Dissolution des monastères

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Ruines de l'abbaye cistercienne de Tintern vendue en 1536

La dissolution des monastères est un épisode du règne d’Henri VIII d'Angleterre qui débute en 1538, lorsque le roi entreprend de confisquer les biens des ordres religieux d'Angleterre, du Pays de Galles et d'Irlande, et d’en détruire ou revendre les bâtiments.

L’Église possédait plus d’un cinquième des terres en Angleterre. La Dissolution obéit à une logique politique et économique. Le roi récupère les richesses des monastères et s’enrichit de la revente des abbayes, ce qui lui évite le recours à l’impôt pour remplir les caisses de l’État, et rallie durablement les acquéreurs des biens ecclésiastiques à la cause de la réforme anglicane.

Histoire[modifier | modifier le code]

La dissolution des monastères s’inscrit dans le contexte de la réforme religieuse en Europe occidentale qui voit un certain nombre de souverains et de princes abandonner l’Église catholique romaine et se convertir au protestantisme. La réforme anglicane effectuée par le roi d’Angleterre n’est pas à proprement parler une adoption du protestantisme, comme le montre l’Acte des six articles, mais elle signifie l’abandon de l’autorité du pape sur l’Église anglaise et la volonté de réformer une institution très critiquée[1].

Article détaillé : Anglicanisme.

Contexte religieux et politique[modifier | modifier le code]

La Couronne faisait face à une population (notamment les théologiens et le clergé) divisée sur la question de la réforme. Depuis John Wyclif, dont la doctrine avait été diffusée par les lollards, il existait en Angleterre un terrain favorable aux idées réformistes, tant sur le plan doctrinal (retour à la bible) que politique (volonté d'indépendance nationale). Nicholas Ridley, procurateur de l'université de Cambridge, spécialiste d'exégèse biblique, avait obtenu de l'Université la résolution « Que l'évêque de Rome n'a pas plus d'autorité ni de juridiction dévolue par Dieu sur ce royaume d'Angleterre qu'un autre évêque étranger »[2].

Si Thomas Cranmer soutenait l’indépendance de l’Église d'Angleterre, de nombreux intellectuels, et non des moindres, comme l'ex-chancelier Thomas More ou Reginald Pole, refusaient le schisme tandis que de l'autre côté, des personnalités comme Hugh Latimer appelaient au contraire à une réforme protestante beaucoup plus radicale que l'Église anglicane proposée par le roi.

Entre 1524 et 1527, le cardinal Thomas Wolsey avait déjà entrepris une ébauche de réforme, fermant trente monastères, notamment à Ipswich, sa ville natale, et à Oxford, où il avait fait ses études. Les bénéfices de l’opération servirent à la construction d’établissements d’enseignement public. Après avoir fermé le prieuré de sainte Frideswide, Wolsey fonda ainsi Cardinal college qui allait devenir le collège de Christ Church (Oxford).

En novembre 1529 furent publiées une série de lois qui visaient à réformer les abus, limitant les droits perçus sur la validation des testaments et les enterrements en terre consacrée, énonçant des règles plus sévères concernant le droit d’asile pour les délinquants et les criminels, limitant le cumul des emplois ecclésiastiques à quatre fonctions. Ces réformes religieuses eurent aussi pour effet de renforcer l’autorité royale.

Selon l'encyclopédie catholique, la dissolution des monastères était prévue d'avance dans le programme politique du roi et ne reposait sur aucun contexte du moment[3].

Les précédents en Angleterre[modifier | modifier le code]

La politique d'Henri VIII pouvait s'appuyer sur des précédents, certains vieux de deux cent ans.

Après la conquête normande, de nombreuses abbayes françaises possédaient de vastes propriétés et des maisons cadettes en Angleterre. Il s'agissait pour certaines de simples exploitations agricoles gérées par un moine expatrié, mais parfois aussi de riches fondations telles que le prieuré de Lewes, dépendant de l'ordre de Cluny et de son abbé. En raison des conflits incessants entre la France et l'Angleterre pendant la guerre de Cent Ans, les gouvernements anglais s'étaient inquiétés des sommes d'argent transférées vers la France, sommes que le roi de France pouvait confisquer à son avantage, ainsi que de l'autorité exercée par des ordres religieux français sur le sol anglais.

Les agents de l'administration royale avaient commencé par séquestrer les biens des prieurés étrangers entre 1295 et 1303, sous le règne d'Édouard Ier. Les prieurés étrangers furent contraints de verser de grosses sommes au Trésor, tandis que les exploitations étaient confisquées et mises sous tutelle, leurs revenus servant à alimenter les caisses du roi, ce qui représentait une source non négligeable de profits. Certaines maisons obtinrent leur naturalisation à condition de payer de lourdes amendes et force pots-de-vin, mais la plupart disparurent lorsque Henri V ordonna leur fermeture par un acte du parlement en 1414. Les terres accrurent à la couronne qui en conserva certaines, céda ou en vendit d'autres aux alliés du roi, et partagea le reste entre des monastères fraîchement créés comme l'abbaye de Syon ou les chartreux du prieuré de Sheen, et de nouveaux établissements d'enseignement. Cette politique fut reprise par Henri VI, avec notamment la fondation du collège d'Eton.

Le transfert des biens ecclésiastiques à des établissements d'enseignement inspira largement l'épiscopat anglais et de nouvelles fondations se multiplièrent vers la fin du XVe siècle et se poursuivirent au début du XVIe siècle. Les victimes de ces transferts étaient en général de petits établissements sans grandes ressources ni appuis abritant des religieux bénédictins ou augustins. Les grandes abbayes et les ordres religieux qui échappaient à l'autorité diocésaine, notamment les cisterciens, ne firent pas les frais de ces réquisitions. Les grands bénéficiaires en furent les universités d'Oxford et de Cambridge.

Lorsque le cardinal Wolsey fit fermer une vingtaine de monastères pour créer un nouveau collège, il sollicita et obtint une bulle papale (1524).

L'exemple européen[modifier | modifier le code]

En 1521, Martin Luther avait publié le De votis monasticis, déclarant que rien dans les écritures ne justifiait le monachisme, que celui-ci était inutile et même immoral au sens où il était en contradiction avec l’esprit du christianisme. Les vœux prononcés n’avaient aucune valeur et personne n’était tenu de les observer. Ces déclarations eurent un effet immédiat : une assemblée spéciale des augustins allemands (dont faisait partie Luther) se rassembla la même année, accepta les propositions de Luther et décida à la majorité que tous les membres du clergé régulier avaient la liberté de renoncer à leurs vœux et de donner leur démission. Dans le monastère de Luther, à Wittenberg, tous les religieux sauf un mirent cette décision à exécution. En 1524 éclata la révolte des Rustauds ou Bundschuh (ligue de la chaussure), que Luther condamna mais qu'animèrent des révolutionnaires comme Thomas Münzer (cf Marc Bloch) qui demanda la dissolution des ordres religieux. La révolte fut un échec, mais l'idée que les ordres religieux s'étaient frauduleusement appropriés des terres appartenant à la communauté fit son chemin[4].

La nouvelle ne tarda pas à arriver aux oreilles de princes et de souverains européens favorables à la réforme et à l’idée de mettre la main sur les biens de l’Église. En 1527, le roi de Suède Gustave Ier obtint un décret de la diète l’autorisant à confisquer autant de biens fonciers ecclésiastiques qu’il le jugerait nécessaire à l’augmentation des revenus du trésor. Certaines terres originellement concédées à l’Église par leurs propriétaires devraient désormais revenir à leurs héritiers. Ce projet enrichit le roi et priva les couvents suédois de leurs revenus, les obligeant à fermer ou à vivoter encore quelques années avant de disparaître dans les années 1580.

Frédéric Ier de Danemark réagit à son tour en 1528, séquestrant les biens de quinze des maisons religieuses appartenant aux ordres les plus riches mais les plus impopulaires. Son successeur fit passer une série de lois dans les années 1530 qui précipitèrent le déclin du monachisme danois.

En Suisse, une menace similaire pesait sur les monastères. En 1523, la cité de Zurich autorisa les religieuses à se marier et l’année suivante, elle ferma tous les monastères qui se trouvaient sur son territoire, utilisant les sommes récupérées pour subventionner l’éducation et aider les pauvres. Les anciens religieux se virent offrir une formation de réinsertion et des pensions. La cité de Bâle lui emboîta le pas en 1529, puis celle de Genève en 1530. En 1530, l’abbaye de Saint-Gall se vit un temps menacée, mais elle se trouvait sur des terres appartenant au Saint-Empire romain germanique et la tentative fut un échec.

Étapes de la dissolution[modifier | modifier le code]

C’est dans ce contexte problématique qu’Henri, ne pouvant obtenir du pape l'annulation de son mariage, se proclama chef suprême de l’Église d’Angleterre en février 1531. En avril 1533, une loi fut votée interdisant au clergé de faire appel devant un tribunal étranger (romain en l’occurrence) d’une décision royale en matière spirituelle ou financière.

En 1534, sous la pression du roi, le parlement autorisa Thomas Cromwell à aller inspecter les monastères, c’est-à-dire toutes les abbayes, prieurés et couvents sous le prétexte de vérifier la façon dont on expliquait la réforme aux moines, en réalité pour évaluer la valeur de leurs biens. Quelques mois plus tard, lorsque l'émotion provoquée par la venue d'un laïc dans des lieux habitués à des inspections épiscopales se fut calmée, Cromwell délégua ses pouvoirs à des commissaires laïques qui effectuèrent ce que l’on appela plus tard la visite des monastères.

Celle-ci commença au cours de l’été 1535, tandis que des prédicateurs et des sermonneurs (les railers) étaient chargés de monter en chaire et développer les trois thèses suivants :

  • les moines et les sœurs étaient des pécheurs, des hypocrites et des impies menant une vie de luxe et de débauche ;
  • ces moines et religieuses vivaient en parasites improductifs sur le dos des travailleurs et constituaient donc une menace économique ;
  • si le roi récupérait la fortune des monastères il n’aurait plus jamais besoin de lever d’impôts.
Inspection d'un monastère (Colchester ?) par Thomas Cromwell et ses hommes

Pendant ce temps, Thomas Cromwell accumulait les rapports des commissaires signalant tous les abus prétendument constatés, tant financiers que sexuels. En 1536, sur la base des accusations d’irrégularités reçues par Cromwell, le parlement vota une loi qui permettait au roi de saisir tous les monastères aux revenus annuels inférieurs à 200 livres sterling. Les couvents les plus modestes et les moins influents furent mis à sac, leurs résidents reçurent une pension tandis que leurs biens étaient confisqués. Le monachisme était déjà sur le déclin, et en 1536, il ne restait plus que 85 moines dans l’ensemble des treize établissements cisterciens du pays de Galles.

Ces premières mesures s’avérèrent financièrement décevantes. En avril 1539, un nouveau parlement vota une loi autorisant la mainmise royale sur le reste des monastères anglais. Certains abbés se révoltèrent et à l’automne, les abbés de Colchester, de Glastonbury et de Reading furent exécutés pour haute trahison. Les prieurs des chartreuses de Beauvale, de Londres et d'Axholme avaient été exécutés en 1535 pour avoir récusé la loi qui faisait du roi le chef de l’Église d’Angleterre. Seule l’abbaye de Saint Benet, dans le Norfolk, échappa à la dissolution.

Les autres abbés acceptèrent de signer l’acte qui faisait du roi le propriétaire de leur abbaye. Un certain nombre de bâtiments confisqués furent détruits pour récupérer le plomb de la toiture et les pierres qui servirent à construire des édifices séculiers. Des petites maisons bénédictines furent transformées en églises paroissiales, et parfois même achetées à cette fin par des communautés qui en avaient les moyens.

La tradition selon laquelle sévit alors une vague de destructions iconoclastes provient souvent d'une confusion entre les déprédations commises un siècle plus tard par les puritains avec celles qui eurent lieu dans les années 1530. Cependant les reliques furent dispersées et les pèlerinages déconseillés. Ce fut un coup dur porté à l’économie de centres comme Glastonbury, Walsingham, Bury St Edmunds, Shaftesbury et Cantorbéry qui s’étaient enrichis grâce à l’afflux des pèlerins.

Henri avait besoin d'argent. Une grande partie des abbayes furent revendue à une nouvelle classe de propriétaires terriens dont la fidélité à la réforme anglicane se voyait ainsi consolidée.

Conséquences[modifier | modifier le code]

Les abbayes d'Angleterre, du pays de Galles et d'Irlande comptaient parmi les plus grands propriétaires terriens et les plus importantes institutions du royaume. Dans les régions les plus éloignées de Londres, elles jouaient un rôle fondamental dans l'hébergement des voyageurs, la transmission du savoir, les œuvres caritatives, les soins hospitaliers et de santé, tout en fournissant du travail aux artisans locaux. La disparition soudaine de plus de huit cent de ces foyers d'activité allait causer bien des problèmes et le pouvoir n'aurait pu s'attaquer ainsi aux abbayes s'il n'avait pas rencontré un certain soutien de la population.

La destruction des bibliothèques figure parmi les plus grandes pertes de la réforme anglaise. Il ne reste que six des six cent volumes que possédait le prieuré de Worcester à l'époque de la dissolution. Trois volumes seulement subsistent de la bibliothèque des augustins d'York après la destruction de six cent quarante-six livres. Certains ouvrages furent détruits pour récupérer leur reliure précieuse, d'autres vendus par charretées entières, parmi lesquels des œuvres irremplaçables datant des débuts de la littérature anglaise. La plupart des manuscrits rédigés en vieil anglais furent perdus au cours de cet épisode.

« 

A great nombre of them whych purchased those supertycyous mansyons, resrved of those lybrarye bokes, some to serve theyr jakes, some to scoure candelstyckes, and some to rubbe their bootes. Some they solde to the grossers and soapsellers (John Bale, 1549)[5] »

Les hôpitaux religieux fermèrent également, avec de sérieuses conséquences au plan local. Les monastères avaient nourri les pauvres et distribué des aumônes pendant les périodes de disette. La disparition des monastères fit apparaître une armée de robustes mendiants qui fut un souci constant sous le règne des Tudors, contribuant à l'agitation sociale qui suscita les lois sur les pauvres sous le règne d'Édourd VI et d'Élisabeth. De plus, les abbayes étaient des employeurs plus compréhensifs que les nouveaux propriétaires aristocrates qui augmentèrent les loyers en exigeant une productivité accrue de leurs fermiers et métayers.

Plus généralement, la disparition des monastères contribua au déclin des pratiques contemplatives en Europe de l'Ouest au cours des siècles suivants, avec quelques rares exceptions comme celle des quakers.

La destruction des monastères rencontra une certaine opposition selon les régions. Dans le nord de l'Angleterre, notamment le Yorkshire et le Lincolnshire, on assista à un soulèvement populaire, le pèlerinage de Grâce, qui tint la Couronne en échec pendant quelques semaines. L'année suivante, il y eut un autre soulèvement dans le Norfolk. Des rumeurs circulèrent selon lesquelles le roi comptait mettre à sac les églises et taxer le cheptel. Les émeutiers réclamaient la fin de la dissolution, la démission de Thomas Cromwell et l'assurance que la fille aînée du roi, la catholique Marie Tudor, serait nommée héritière de la couronne à la place d'Édouard, son cadet. Henri calma les esprits en faisant des promesses, puis fit exécuter une partie des chefs de la rébellion sans autre forme de procès. Dans l'ouest, la rébellion du livre de prière de 1549 s'accompagna d'une demande de restauration des monastères.

Enfin sur le plan financier, on[Qui ?] a calculé que le roi n'avait récupéré qu'environ 37 000 livres sterling par an entre 1536 et 1547, soit environ un cinquième des bénéfices qu'en retiraient les moines, alors que la valeur totale des biens confisqués avait été évaluée à 200 000 livres. En effet, certains biens furent vendu pour des sommes dérisoires, voire purement et simplement offerts aux partisans du roi et il fallut donner une pension aux clercs dépossédés qui dans bien des cas continuèrent à officier dans leur paroisse.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Voir Lollards
  2. That the Bishop of Rome had no more authority and jurisdiction derived to him from God, in this kingdom of England, than any other foreign bishop.
  3. [1]
  4. (en) La Révolte des paysans allemands
  5. Un grand nombre de ceux qui achetèrent ces monuments de superstition utilisèrent ces livres les uns comme papier de toilette, les autres pour astiquer les bougeoirs, et d'autres encore pour faire reluire leurs bottes. Certains les vendirent aux épiciers et aux marchands de savon.