Magoua

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Le Magoua est une variété régionale du français québécois basilectal parlée entre Trois-Rivières et Maskinongé.

Comme ethnonyme, Magoua désigne les descendants des anciens coureurs de bois, ces Indiens Blancs, qui ont squatté la région dès 1615[1], soit bien avant que la France ne songe à une présence militaire en ces lieux. Le premier fort avec des habitations bourgeoises n'y sera construit qu'en 1634, reléguant les Magouas dans les faubourgs[2].

Origine[modifier | modifier le code]

On retrouve le mot sous diverses formes (makua, makw, mako, makkw, mashku, masku, mahkwa, maxkwa, etc.) dans plusieurs langues de la grande famille linguistique algonquienne, où il signifie « ours » . On le trouve aussi dans l'édition de 1913 de Handbook of Indians of Canada : « Makwa (‘bear'): A gens of the Chipewa, Mä-kwä',— Morgan, Anc. Soc., 166, 1877 »[3].

Selon l'entrée au Handbook de 1913, « makwa » renverrait au « clan de l'ours » chez les Chipewas. Pour ce qui est du terme « chipewa » les auteurs du Handbook canadien de 1913 s'appuyaient sur un ouvrage de Lewis Henry Morgan[4], un des pionniers de l'anthropologie aux États-Unis qui, au surplus, s'intéressa particulièrement aux questions relatives aux systèmes claniques chez les Indiens d'Amérique. Dans une ré-édition de cet ouvrage de Morgan en 1963, à la page 170, on peut lire que le clan de l'ours (Mä-kwä') est l'un des vingt-trois clans formant la tribu Ojibwa. Or d'après The Indian Tribes of North America, édité en 1952 par l'anthropologue américain J. R. Swanton :

  • « Chippewa » et « Ojibwa » sont des synonymes désignant « the type of tribe of one of the two largest divisions of the Algonquian linguistic stock »[5].
  • « Algonkin » désignerait « the easternmost division of the Chippewa group of the Algonquian linguistic stock »[6].

Cette « easternmost division » se subdivise elle aussi en onze segments dont le plus oriental est connu sous le nom de « Weskarini » (Ouscarini). Le terme « algonkin » (en français « algonquin ») « was applied originaly to one band, the Weskarini », ce qui signifie qu'avant de donner lieu à une catégorie linguistique, le terme « algonquin » fut un ethnonyme utilisé par les premiers explorateurs européens arrivés vers la fin du XVIe siècle dans la région de Trois-Rivières que les Wescarini avaient tout intérêt à considérer comme étant située sur leurs territoires de chasse. Le clan de l'ours (makua), mentionné dans le Handbook canadien de 1913, était sans doute un des clans du groupe Weskarini (Ouescarini)[réf. nécessaire].

À la veille de la traite des fourrures, vers la fin du XVIe siècle ou au début du XVIIe, la plupart des groupes qui seront plus tard appelés « Algonquins » occupaient l'immense bassin versant de la rivière des Outaouais ; les ethnohistoriens contemporains parlent de six grands groupes y exploitant des territoires plus ou moins contigus. Selon la terminologie de Bruce Trigger, il s'agissait, d'ouest en est, des Otaguottouemin, des Matououeskarini, des Keinouches, des Kichesipirini, des Onontchataronon et des Oueskarini[7].

Néanmoins, sur cette même carte, Trigger signalait vaguement la présence d'un autre groupe (« other algonkin tribes »), qu'il situait au nord-est, légèrement en retrait des cinq groupes mentionnés précédemment, soit au nord du lac Saint-Pierre et immédiatement à l'ouest du bas Saint-Maurice. Plus récemment[Quand ?], Maurice Ratelle rappelait que Champlain, sur une carte tracée en 1612, avait écrit « contrée de Batiscan » à l'endroit où Trigger plaçait ses « autres tribus algonquin », et là où, écrivit Champlain en 1613, on lui aurait indiqué l'endroit où se tenait la Petite nation (Ouescharini) : « […] & continuant no∫tre route à mont ladicte riuiere, [Rivière-des-Outaouais], en trouuames vne autre fort belle & ∫patieuse, qui vient d'vne nation appelée Oue∫charini , le∫quels ∫e tiennent au Nord d'icelle, & à 4. iournées de l'entrée. »[8]. L'historien Ratelle en concluait que « Batiscan et sa bande circulaient aux sources de deux rivières dont l'une ne peut être que l'actuelle Mattawin qui se jette dans le Saint-Maurice, et dont l'autre peut tout aussi bien être la Maskinongé, la Yamachiche ou l'Assomption »[9]. Il faisait également remarquer qu'une carte plus récente de Champlain (1632) « […] laisse croire que cette deuxième rivière serait la rivière du Loup [près de Yamachiche »[9]. Sur cette dernière carte, Champlain avait en effet situé la Petite nation des « Algomequins » juste à l'ouest de la rivière Saint-Maurice, c'est-à-dire plus ou moins là où sa carte de 1612 avait situé la « Contrée de Bati∫can ». À la page 26 de son article, Ratelle résumait sa thèse par une carte intitulée « Localisation des groupes algonquins et de certaines nations voisines au début du XVIIe siècle ». Or la Commission de Toponymie du Québec, dans un ouvrage intitulé Toponymie Algonquine et publié six ans plus tard, reprenait la carte de Ratelle, avec le même titre et les mêmes informations. Le Dictionnaire biographique du Canada présente Batiscan (« Batisquan ») comme un « chef algonquin de la région de Trois-Rivières ; circa 1610-1629 »[10].

Les autres tribus de Trigger pourraient avoir été un groupe algonquin principalement constitué de familles Oueskarini nomadisant dans ce que Champlain avait appelé quelques années plus tôt la « contrée de Bati∫can ». Selon le premier volume de l'Atlas historique du Canada, le retrait des Iroquoiens du Saint-Laurent, entre 1550 et 1580, aurait permis aux Algonquins Ouescarinis de s‘étendre en aval de Montréal au moins jusqu'au-delà du lac St-Pierre[11].

Quelques familles (ou clans) de l'ours du groupe ouescarini, auxquels se seraient peut-être joints entre autres des éléments Kichesipirini, auraient très bien pu être tentés de contrôler l'accès au comptoir de traite de Trois-Rivières, aux dépens d'autres groupes situés en amont (Algonquins de l'Outaouais, Nipissing du lac éponyme, Hurons de la Baie Georgienne, etc.). Il est de notoriété publique que, pour comprendre les relations entre Européens et Autochtones au temps de la traite des fourrures, la clé la plus efficace demeure cette tendance, observable, tant chez les premiers que chez les seconds, à vouloir se placer en tête de ligne. On sait par ailleurs que la crainte de rencontrer l'Iroquois, au XIIe siècle, avait modifié le trajet du transport des ballots de fourrure des Grands Lacs jusqu'à Québec, ce qui ne pouvait que favoriser le ou les groupes contrôlant la portion la plus orientale des territoires algonquins, ce qui était le cas des Ouescarinni (notamment des membres du clan de l'ours). Toujours selon Trigger, Champlain « […] was informed that it was possible to travel across the interior of Quebec to the Headwaters of the St. Maurice River by way of the Gatineau and that the Algonkin sometimes followed this route to avoid the Iroquois »[12]. Le noyau de ceux qu'on nomme les Algonquins de Trois-Rivières devait donc être la branche la plus orientale du peuplement algonquin du bassin de l'Outaouais, soit des Ouescarinis, qui étaient pour certains les gens de Batiscan. L'historien Benjamin Sulte était d'opinion que « Toute la région qui va de Berthier à Batiscan était alors [en 1609] un territoire de chasse fréquenté par des Algonquins du haut de l'Ottawa, qui se rendaient au Lac Saint-Pierre au moyen de cours d'eau venant du nord et du nord-ouest, comme le Saint-Maurice, les deux rivières Yamachiche, la rivière du Loup et la rivière Maskinongé »[13].

  • Le terme « magoua » peut avoir été considéré par les descendants des ancêtres algonquins de la Petite Mission comme un ethnonyme noble ;
  • Avant même que les arrivants européens qualifient leurs ancêtres d'« Algonquins », il y a de fortes chances pour que ceux-ci se soient considérés comme des Ouescarinis membres du clan de l'Ours (Magouas). Il n'est donc pas surprenant que les colons, devenus par la suite leurs voisins, les aient appelés « Magouas ». Sauf que, une fois passé dans le vocabulaire des nouveaux venus, le terme a perdu toute sa noblesse pour devenir sarcasme et parfois outrage.

Comme ethnonyme, le mot « Makwa »/« Magoua » désigne la nation Makwanini-Algonquins de Trois-Rivières bien avant que la présence européenne nomme cet endroit « Contrée de Bastican » (du grand chef Bastican-Tchmirinoue : « tchimi » signifie « chef » et « irinoue » « les gens », soit « chef des gens »). Le premier poste de traite français fut construit en 1634. Ces algonquins-makwanini sont errants jusqu'en 1865, quand cinq familles s'installent près du moulin Stantin à Yamachiche, qui fut nommé « village de Mission » par l'Abbé Napoléon Caron le 5 mars 1924. Suite à une éducation relieuse considéré suffisante, le 27 décembre 1964, ces algonquins-Makwanini de la Petite-Mission de Yamachiche ont été admis comme des paroissiens à part entière[14]. Presque le tiers de la communauté contemporaine des Makwanini-Algonquins de Trois-Rivières descend des algonquins ayant pris part à la guerre de 1812-1814[15]..

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. "squatter" dans le sens que ces pionniers se sont installés sur des terres inexploitées par l'autorité coloniale, sans titre de propriété et sans payer de redevances (d'après la définition du Petit Robert).
  2. Wittmann (1995-2001). Michaud (2014) y voit plutôt une communauté métisse, installée de nos jours dans le "Petit Village" de la municipalité de Yamachiche.
  3. (en) James White (dir.), Handbook of Indians of Canada (publié comme un appendice au Tenth Report of the Geographic Board of Canada), originellement publié à Ottawa par Imprimeur du Roi en 1913, Coles Publishing Company, 1971
  4. (en) Lewis Henry Morgan, introduction de Eleonor Burke Leacock, Ancient Society : or researches in the lines of human origress from savagery through barbarism to civilization, Cleveland, World Pub. Co., 1877, 1963.
  5. (en) John Reed Swanton, The Indian Tribes of North America, Genealogical Publishing Company, 1952 (réédité) (ISBN 978-0-8063-1730-4), p. 260
  6. (en) John Reed Swanton, The Indian Tribes of North America, Genealogical Publishing Company, 1952 (réédité) (ISBN 978-0-8063-1730-4), p. 544
  7. (en) Bruce G. Trigger, The Children of Aataentsic : A History of the Huron People to 1660, Kingston et Montréal, McGill – Queen's University Press, 1987, p. 279
  8. Georges-Émile Giguère (présenté par), Œuvres de Champlain, 3 tomes, vol. 1, Éditions du Jour, Montréal, 1973 , p. 447
  9. a et b Maurice Ratelle, « La localisation des Algonquins de 1534 à 1650 », Recherches amérindiennes au Québec XXIII, (2-3), 1993, pp. 25-38
  10. Elsie McLeod-Jury, « Batiscan », Dictionnaire biographique du Canada. I: 82. Québec, Presses de l'Université Laval, 1966, p. 82
  11. (en) Bruce G. Trigger, « The St Lawrence valldey, 16th century », in R. Cole Harris et Geoffrey J. Matthews, Historical Atlas of Canada : From the Begining to 1800, vol. 1, University of Toronto Press, 1987
  12. (en) Bruce G. Trigger, The Children of Aataentsic : A History of the Huron People to 1660, Kingston et Montréal, McGill – Queen'sUniversityPres, 1987, p. 278.
  13. Benjamin Sulte, « La Rivière-du-Loup (en haut) », in G. Malchelosse Mélanges historiques. Études éparses et inédites de Benjamin Sulte, vol. 10, Montréal, imprimeur-éditeur G. Ducharme, 1922, pp. 5-65
  14. J. Alide Pellerin, Yamachiche et son histoire 1672-1978, Les Éditions du Bien public, Trois-Rivières, 1980, pp. 281 et 284
  15. Denys Delâge et Claude Hubert, « Réponse au Ressources Naturelle du Québec », Affaires autochtones, Expertise, 2017[réf. insuffisante].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Cheryl A. Demharter, « Les diphtongues du français canadien de la Mauricie » The French Review, 1980, pp. 848-864
  • Cheryl A. Demharter, Une Étude phonologique du français parlé à Sainte-Flore, Province de Québec, Tulane University, New Orleans: Ph.D. dissertation 1981 [présentation en ligne]
  • Denise Deshaies-Lafontaine, A socio-phonetic study of a Quebec French community: Trois-Rivières, University College of London : Doctoral thesis, 1974, 390 pages, [présentation en ligne]
  • Denise Deshaies-Lafontaine, « Le français parlé à Trois-Rivières et le français parlé dans la ville de Québec », Langue et Société au Québec, Québec, 11-13 novembre 1982 (Atelier 215).
  • Denise Deshaies-Lafontaine, « Deux analyses sociolinguistiques : Trois-Rivières et Québec », in Michel Amyot et Gilles Bibeau (ed.), Le statut culturel du français au Québec, Québec : Éditeur officiel du Québec, vol. 2, 1984, pp. 206–208 [présentation en ligne]
  • (fr+en) Emmanuel Michaud, Ni Amérindiens ni Eurocanadiens : Une approche néomoderne du culturalisme métis au Canada, Thèse Ph.D., université Laval, Québec, 2014 [présentation en ligne]
  • Henri Wittmann, « Contraintes linguistiques et sociales dans la troncation du /l/ à Trois-Rivières », Cahiers de linguistique de l'université du Québec no 6, 1976 pp. 13-22 [lire en ligne] [PDF]
  • Henri Wittmann, « Grammaire comparée des variétés coloniales du français populaire de Paris du 17e siècle et origines du français québécois », Revue québécoise de linguistique théorique et appliquée no 12, 1995, Le français des Amériques, Presses universitaires de Trois-Rivières, pp. 281-334 [lire en ligne] [PDF]
  • Henri Wittmann, « La forme phonologique comparée du parler magoua de la région de Trois-Rivières », Revue québécoise de linguistique théorique et appliquée no 13, 1996, Presses universitaires de Trois-Rivières, pp. 225-243 [lire en ligne] [PDF]
  • Henri Wittmann, « Les créolismes syntaxiques du français magoua parlé aux Trois-Rivières », Français d'Amérique : variation, créolisation, normalisation (Actes du colloque, université d'Avignon, 8-11 octobre 1996), dir. Patrice Brasseur, pp. 229-248, université d'Avignon, Centre d'études canadiennes, 1998 [lire en ligne]
  • (fr+en) Henri Wittmann, « Les équivalents non existentiels du verbe être dans les langues de l'Afrique de l'Ouest, en créole haïtien et en français magoua », 9e Congrès international des études créoles, Aix-en-Provence, 24-29 juin 1999 [lire en ligne] [PDF]
  • Henri Wittmann, « Les Magouas aux Trois-Rivières », Conférence, 1er Séminaire annuel du Centre d'analyse des langues et littératures francophones d'Amérique, Carleton University, Ottawa, mars 2001
  • Rémi Savard, Les Magouas, Résiliance d'une communauté Algonquine en Mauricie, Expertise, 2013
  • Denys Delâge et Claude Hubert, Mémoire orale contemporaine des Métabenutins Uininis, 2011
  • Yvon Couture, Parlons Magoua, Collection Racines Amérindiennes, Québec, Éditions HypèreBorée, 2017 (ISBN 978-2-920402-14-0)
  • Yvon Couture, Messager du Grand Mystère, Récit, Éditions HypèreBorée, 2015 (ISBN 2-920402-09-9)
  • Yvon Couture, Nouveau Lexique Français-Algonquin, Éditions HypèreBorée, 2012 (ISBN 2-920402-10-2)
  • Yvon Couture, Aki Téwégan, Le tambour de la terre, Collection Racines Amérindiennes, Éditions HypèreBorée, 2000 (ISBN 2-922134-04-0)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]