé, par exemple dans mon modèle les dentelés, les accents des omoplates, se peuvent inscrire dans la grande forme qu’on peut manier selon sa volonté comme Michel Ange et Delacroix, ces génies si libres – ces nuances chantent d’autant mieux lorsqu’elles sont incorporées aux volumes pleins – et finalement la recherche du type et de la beauté n’exclut pas le frisson de la chair. Journal  »

Le manque d’argent, qu’elle appelle « la peine non pareille », les luttes, son tempérament d’écorchée vive qui fait parfois le vide autour d’elle, l’incompréhension, est-ce tout cela que traduit le visage poignant du masque « Les yeux clos » ?

« Il est difficile pour moi de rencontrer des êtres à ma température. Je traîne avec moi un rêve de grandeur incasable dans cette époque – poussée par l’affection, le désir de sortir de ma solitude et un certain instinct de défense, je veux fréquenter des personnes, avoir des connaissances agréables sinon des amis, je me promets d’être prudente, circonspecte (…), mais le vieil homme[2] reparaît toujours au premier tournant et le grand rêve que je porte éclate, déborde, passe mes contours, et c’est alors, sans tarder, le danger, la meurtrissure et, ce qu’il y a de plus cruel encore, la solitude du cœur et de la pensée. Journal  »

Les Nus : « Avant tout je suis un artiste voluptueux »[modifier | modifier le code]

Les nus peints par Marguerite Jeanne Carpentier procèdent des mêmes recherches que ceux qu’elle sculpte : amour de la forme humaine, volume, modelés dans la lumière, imagination de compositeur.

Posent pour elle des modèles professionnels, ses compagnes d’atelier, ses amis, son voisin Laugier qui dirige une salle de gymnastique où elle va faire des croquis.

Un « Torse de femme », qui a figuré en 1926 à une exposition au Grand Palais avec six autres œuvres de Marguerite Jeanne Carpentier, vient d’être vendu aux enchères par la Galerie de Vuyst (Lokeren, Belgique). Un an auparavant, il avait été acheté à une vente aux enchères à la Galerie Campo à Anvers.

« Les maîtres ne sont si puissants que parce qu’ils ne copient pas avec des tons ce qui est devant eux, mais parce qu’ils créent ce qui est devant eux ou en eux, en le pétrissant avec la pâte dans le sens de la forme, la forme et la matière caressée par la lumière et soutenue par les modelés, par les valeurs colorées. Journal  »

On trouve, dans les Carnets de dessin de Marguerite Jeanne Carpentier de nombreuses études au crayon, à la plume ou à la sanguine.

« Toujours le corps humain, le pivot de l’art, du grand Art. Journal »

Madeleine Fauriat, directrice d’une maison de couture à Paris au 8 rue Thérèse (près de l’Opéra), était une cliente et une visiteuse assidue de l’atelier. Elle accrochait, pour en favoriser la vente, des toiles de Marguerite Jeanne Carpentier dans ses salons, à l’occasion de ses défilés de mode.

Les portraits : « L’analyse la plus aiguë d’un masque. »[modifier | modifier le code]

Portraits à l’huile, au pastel, au crayon, à la sanguine, commandes, études pour les grandes compositions, portraits d’amis : cette partie de l’œuvre de Marguerite Jeanne Carpentier est d’une extrême richesse.

Mais l’artiste ne faisait pas de cadeaux. Elle débusquait, chez ses modèles, cette vérité « qui n’est pas toujours bonne à entendre ». Certains avaient du mal à supporter ce face à face. Et pourtant - le temps ayant fait son œuvre - cette vérité est ce qui rend les œuvres si intéressantes.

«  Tandis que je peins, on frappe. C’est le jeune Vollat (…) en bras de chemise. Quelle couleur. C’est admirable. Je fais un excellent croquis (…). Cela me requinque et chasse mon cafard, balaie mes doutes. Dès son arrivée il m’a proposé de faire le portrait de sa belle-mère qui viendra poser demain. »

« Lundi 3. Fait la 1re séance du portrait d’après Mme Lagay. Venue Mlle Rebous qui désire que je fasse celui de sa nièce. Journal »

Victor Gille, pianiste célèbre en son temps, était un ami de Marguerite Jeanne Carpentier. Elle a exécuté un buste de lui dans les années 1950.

«  Concert Borchart. Chopin, quand il n’est pas interprété par un Gille moelleux et plein de charme, pleure, râle sur son piano, gémit et souvent m’exaspère par son manque de virilité – mais peut-être lui seul est descendu si loin, si profondément dans le gouffre de la douleur – dans l’abîme du nerveux – le noir des profondeurs abyssales et leur résonance en coups de pierres qui tombent dans un puits.

La musique fait ressurgir en moi ce don fatal de la profondeur – depuis de si longues années la pierre descend toujours et fait résonner les parois du puits insondable. Journal »

M.J.Carpentier a réalisé de nombreux portraits, bustes et études des membres de la famille de Léon Cahun, conservateur à la Mazarine et écrivain. En particulier le portrait au crayon de Palmyre Strauss, son épouse.

Les Paysages : « L’observation alliée au lyrisme. »[modifier | modifier le code]

Ils sont inspirés à l’artiste par ses longs vagabondages à travers la capitale ou par ses séjours répétés dans la région de Fontainebleau, Avon, Moret-sur-Loing, Saint Gratien…

« Traiter le paysage comme une composition avec des êtres vivants. Etudier des morceaux dans différents éclairages : forme, ton, matière. Dessiner la forme générale de la composition : tache, lumière et ombre ; puis chercher dans cette disposition générale les éléments divers. Ne se mettre devant la nature que pour étudier les morceaux – mais le faire avec la plus minutieuse observation. Journal »

« Le Père Lachaise. Ces grands arbres, ces tombes, ces monuments échelonnés en hauteur, de vieilles pierres qui s’effritent, des monuments à demi brisés s’effondrant sur le côté avec leurs urnes ou leurs grandes croix, moussus et noirs, les escaliers côtoyant les murs recouverts de lierre et d’herbe et contre lesquels s’adossent les tombes en forme de chapelles, serrées les unes contre les autres ou les mêmes bordant une route qui descend et dont la perspective, bizarrement incurvée, évoque l’aspect d’un étrange village – puis, au sortir de cet hallucinant soir d’été, la Petite Roquette. Journal »

« Ô douceur de ces ciels couverts opaques où luit une pâle lueur argentée dans une trouée de gris exquis. Il emplit de sa tonalité pleine la fenêtre que je vois de mon lit et mes tableaux, mes statuettes, mes objets familiers en reçoivent un doux rayon… Journal »

« Les verts, les roux, les rouille, les ocres, les jaunes pâles très vibrants, voilà le symbole du ton dans la peinture. Importance de la Tonalité, éclat, leitmotiv qui m’est cher. Journal »

Les G., grands bourgeois protecteurs des arts, ont confié l’éducation artistique de leurs filles à Marguerite Jeanne Carpentier. Ils agissent envers elle comme des mécènes éclairés. Marguerite Jeanne Carpentier trouve périodiquement, dans leur demeure de Fontainebleau, un accueil délicat et réconfortant : cercle d’amis connaisseurs, lectures, bonne chère, longues courses dans la forêt.

« J’ai éprouvé en forêt, dans une solitude complète, pendant trois heures consacrées à une étude peinte un enchantement merveilleux (…). Le bruit des insectes, le chant des oiseaux, les craquements, le vent dans les arbres, les odeurs intenses et réellement enivrantes de toute cette exubérance végétale en août, m’ont remplie d’une joie animale et divine qui m’a fait comprendre toutes les fictions nées de ce vertige : anciennes mythologies, fées, gnomes, etc. ; car c’était une solitude « environnée ». Pour peindre la forêt il faudrait (…) accumuler des documents de toutes sortes : rocs, rocs moussus, nus, humides, tachetés de lichens multicolores, bizarrement sculptés, entassés les uns sur les autres dans des combes pleines de fougères ou hissés sur des coteaux et dominant des éboulis ; documents variés selon les heures du jour, les éclairages etc. ; essences d’arbres, fougères, bruyères, terrains, terrains chaotiques et mousseux formés par d’anciens lits de rivières, terrains couverts de feuilles mortes et d’aiguilles de pin, d’autres blanchis par l’épaisse poudre de grès - enfin, possédant cette ample bibliothèque, imbue de ces forces mystérieuses, de ces aspects si variés, composer des tableaux. Journal »

« Les forêts aux ombres presque nocturnes, les rivières au fond des vallées, bordées d’immenses feuillages, l’épaisseur des ciels, la surabondance de cette végétation éclairée d’un lumière chaude et enveloppante, ces roses jaunes ou roux fortement colorés, enfin cet aspect de solidité sculpturale m’avaient ravie, je m’y trouvais dans mon ambiance. Journal »

Les grandes compositions : « Je m’éveille avec le désir de faire mes plus grandes œuvres. »[modifier | modifier le code]

Dans la première moitié du XXe siècle, la mode est aux grandes compositions ornementales commandées pour décorer les murs des monuments publics : hôtels de ville, musées et autres panthéons . À Paris et dans les environs de Paris, de riches amateurs d’art aiment orner leurs vastes appartements ou leurs résidences à la campagne de grandes toiles décoratives.

C’est ainsi que Marguerite Jeanne Carpentier exécutera, entre autres, une commande de trois panneaux pour le salon de musique du château de M. et Mme Lefèvre à Brie-Comte-Robert. Le premier (2m50x3m30) décrit une exubérante fête du vin ; le deuxième (2m50x2m05) la danse dionysiaque de deux bacchantes dans un palais de marbre. Quant au troisième, il a été peint à fresque directement sur le mur.

Un Silène (1m12x1m40) lui est commandé (probablement en 1929) par Alfred Meige, président du Syndicat des Entrepreneurs, pour son appartement du parc Monceau.

Certaines de ses compositions sont le fruit de ses visions poétiques ou philosophiques, tel « Temps modernes » (1m04x1m29). Cette toile, exécutée pendant la Seconde Guerre mondiale dans un camaïeu de terres qui en souligne l’aspect dramatique, fut présentée au Palais de Tokyo en mai 1949, à l’occasion du Salon de Mai (ouvert en 1945).

« Sur le frottis général peint un puissant morceau des Temps modernes. Journal »

« Je retourne mon tableau en train. J’ai fait tout de même ce que je voulais du groupe principal, malgré ce blanc trop liquide qui m’a gênée dans l’exécution. La grande forme d’abord et les modelés sensibles. Ce sera – avec au fond des lueurs d’incendie – peint avec des tonalités solides et une lumière blafarde sur les corps. Journal »

« J’envoie au Salon trois toiles : Temps modernes, l’Assaut, Baigneuses dans un paysage de rêve. Journal »

Les natures mortes : « Toutes choses belles et attachantes à rendre. »[modifier | modifier le code]

Le Journal de Marguerite Jeanne Carpentier mentionne un nombre non négligeable de natures mortes achetées à son atelier : fruits, fleurs, poissons. Celles que nous connaissons, peu nombreuses malheureusement, sont traitées en pleine pâte, dans une furia de couleurs où la vie afflue. Dans ses grandes compositions, elles accompagnent le décor où évoluent les personnages.

« Le jaune, l’orange vibrent intensément dans la lumière – il faudrait combiner d’incroyables sonorités, avec le reflet du soleil dans la cuisine, sur les poteries et les cuivres mordoré très profond ; des gammes orangées, pleines et luisantes, des blancs à peine dorés, éclatant de lumière, des crèmes compacts, hachés de bleus puissants et chauds, avec des ombres profondes, violacées, des fonds gris bleuté et gris chaud de second plan sur les torchons – un cortège magnifique, dans une chaude lumière, tellement montée de ton et paroxystique dans la plénitude. Journal »

L’œuvre gravé : « Je me trouve dans la peau d’un vieux philosophe qui ira dans Paris. »[modifier | modifier le code]

La partie la plus importante de l’œuvre gravé de Marguerite Jeanne Carpentier est réalisée dans les années 1930. En 1928 elle signe un premier album de douze lithographies intitulé « Vieux Coins de Paris ». Deux ans plus tard, elle grave vingt deux eaux-fortes sur le même thème.

Ces deux albums, ainsi qu’une série de lithographies (petits métiers, scènes de cabarets, clochards parisiens) sont entrés au Cabinet des Estampes le 6 août 1941 sous le numéro D 05057

« Triste journée. Ai dessiné clochard endormi nommé Prosper. (…) J’arrive à la porte Saint Denis. Peut-être des esprits, l’essence des parcelles avec lesquelles mon âme a été fabriquée, m’attirent dans ce Paris, le vrai, car je m’attable à un petit café et dessine un marchand de journaux. Sur une ossature robuste de quinquagénaire, il porte tous les stigmates de la déchéance. Deux rictus doubles et profonds, extraordinaires, un gros nez tombant, l’œil terne et malveillant, l’épaule décharnée sur laquelle se modèle le veston d’un vert pisseux. On sent encore les biceps et les mains noueuses sont fortes. Journal »

Le catalogue raisonné[modifier | modifier le code]

Le Catalogue raisonné de l’œuvre de Marguerite Jeanne Carpentier est en cours d’élaboration. À ce jour près de cinq cents œuvres y sont déjà répertoriées.

Chaque fiche a été renseignée de façon la plus exhaustive : photographie de l’œuvre, datation, dimensions, technique, historique des propriétaires successifs, informations sur le modèle chaque fois que cela a été possible. Le Journal de Marguerite Jeanne Carpentier a fourni aux auteurs de ce travail, dont on sait l’importance en matière d’authenticité, nombre de preuves.

Cependant, la richesse attestée de l’œuvre de Marguerite Jeanne Carpentier fait qu’il est difficile d’en cerner l’étendue. Une partie importante est encore à découvrir, captive de la confidentialité de collections privées. Le Catalogue raisonné reste donc ouvert. Les recherches se poursuivent.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Marion Boyer, Une Ecole de Femmes au XXe siècle, Editions Un, Deux… Quatre, 1999
  • Marion Boyer, Paris Trait pour Trait, Editions Un, Deux… Quatre, 2001

Lien externe[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. « Nombreuses visites ce samedi. La nièce de Rodin, Madame Van Rasbourg – elle trouve que j’ai sa puissance. » Journal 9 novembre 1940
  2. Le surnom d’artiste de M.J.Carpentier était « Il Vecchio »