Louis-Claude de Saint-Martin

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Louis-Claude de Saint-Martin, dit le Philosophe Inconnu

Louis-Claude de Saint-Martin, dit Le Philosophe Inconnu. Né le 18 janvier 1743 à Amboise, serait mort à Aulnay (près de Sceaux) le 13 octobre 1803 (20 vendémiaire an XII) ou plus probablement le 14 octobre 1803[1],[2] (21 vendémiaire an XII).

Le flambeau de l'Illuminisme[modifier | modifier le code]

Le nom de Louis-Claude de Saint-Martin est à rattacher dans l'Histoire des idées au courant illuministe. À peu près à la même époque que Saint-Martin, l’Allemand D’Eckartshausen écrit un certain nombre d’ouvrages, parmi lesquels La nuée sur le sanctuaire, qu'Éliphas Lévi recommandera plus tard à son élève, le baron de Spedialieri. L’extatique suédois Emmanuel Swedenborg se rattache aussi à l’illuminisme, mais la lecture de la plupart de ses ouvrages est réputée difficile.

Biographie du « philosophe inconnu »[modifier | modifier le code]

Plaquette sur sa maison natale à Amboise

Louis-Claude de Saint-Martin naquit à Amboise (Indre-et-Loire) le 18 janvier 1743, dans une famille de petite noblesse. Dès l’enfance, l’éducation que lui prodigue une belle-mère éclairée favorise chez lui l’épanouissement de nobles sentiments et d’une grande sensibilité d’âme. Après des études de droit, il devient avocat, conformément au désir de ses parents. Mais la profession ne lui plaît guère, et grâce à l’appui d’un ami influent, il obtient en 1765 (à 22 ans) un brevet de sous-lieutenant au régiment de Foix alors stationné à Bordeaux. La carrière militaire devait à cette époque laisser beaucoup de loisirs, car Louis-Claude de Saint-Martin avait pour but en la choisissant de se ménager davantage de temps pour poursuivre ses études ésotériques. Fabre d'Olivet aura plus tard la même idée.

Par l’entremise d’un de ses amis du cercle des officiers, le capitaine de Grainville, Saint-Martin est admis dès 1765 dans l'Ordre des Chevaliers Maçons Élus Coëns de l’Univers, fondé quelques années plus tôt par le théosophe thaumaturge J. Martinès de Pasqually, dont la doctrine se présente comme la clef de toute théosophie judéo-chrétienne, étant directement reliée aux enseignements secrets d’Égypte, de Grèce et d’Orient. L’enseignement et les rites cohens lui fournissent l’essentiel des thèmes philosophiques qu’il ne cessera de développer dans toutes ses œuvres. Il quitte l’armée en 1771 pour se consacrer à sa vocation et fut le secrétaire de Martinès de Pasqually pendant plusieurs mois.

En 1773 et 1774, il demeure à Lyon chez Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824). Cet autre disciple de Martinès de Pasqually créa en 1778 le Rite Ecossais Rectifié (RER), pratiqué de nos jours par de nombreux maçons, et dans lequel il allait faire passer l’essentiel de la théosophie martinésiste. Au cours de ce séjour chez Willermoz, Saint-Martin rédigea son premier ouvrage, Des erreurs et de la vérité, ou les Hommes rappelés aux principes de la science. Quand parut ce livre, en 1775, l’auteur se trouvait à Paris et devint déjà le « Philosophe inconnu » qu’il allait rester pour la postérité. Le Tableau naturel des rapports qui unissent Dieu, l’Homme et l’univers (1782) reprend et prolonge les enseignements des Erreurs... Dès cette époque, Saint-Martin se détache des voies actives de la magie pour s’orienter dans une direction de plus en plus « intérieure » : le Réparateur a, selon lui, montré la voie d’un contact direct avec le divin, par la prière. Saint-Martin se défie même finalement de la franc-maçonnerie, malgré une appartenance de courte durée au rite rectifié de Willermoz. Son séjour à Strasbourg (1788-1791) peut être considéré comme un événement historique : il y rencontre en effet Mme de Böcklin qui lui révèle la philosophie de Jacob Boehme dont il traduira cinq ouvrages.

Dans la Révolution française, Saint-Martin voit un châtiment provisoire envoyé par la Providence, dû à la décadence des trônes et des autels, et n’hésite pas à aller monter la garde devant le Temple, devenu alors prison de la famille royale. Louis Blanc, dans son Histoire de la Révolution, lui a même attribué la fameuse devise de la République française : Liberté, Égalité, Fraternité[3].

Après L’Homme de désir (1790), puis Le Nouvel Homme et Ecce homo (destiné à instruire la duchesse de Bourbon), parus en 1792, il écrit principalement sous l’influence de Boehme, dont il concilie l’enseignement avec celui de son « premier maître » Martinès de Pasqually. En même temps débute sa correspondance théosophique avec le Bernois Niklaus Anton Kirchberger (1739-1799). Puis il écrit d’autres ouvrages, dont Le Ministère de l’homme-esprit (1802) est sans doute le plus élaboré et celui qui concilie le mieux les enseignements de Boehme avec ceux de Martinès de Pasqually. En même temps, il rédige des traductions des livres de Boehme et les publie. Il rencontre Chateaubriand à la Vallée-aux-Loups, en janvier 1803, et s’éteint le 13 octobre à Aulnay, près de Sceaux, chez le sénateur Lenoir-Laroche.

Il a adressé une lettre à Johann Christian Ehrmann, plusieurs fois publiée[4]

Sa Théosophie[modifier | modifier le code]

L'œuvre entière de Saint-Martin montre sa fidélité aux enseignements de J. Martinès de Pasqually : il n’a jamais nié la valeur ni l’efficacité de la théurgie cohen, mais a estimé n’avoir plus besoin de celle-ci une fois qu’il crut en avoir tiré assez d’avantages spirituels. Si la philosophie saint-martinienne se rattache étroitement aux systèmes de Boehme à qui il emprunte le thème de la Sophia et de Pasqually qui lui donne l'armature de sa gnose, elle ne doit pratiquement rien à Swedenborg. Pour Saint-Martin comme pour ses maîtres, Dieu, avant le temps, produisit par émanation des êtres spirituels. Une partie de ces anges tomba dans le péché d’insubordination. Alors Dieu créa un univers pour circonscrire le mal ainsi introduit et pour servir de prison aux anges déchus. En même temps, il émana l’Homme primordial, l’Adam Qadmon, androgyne au corps glorieux, vice-roi de l’univers, pour servir de geôlier à ces démons, les amener à résipiscence :

Dieu dit : Faisons l’Homme à notre image, comme notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre.

Dieu créa l’Homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, mâle et femelle il le créa. (Gen I, 26-27)

Mais l’Homme, induit en tentation par eux, fut précipité à son tour dans cet univers en dehors duquel il aurait dû demeurer. En pénétrant à l’intérieur, il en rompit l’harmonie, devint homme et femme séparément, mortel, sujet à la peine, aux maladies :

Mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sous peine de mort. (Gen III, 3)

Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal. (Gen III, 5)

Il est donc un ange déchu qui non seulement se souvient des cieux, mais doit retrouver sa grandeur passée et son pouvoir de commander à tous les esprits, bons ou mauvais. Les anges demeurés dans l’obéissance peuvent aider l’Homme si celui-ci se met en harmonie avec eux. La prière, même dépourvue de cérémonies, est la méthode la plus efficace : Saint-Martin déconseille vivement les pratiques théurgiques. Éliphas Lévi raconte à ce propos qu’un disciple de Martinès de Pasqually, s’étant livré à des opérations alors qu’il avait contracté une souillure, y aurait certainement laissé la vie sans l’intervention du maître. Pour Saint-Martin, il y a un ange attaché à la vie de chaque homme, qui a délibérément choisi l’exil pour aider à sa réintégration. Cet ange souffre lorsque nous nous éloignons de Dieu, car nous l’en éloignons en même temps : il ne perçoit la lumière divine qu’à travers notre cœur.

Saint-Martin décrit longuement les conséquences de la Chute, dont il tire l’essentiel de sa cosmologie, et indique les voies par lesquelles l’Homme pourrait se régénérer lui-même en entraînant la nature dans une gigantesque Réintégration. Jamais il ne craint de trop exalter le rôle de l’Homme dans l’économie divine. Saint-Martin souligne les liens profonds de celui-là avec le Créateur, insiste sur ce qu’il y a de meilleur en lui : l’admiration, l’amour, la solidité des rapports humains, la valeur inestimable du grain de sénevé qui demeure enfoui dans le cœur de chacun mais qui peut nous porter jusqu’aux cieux, transfigurer la nature même, rendre à l’Homme sa splendeur passée. Car c’est toujours de l’Homme que part le Philosophe inconnu, pour qui il faut expliquer les choses par l’Homme, et non pas l’Homme par les choses. Toute étude sérieuse sur la «Philosophie de la Nature» à cette époque – au sens romantique du terme – devrait commencer par un examen attentif de son œuvre, particulièrement de L’Esprit des choses (1800).

Si Saint-Martin a tendance à se détacher du monde, il échappe toujours à la mystique pure, dans la mesure où il reste un insatiable observateur de la nature; il intègre chaque notation concrète dans un système théosophique à la fois cosmogonique, cosmologique et eschatologique où chaque donnée est toujours saisie dans un ensemble des ensembles, secret de la démarche analogique ou de la doctrine des correspondances.

Sa christologie[modifier | modifier le code]

Contrairement à la gnose de Pasqually qui se fonde sur une conception plus judaïque du monothéisme, Saint-Martin recentre la problématique du salut gnostique sur l'intercession du Christ et le rôle salvateur de la Sophia. Selon Saint-Martin, la sagesse humaine doit s'efforcer, pour atteindre la rédemption, d'imiter la sagesse divine qui l'inspire. C'est par le Christ que cette imitation devient possible, accessible. Tout homme est donc un Christ en puissance et à des degrés divers. Mais la christologie gnostique de Saint-Martin est dynamique au point de risquer le blasphème : « Chaque homme depuis la venue du Christ, peut, dans le don qui lui est propre, aller plus loin que le Christ. J'ose dire que dans le genre qui m'est propre, celui du développement de l'intelligence, j'ai été plus loin que le Christ ». Cette gnose introduit donc la notion de progrès gnostique, d'évolution spirituelle qui s'épanouiront au XIXe et XXe siècles. Si elle conçoit le Christ comme la référence, l'axe de réalisation essentielle de la vie humaine et de ses aptitudes, elle ne le conçoit plus comme une borne ou un horizon insurpassable. Après le Christ, l'évolution spirituelle des hommes se poursuit et le Christ nous montre des chemins que lui-même n'a pas toujours empruntés. Pour Saint-Martin, le désir sublimé qui est désir de Dieu, l'éros divin, est le vecteur qui rend possible ce dynamisme spirituel et l'entretient. La sophiologie de Saint-Martin, qui réhabilite la force du désir et sa productivité créatrice, l'éloigne des doctrines du renoncement au monde et donne à cette gnose une vitalité et des couleurs que les gnoses plus traditionnelles ignoraient le plus souvent.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Au domicile du député Jean-Jacques Lenoir-Laroche. (cf: lettre manuscrite Lenoir-Laroche à Prunelle de Lière, 22 Vendémiaire an XII (15 octobre 1803). Ms n° 2023, Bibliothèque municipale de Grenoble.
  2. Note biographique
  3. À tort ; Robert Amadou a publié sur la question un numéro spécial de Renaissance traditionnelle où il démontre l'erreur, avec un argumentaire de plus de 100 pages.
  4. Lettre de Saint-Martin à Johann-Christian Ehrmann, 2 juillet 1787, publiée par Papus dans la revue L’Initiation, janvier 1903, p. 56-61 ; publiée dans la revue Psyché, octobre 1920, p.19-20 ; publiée et introduite par Robert Amadou dans Trésor martiniste, Villain et Belhomme-Éditions Traditionnelles, Paris, 1969, p. 135-144.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Œuvres[modifier | modifier le code]

  • Des Erreurs et de la Vérité (1775), University of Michigan Library, 2009, 288 p. ; Print Editions, 2010, 244 p.
  • Tableau naturel des rapports qui unissent Dieu, l'Homme et l'Univers (1782), in Oeuvres majeures, vol. 2, Georg Olms, 1975-1990 ; Diffusion rosicrucienne, collection martiniste, 2001. [1]
  • L'Homme de Désir (1790), in Oeuvres majeures, vol. 3. ; Editions du Rocher, 1994, 336 p.
  • Ecce Homo (1792), in Oeuvres majeures, vol. 4 ; Diffusion rosicrucienne, collection martiniste. [2]
  • Le Nouvel Homme (1792), in Oeuvres majeures, vol. 4 ; Diffusion rosicrucienne, collection martiniste, 2010, 386 p. (A lire absolument, une bonne porte d'entrée dans l'œuvre du philosophe inconnu).
  • Eclair sur l'association humaine (1797), in Oeuvres majeures, vol. 7. [3]
  • Le Crocodile, ou la guerre du Bien et du Mal arrivée sous le règne de Louis XV. Poème épico-magique (1799), Librairie du cercle social, 1976 [4] [5]
  • Le Ministère de l'Homme-Esprit (1802), Diffusion rosicrucienne, collection martiniste, 1992, 453 p. [6]
  • Les nombres, Nice, Belisane, 1983
  • Mon portrait historique et philosophique (1789-1803), édité par Robert Amadou, Julliard, 1961.

Études sur Saint-Martin[modifier | modifier le code]

  • Robert Amadou, Louis-Claude de Saint-Martin et le martinisme, Le Griffon d'Or, 1946.
  • Robert Amadou, Martinisme, CIREM, 1997.
  • Jean-Louis Biasi, Le Martinisme, SEPP, 1997.
  • Matter, Saint-Martin, le Philosophe Inconnu, Collection Martiniste, Diffusion Rosicrucienne, 1992.
  • Papus, Saint-Martin, Demeter, 1988.
  • Jean-Marc Vivenza, "Qui suis-je ?" Saint-Martin, Pardès, 2003.
  • Jean-Marc Vivenza, Le Martinisme : l'enseignement secret des maîtres, Martinès de Pasqually, Louis-Claude de Saint-Martin, Jean-Baptiste Willermoz, Mercure Dauphinois, 2005.
  • Jean-Marc Vivenza, La Prière du cœur selon Louis-Claude de Saint-Martin dit le "Philosophe Inconnu", Arma Artis, 2006.
  • Jean-Marc Vivenza, Louis-Claude de Saint-Martin et les Anges : de la théurgie des élus coëns à la doctrine angélique saint-martiniste, Arma Artis, 2012.

Autres ouvrages[modifier | modifier le code]

  • Eric Kaija Guerrier, La Traversée de l'Intervalle (un livre-disque consacré aux aperçus fragmentaires de l'influence de la mystique rhénanique sur la franc-maçonnerie christique), Paris, Éditions Yves Meillier et Balandras Éditions, 2010.
  • Patricia Lasserre, La théosophie de Jacob Böhme dans la philosophie en langue française (Louis-Claude de Saint-Martin, Nicolas Berdiaev, Henri Bergson)Editions Universitaires Européennes, Sarrebruck (2010).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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