Sociologie des sciences

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

La sociologie des sciences est l'étude sociologique de la production des connaissances scientifiques et des instruments qui les rendent possibles. Elle porte ainsi une attention particulière aux institutions scientifiques, au travail concret des chercheurs, à la structuration des communautés scientifiques, aux normes et règles guidant l'activité scientifique, etc. La sociologie des sciences ne se limite donc pas à l'étude des relations entre science et société, quand bien même ces relations peuvent être un objet d'étude des sociologues des sciences.

La sociologie des sciences aborde des problématiques s'approchant souvent de l'épistémologie comme la question de la vérité ou celle de la connaissance, avec des points de vue souvent critiques envers la tradition positiviste tels qu'on en trouve au sein de certaines formes d'épistémologies constructivistes. Historiquement, c'est à Robert K. Merton qu'est attribuée la fondation de cette discipline. Il existe évidemment des précurseurs. La sociologie des sciences s'est transformée dans les années 1970 et 1980, avec un tournant qualifié de « relativiste ». Cette évolution fut à l'origine de nombreuses controverses. Ces querelles se sont aujourd'hui largement apaisées, et les travaux de sociologie des sciences sont aujourd'hui reçus avec intérêt par les autres disciplines analysant l'activité scientifique (histoire des sciences, philosophie des sciences, épistémologie, science studies). Dans bien des cas, les frontières disciplinaires sont assez floues.

Histoire[modifier | modifier le code]

Précurseurs[modifier | modifier le code]

Pendant plusieurs décennies, la science fut simplement ignorée de la plupart des sociologues. Merton rapporte ainsi qu'en 1935, lorsque S. C. Gilfillan, auteur de Sociology of invention dédicace son livre à ses collègues, il ne s'adresse en fait qu'à deux autres sociologues : L. J Carr et W. F. Ogburn[1] Cependant, quelques sociologues importants se sont déjà penché sur la science, à commencer par Émile Durkheim et Marcel Mauss, qui dans les Formes élémentaires de la classification mettent en vis-à-vis ces classifications primitives et les classifications scientifiques. C'est un exemple de l'une des premières tentatives d'approche sociologique de la connaissance scientifique. De même que les sociologues ignorèrent longtemps la science, l'histoire des sciences ignora la société. C'est avec les tentatives d'analyses marxistes de la science qu'une ébauche de sociologie de la science a pu être envisagée. En effet on retient généralement l'étude du soviétique Boris Hessen (en), Les racines sociales et économiques des Principia de Newton, comme le premier travail de mise en évidence de l'influence de la société sur le développement des sciences. C'est au 2e congrès international d'histoire des sciences et des techniques qui s'est tenu à Londres en 1931 que Boris Hessen présente son analyse. Il y met en évidence l'influence du contexte économique et social sur l'origine et le développement des Principia de Newton.

Robert K. Merton[modifier | modifier le code]

Le père de la sociologie des sciences est Robert K. Merton qui, le premier, considère la science comme une structure sociale normée. Dans un article de 1942 devenu un classique de la sociologie des sciences[2], Merton identifie un ensemble de normes qui ensemble constituent ce qu'il appelle l'Ethos de la science et sont censées guider les pratiques des individus et assurer à la communauté son autonomie :

  • l'universalisme (les connaissances scientifiques doivent être considérées indépendamment de leurs producteurs)
  • le communisme, encore appelé « communalisme » pour éviter les confusions (les connaissances scientifiques doivent rester des biens publics, leur appropriation privée doit donc être réduite au minimum)
  • le désintéressement (les scientifiques ne doivent avoir aucun intérêt à se détourner de la seule quête de la vérité)
  • le scepticisme organisé (le travail des chercheurs doit être inséré dans un dispositif institutionnel encourageant la mise en doute et la critique des résultats scientifiques).

Ces quatre normes, qui sont intériorisées par les scientifiques pendant leur apprentissage et entretenues par leur insertion institutionnelle dans le système, feraient de la science un système social distinct et relativement autonome, qu'elles stabilisent et régulent en la protégeant d'abus internes et en lui permettant de résister aux influences et intrusions des acteurs politiques et économiques. Elles rendraient possible l'exercice d'une libre rationalité. C’est dans une société démocratique que ces normes auraient le plus de chance d’être respectées, favorisant le développement de la science. La sociologie mertonienne des sciences domine les années 1950 et 1960. Elle refuse de s’intéresser au contenu de la science qu’elle considère comme étant du ressort de l’épistémologie.

« Tournant relativiste »[modifier | modifier le code]

À partir des années 1970, le renouvellement de la sociologie des sciences passe par la critique de la sociologie « institutionnelle » qui refuse de considérer les contenus scientifiques en se fondant sur une philosophie positiviste des sciences. Il s’agit d’ouvrir la « boîte noire » de la science. Le courant SSK (Sociology of Scientific Knowledge) rassemble deux équipes de sociologues qui, partant de l’hypothèse commune que les contenus scientifiques sont entièrement déterminés par la société et la culture, mènent des programmes d’étude assez proches. Ces deux programmes « relativistes » sont :

  • Le programme fort (Strong Program). Conçu dans les années 1970 à l’université d'Édimbourg par David Bloor et Barry Barnes, le programme fort rejette une sociologie de l’erreur, qui invoque traditionnellement deux types d'explication différents selon qu'une théorie scientifique rencontre le succès ou au contraire l'échec : d'un côté, la vérité et la rationalité, de l'autre, des facteurs sociaux, psychologiques et idéologiques. Des causes sociales, plutôt que naturelles, doivent permettre d'expliquer les succès comme les échecs, les croyances vraies comme les croyances fausses (principe de symétrie). Les études de cas inspirées du programme fort portent majoritairement sur l’histoire des sciences.
  • Le programme empirique du relativisme (Empirical Program of Relativism ou EPOR). Né dans le prolongement du programme fort et conçu à l’université de Bath par Harry Collins, l’EPOR cherche à montrer la flexibilité interprétative des résultats expérimentaux. Il a pour objet d’étude privilégié les controverses scientifiques qui résultent de cette flexibilité. Puisqu’il n’existe pas d’expérience cruciale permettant de clore une controverse (thèse Duhem-Quine, exprimée notamment dans les Deux Dogmes de l'empirisme), ce sont des mécanismes sociaux qui vont imposer une interprétation unique. La négociation a lieu au sein d’un petit groupe de spécialistes (appelé core set) dont les autres scientifiques acceptent les conclusions. C’est donc une approche de type micro-sociologique. Les sociologues participant à l’EPOR enquêtent de préférence sur des cas contemporains, parfois à la frontière des sciences.

Les critiques des programmes relativistes dénoncent le parti pris réductionniste du principe de symétrie qui consiste à exclure les facteurs naturels dans le succès ou l’échec d’une théorie scientifique. S’ils reconnaissent qu’il existe une certaine flexibilité interprétative des données d’une expérience, les interprétations possibles restent limitées et ne peuvent être manipulées au gré des intérêts de tel ou tel chercheur.

Actuellement[modifier | modifier le code]

Courants[modifier | modifier le code]

Comme beaucoup de disciplines en sciences sociales, la sociologie des sciences regroupe plusieurs courants de pensée, qui se distinguent entre eux par leurs objets, leurs méthodes, leurs conceptions de la sociologie de la science. Parmi les courants marquants de la période contemporaine, il y a la théorie de l'acteur-réseau (Actor-Network Theory ou ANT). Développé en France par Michel Callon et Bruno Latour, ce courant a profondément marqué les nouvelles sociologies et fait partie des approches les plus citées dans les travaux internationaux autour des sciences.

Principaux thèmes[modifier | modifier le code]

Il existe bien sûr un très grand nombre d'objets d'étude en sociologie des sciences, mais on peut distinguer quelques grands thèmes.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Cette anecdote est résumée par Michel Dubois dans son manuel de sociologie des sciences. Merton l'évoque dans R. K Merton, « The sociology of Science. An episodic memoir », in R. K. Merton, J. Gaston (eds), The sociology of science in Europe, London, Southern Illinois University Press, 1977.
  2. “The Normative Structure of Science”, republié en 1973

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Dubois Michel. (1999), Introduction à la sociologie des sciences et des connaissances, Paris, PUF.
  • Dubois Michel. (2001), La nouvelle sociologie des sciences, Paris, PUF.
  • Martin Olivier. (2000), Sociologie des sciences, Paris, Armand Colin.
  • (en) Merton R. K., « The Normative Structure of Science » (1942) in Storer N.W. (ed.), The Sociology of Science, Chicago, 1973, University of Chicago Press, p. 267-278
  • (en) Sheila Jasanoff, Gerald E. Markle, James C. Petersen et Trevor Pinch, Eds. Handbook of Science and Technology Studies. Londres-New Delhi, Sage, 1985. (Une refonte de cet ouvrage de base est en cours --2005)
  • Berthelot J.-M., Martin O., Collinet C. (2005), Savoirs et savants. Les études sur la science en France, Paris, PUF.
  • Vinck Dominique. (2007), Sciences et société. Sociologie du travail scientifique, Paris, Armand Colin.
  • Yves Gingras. (2013), Sociologie des sciences, Paris, PUF.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]