Jeunes hégéliens

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Les jeunes hégéliens, appelés aussi hégéliens de gauche, sont un groupe de philosophes allemands du milieu du XIXe siècle. Par opposition aux « vieux hégéliens » ou « hégéliens de droite » qui préconisent le maintien du système du maître et de sa théologie, les jeunes hégéliens critiquent le caractère religieux et conservateur du système de Georg Wilhelm Friedrich Hegel mais en en conservant l'aspect révolutionnaire.

L'expression jeunes hégéliens désignait au début uniquement la jeune génération des élèves de Hegel qui, après la mort de ce dernier (1831), poursuivirent et prolongèrent sa philosophie par leurs études. L'expression a pris ensuite la signification de hégéliens de gauche, qui représente le mouvement « révolutionnaire » qui se réclama de Hegel. La distinction vient originellement de l'œuvre même de Hegel. En effet, pour Hegel, le jeune est un être accroché au singulier, avide d'avenir, refusant le monde tel qu'il est, voulant le modifier selon ses exigences et ses illusions, au contraire des anciens, calmes, pondérés et ayant en vue le général. Les jeunes hégéliens se sont opposés à cette distinction. La distinction entre gauche hégélienne et droite hégélienne vient quant à elle du clivage politique du parlement français (clivage datant de 1793). D'une manière générale, la division de l'école hégélienne provient de l'œuvre de Hegel elle-même, notamment du contraste entre l'aspect révolutionnaire de sa méthode et les conclusions conservatrices de son système.

Le mouvement des jeunes hégéliens[modifier | modifier le code]

Le mouvement des jeunes hégéliens démarre avec David Strauss qui, dans sa Vie de Jésus (1835), conteste la réalité historique décrite par les Évangiles en utilisant des méthodes hégéliennes. Ce livre a scandalisé son époque en montrant un Jésus historique et non divin, et par sa vision des évangiles comme récit inconscient des premières communautés chrétiennes. Il eut beaucoup de succès, et son retentissement fut très important, notamment en Allemagne.

En réaction au livre de Strauss, Bruno Bauer, qui était jusqu'alors hégélien de droite et chrétien, se plonge dans l'étude des Évangiles. Il publie ensuite des « critiques » de ces livres, affirmant que l'histoire entière de Jésus est un mythe. Il publie également un pamphlet satirique (peut-être coécrit par Karl Marx) qui montre un chrétien critiquer le caractère profondément athée d'une philosophie hégélienne empreinte de christianisme ; il se sert donc du point de vue d'un chrétien pour montrer que, sous couvert de conserver la religion chrétienne, Hegel est en fait l'auteur d'un système athée, d'un crypto-athéisme en quelque sorte. Bruno Bauer regroupe une partie du mouvement des jeunes hégéliens autour de lui avec le Club des docteurs, dont le jeune Karl Marx fera partie, et qui deviendra le groupe des Freien après le départ de Marx. De nombreux intellectuels gravitent autour de Bruno Bauer qui fonde un mouvement qu'il nommera la "Critique", mouvement que Marx et Engels critiqueront dans La Sainte Famille.

August von Cieszkowski est considéré comme le père du radicalisme hégélien et il est le fondateur de la philosophie de l'action. Il est un des Jeunes hégéliens les plus éminents avec son livre de 1838 Prolégomènes à l'historiosophie, qui anticipe les écrits de Feuerbach.

Ludwig Feuerbach fait un temps partie des jeunes hégéliens, puis s’en détache. Dans L'Essence du christianisme (1841), il affirme que Dieu n'est que la projection par l'homme de sa propre essence, que « L'Homme a créé Dieu à son image » et que « L'Homme est le Dieu de l'homme » (Homo homini Deus est). La philosophie de Feuerbach eut une grande influence, que résume ainsi Friedrich Engels : « Il faut avoir éprouvé soi-même l'action libératrice de ce livre pour s'en faire une idée. L'enthousiasme fut général : nous fûmes tous momentanément des « feuerbachiens »[1].

Les thèmes abordés ne seront pas seulement religieux mais aussi politiques, avec par exemple Arnold Ruge ou le jeune Karl Marx, alors partisan de Feuerbach.

Dans L'Unique et sa propriété (1844), Max Stirner, qui fit partie des Freien, radicalise les critiques et dénonce les « insurrections théologiques » des jeunes hégéliens, qu'il accuse de ne pas sortir du cercle magique du christianisme et de perpétuer la domination d'un être supérieur, d'un « fantôme » que ce soit Dieu, l'État, l'Histoire ou l'Homme. Le livre de Stirner mit fin au succès de la philosophie de Feuerbach.

Utilisations et critiques de Hegel[modifier | modifier le code]

Les jeunes hégéliens peuvent être considérés comme véritablement hégéliens dans le sens où ils reprennent à leur compte et utilisent des méthodes hégéliennes, notamment la dialectique hégélienne. Mais cet hégélianisme est purement formel et les jeunes hégéliens ne manquent pas une occasion de critiquer Hegel, quand bien même ils se servent de certaines de ses formules. Les critiques portées contre le système de Hegel touchent d'abord les questions religieuses et notamment des affirmations telles que l'identité de la théologie et de la philosophie ou encore la supériorité objective et le caractère absolu de la religion chrétienne. Les jeunes hégéliens se sont également opposés à l'Église (luthérienne surtout) et au prosélytisme de celle-ci.

Ainsi c'est d'abord sur le plan religieux que se sont distingués les jeunes hégéliens, qui furent tous athées et critiques du christianisme. Les jeunes hégéliens ne se sont pas arrêtés à la religion et ont porté le débat jusqu'aux questions politiques. Sur le plan politique, ils sont révolutionnaires et refusent avec vigueur les conclusions conservatrices de Hegel, comme par exemple l'achèvement de l'histoire dans l'avènement de la Prusse impériale, et plus généralement le soutien apporté par celui-ci à la Prusse impériale. Les jeunes hégéliens envisagent, de diverses façons, une vaste transformation de la société.

Influence du mouvement[modifier | modifier le code]

L'époque des jeunes hégéliens est une époque politiquement agitée où une révolution semble se dessiner. En 1848 eut lieu la Révolution de Mars, « révolution manquée » qui acheva de jeter le discrédit sur ce mouvement philosophique qui tomba ensuite dans l'oubli, bien que son influence reste importante, à travers Marx et le marxisme notamment, mais également dans l'humanisme (Feuerbach) et l'anarchisme (Stirner). En philosophie allemande, l'époque qui suivit le discrédit des jeunes hégéliens fut celle du succès de la philosophie d'Arthur Schopenhauer.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Warren Breckman, Marx, the Young Hegelians and the Origins of Radical Social Theory: Dethroning the Self. New York, 1999.[1]
  • Warren Breckman, « Les hégéliens de gauche et l'État chrétien germanique: politique, religion et personnalité », La Revue française d'histoire des idées politiques, no 31 (1er Semestre, 2010), 57-80.
  • David Strauss, La Vie de Jésus, 1835
  • Bruno Bauer, Critique des évangiles synoptiques, Critique de l'Évangile selon saint Jean
  • August von Cieszkowski, Prolégomènes à l'historiosophie
  • Ludwig Feuerbach, L'essence du christianisme, 1841 Principes de la Philosophie de l’avenir, 1843
  • Karl Marx et Arnold Ruge, Annales franco-allemandes', 1842'
  • Max Stirner, L'Unique et sa propriété, 1845
  • Karl Marx et Friedrich Engels, La Sainte Famille, 1844 L'Idéologie allemande, 1846
  • Friedrich Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, 1888
  • Karl Löwith, De Hegel à Nietzsche, 1939
  • Henri Arvon, Aux sources de l'existentialisme : Max Stirner

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Friedrich Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande,‎ 1888