Arculfe

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Plan de l'église du Saint-Sépulcre selon la description de l'évêque Arculfe (Vienne, Bibliothèque nationale autrichienne, cod. 458, IXe siècle)

Arculfe serait un évêque gaulois parti en pèlerinage en Terre sainte dont l'abbé irlandais Adomnan d'Iona invoque le témoignage dans son traité De locis sanctis composé entre 679 et 688[1].

Identification[modifier | modifier le code]

Ce personnage est complètement inconnu par ailleurs, et son nom même (en latin Arculfus) n'est pas autrement attesté. L'abbé Adomnan allègue son témoignage de manière insistante dans son traité (notamment au début et à la fin), mais donne très peu d'informations sur lui. D'autre part Bède le Vénérable, dans son Histoire ecclésiastique du peuple anglais (V, § 15), parlant incidemment d'Adomnan et de son traité, évoque en une phrase le voyage d'Arculfe (dont il orthographie le nom Arcuulfus), avant de donner dans les § 16 et 17 un résumé de l'ouvrage.

En introduction à son traité, l'abbé Adomnan présente sa source : « Arculfe, saint évêque, Gaulois de nation », qui aurait passé neuf mois à Jérusalem et qui, « informateur véridique et digne de foi », lui aurait fait un « récit fidèle et indubitable » qu'il aurait pris soigneusement en note[2]. On n'en saura pas plus de l'informateur, dont le nom est simplement rappelé ensuite à nombre d'endroits du texte (86 fois), comme en III, 4 (« Arculfe, le saint homme qui nous a raconté tout cela sur la croix du Seigneur, qu'il a vue de ses propres yeux et qu'il a baisée ») ou à la fin (« Je supplie les lecteurs de ce bref livre d'implorer la clémence divine pour le saint prêtre Arculfe qui, après avoir visité les Lieux saints, a eu la bonté de me dicter son témoignage »).

Bède le Vénérable, qualifiant Arculfe d'« évêque des Gaules », précise qu'au retour de son voyage le navire où il était embarqué fut jeté par une tempête sur la côte occidentale de la (Grande-)Bretagne, et qu'après bien des péripéties (« post multa ») il rencontra l'abbé Adomnan à qui il put apporter son témoignage sur les Lieux saints[3].

On ignore quel était le siège de cet évêque Arculfe[4], et ce fait étonnant a attiré l'attention de plusieurs historiens : Adomnan présentant Arculfe, de façon très appuyée, comme le garant indubitable de ce qu'il rapporte, il aurait été dans le sens de son propos de l'identifier plus précisément. Une tradition récente et peu étayée fait d'Arculfe un évêque de Périgueux[5]. Les circonstances relatées très vaguement par Bède de la rencontre d'Arculfe et d'Adomnan ne laissent pas non plus de surprendre : elles paraissent supposer un voyage de retour d'Arculfe par le détroit de Gibraltar et l'Atlantique, non autrement attesté à ces époques ; et la tempête déportant le navire jusqu'à la côte occidentale de la Grande-Bretagne inspire également du scepticisme à certains historiens. Plusieurs auteurs des dernières décennies ont mis en doute l'existence réelle de cet Arculfe[6].

Le De locis sanctis[modifier | modifier le code]

Un point qui paraît faire consensus aujourd'hui, c'est que le De locis sanctis est avant tout une œuvre de l'abbé Adomnan d'Iona (y compris dans la langue du texte, qui est du latin « insulaire ») : même si un « Arculfe » a réellement existé, il n'est au plus qu'une des sources de la matière de l'ouvrage. Celui-ci est composé de trois livres : le premier décrit Jérusalem et notamment le Saint-Sépulcre et les saintes reliques, dont un Saint-Suaire (sans raconter le voyage aller d'Arculfe) ; le second passe en revue les Lieux saints de Palestine en-dehors de Jérusalem, puis les villes de Damas, Tyr et Alexandrie dans les trois derniers chapitres (§ 18, 19, 20) ; le troisième traite de la ville de Constantinople, où Arculfe est dit avoir séjourné plusieurs mois venant d'Alexandrie, et raconte notamment trois miracles, deux concernant une image de saint Georges à Diospolis, un concernant une icône de la Vierge, qu'Arculfe aurait entendus de la bouche d'habitants de la capitale impériale. Le livre III se termine par l'évocation assez inattendue d'un « Mont Vulcain » crachant le feu en permanence qu'Arculfe aurait « vu de ses propres yeux » à douze milles à l'est de la côte de la Sicile.

On a relevé des erreurs et des contradictions dans le récit, des monuments mal situés[7]. On a également souligné que nombre des descriptions correspondent en fait à des réalités bien antérieures à l'époque, ce qui exclut qu'elles proviennent d'un témoin contemporain[8]. Certains éléments, d'autre part, comme les récits de miracles, sont des lieux communs de l'hagiographie de l'époque, dont on retrouve des équivalents très proches dans d'autres textes.

Le texte évoque au passage, à deux reprises (II, 26 et 27), un solitaire nommé Pierre, originaire de Bourgogne, qui quitta momentanément son ermitage pour accompagner Arculfe dans son circuit à Nazareth et au Mont Thabor.

Postérité[modifier | modifier le code]

Bède le Vénérable, en plus d'un bref résumé dans l'Histoire ecclésiastique du peuple anglais (V, § 16-17), a réalisé vers 702/703 une réécriture du texte de l'abbé Adomnan, dont il jugeait le style « embarrassé » (laciniosus). Son De locis sanctis est très proche du premier, mais le « personnage » d'Arculfe disparaît presque complètement (mentionné deux fois au lieu de 86 fois chez Adomnan) ; il a d'autre part emprunté quelques éléments à saint Jérôme et à l' Epistula ad Faustum presbyterum de situ Hierosolymæ attribuée à Eucher de Lyon.

Le De locis sanctis original d'Adomnan est conservé dans treize manuscrits (contre environ deux cents pour la version de Bède). Les plus précieux sont des manuscrits très anciens où le texte est accompagné de plans : Berne, Bibliothèque cantonale, Ms. 582 (IXe siècle) ; Paris, BnF, Ms. lat. 13 048 (IXe siècle). Celui qui est considéré comme le plus ancien est un manuscrit Cotton de la British Library (VIIIe ‑ IXe siècle), mais il a été fortement endommagé lors de l'incendie de la collection Cotton en 1731 et les illustrations manquent. Le texte a été édité pour la première fois par Jacob Gretser (Adamanni Scoto-Hiberni abbatis celeberrimi de situ Terræ sanctæ et quorumdam aliorum locorum ut Alexandriæ et Constantinopoleos libri tres, Munich, Hertsroy, 1619).

Éditions du texte[modifier | modifier le code]

  • Patrologia Latina, vol. 88, col. 779-814.
  • Denis Meehan (éd., trad.), Adamnan's De locis sanctis (texte critique de L. Bieler et traduction anglaise), Scriptores Latini Hiberniæ 3, Dublin, The Dublin Institute for Advanced Studies, 1958.
  • Ludwig Bieler (éd.), Adamnani De locis sanctis, dans Itineria et alia Geographica, Corpus Christianorum, Series Latina 175, Turnhout, Brepols, 1965, p. 175-234.

Lien externe[modifier | modifier le code]


Références[modifier | modifier le code]

  1. 679 est l'année où Adomnan devint abbé du monastère d'Iona, 688 l'année où il offrit son De locis sanctis au roi Aldfrith de Northumbrie, qui, selon Bède le Vénérable, en assura la diffusion.
  2. « Arculfus, sanctus episcopus gente Gallus, diversorum longe remotorum peritus locorum, verax index et satis idoneus, in Hierosolymitana civitate per menses novem hospitatus et loca sancta cottidianis visitationibus peragrans, mihi Adomnano, hæc universa quæ infra exaranda sunt experimenta diligentius perscrutanti et primo in tabulas describenti, fideli et indubitabili narratione dictavit, quæ nunc in membranis brevi textu scribuntur ».
  3. « Scripsit idem vir de locis sanctis librum legentibus multis utillimum, cujus auctor erat docendo ac dictando Galliarum episcopus Arcuulfus, qui locorum gratia sanctorum venerat Hierosolymam, et lustrata omni terra repromissionis Damascum quoque, Constantinopolim, Alexandriam, multas maris insulas adierat, patriamque navigio revertens vi tempestatis in occidentalia Brittaniæ litora dilatus est, ac post multa ad memoratum Christi famulum Adomnanum perveniens, ubi doctus in Scripturis sanctorumque locorum gnarus compertus est, libentissime est ab illo susceptus, libentius auditus, adeo ut quæque ille se in locis sanctis memoratu digna vidisse testabatur cuncta mox iste litteris mandare curaverit ».
  4. Cf. « Arculf, whose Gaulish see has still to be identified [...] » (Yitzhak Hen, « Holy Land Pilgrims from Frankish Gaul », Revue belge de philologie et d'histoire, vol. 76, fasc. 2, 1998, p. 291-306).
  5. On trouve cette identification du siège sous la plume de l'abbé François-Georges Audierne (1798-1891), qui fut vicaire général de l'évêque de Périgueux, dans les notes critiques qu'il ajouta à la réédition en 1842 d'un ouvrage du XVIIe siècle sur l'histoire du diocèse (R. P. Jean Dupuy, L'État de l'Église du Périgord depuis le christianisme, Périgueux, 1629, puis 1842, p. 263). Cependant, il remarque lui-même que la Gallia Christiana n'en parle pas plus que Dupuy, et les historiens plus récents ne paraissent pas plus convaincus.
  6. François Chatillon, « Arculfe a-t-il réellement existé ? », Revue du Moyen Âge latin, vol. 23, 1967, p. 134-138 ; Natalie Delierneux, « Arculfe, sanctus episcopus gente Gallus, une existence historique discutable », Revue belge de philologie et d'histoire, vol. 75, n° 4, 1997, p. 911-941 ; Lawrence Nees, « Insular Latin Sources, "Arculf", and Early Islamic Jerusalem », dans Michael Frassetto, Matthew Gabriele et John D. Hosler (dir.), Where Heaven and Earth Meet : Essays in Honor of Daniel F. Callahan, E. J. Brill, 2014, p. 81-100. Selon Thomas O'Loughlin (Adomnán and the Holy Places : The Perceptions of an Insular Monk on the Locations of the Biblical Drama, Londres et New York, T. & T. Clark, 2007, p. 61-63), l'existence d'un certain Arculfe est possible, mais indémontrable et non nécessaire pour expliquer le De locis sanctis, et ce peut très bien être une simple fiction littéraire (« a literary device »). Avis opposé : John Tolan, « Le pèlerin Arculfe et le roi Mavias : la circulation des informations à propos des "Sarrazins" au VIIe ‑ VIIIe siècle, de Jérusalem à Iona et Yarrow », dans Joëlle Ducos et Patrick Henriet (dir.), Passages : déplacements des hommes, circulation des textes et identités dans l'Occident médiéval (actes du colloque de Bordeaux, 2-3 février 2007), 2013, p. 175-186 (« Nier l'existence du pèlerin Arculfe crée plus de problèmes que cela n'en résout », p. 178).
  7. John Wilkinson (Jerusalem Pilgrims Before the Crusades, Warminster, 1977), notant de multiples erreurs, suppose qu'Adomnan a terminé son texte de mémoire après le départ d'Arculfe.
  8. Cependant il y aussi des éléments contemporains, notamment « Mavias, roi des Sarrazins », c'est-à-dire le calife Muawiya (regn. 661-680), qui est mentionné en I, 10 à propos du Saint-Suaire qu'un Juif croyant au Christ avait dérobé peu après la Résurrection et qui était resté dans des mains privées jusqu'à trois ans avant le séjour d'Arculfe. Muawiya, qui ordonne une épreuve pour vérifier le caractère miraculeux de la relique, apparaît comme un souverain quasi-chrétien. D'autre part, ce texte paraît être le seul à faire mention de la première mosquée élevée par les musulmans sur le Mont du Temple (I, 1) : une « maison de prière quadrangulaire », bâtiment en bois « construit à peu de frais » (vili fabricati) capable d'accueillir trois mille hommes.