Francitan

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Le francitan est une forme de parler mêlant français et occitan dans les régions de France où l'occitan est la langue traditionnelle.

Contrairement au français méridional avec lequel il est parfois confondu, le francitan n'est pas une variante régionale du français[1]. C'est un état hybride[2] également qualifié de créole ou de pidgin[1],[3],[4].

Souvent dénommé « accent du Sud » ou « accent du Midi », le francitan se distingue du français standard par ses particularités phonétiques et phonologiques[5] mais également par un lexique et une syntaxe[3] influencés notamment par l'occitan.

Le francitan est issu d'une situation diglossique entre le français standard (variété dominante) et l'occitan (idiome dominé) où il représente une étape intermédiaire, et presque finale d'assimilation linguistique des occitans[6].

Il est présent dans toute l'aire francophone de l'Occitanie mais avec des différences entre les régions et les groupes sociaux. Un même individu peut utiliser plusieurs niveaux de langage francitan[7].

Définitions[modifier | modifier le code]

L'influence du français en Occitanie se traduit par l'usage de différents types de parlers[8]:

  • Le francitan est un parler populaire mixte qui contient de nombreux éléments d'origine occitane dans la phonétique, le lexique et la syntaxe.
  • Le français méridional est une variété du français qui se distingue seulement par une phonétique d'origine occitane (« l'accent méridional ») et une lecture occitanisée de l'orthographe française. En particulier, la dernière lettre -e d'un mot se prononce [ə] alors qu'elle est normalement silencieuse dans la phonétique française d'origine.
  • Le français colloquial importé est un parler populaire importé de la zone d'origine du français par des populations s'installant en Occitanie ou par mimétisme des médias français. Il n'a pas de traces d'occitan.
  • Le français officiel est la variété standard du français de France, elle est plus formelle et plus académique, avec une phonétique française sans "accent" occitan.

Depuis le XXe siècle, le francitan et le français méridional reculent progressivement devant le français colloquial importé et le français officiel.

Particularité[modifier | modifier le code]

Au niveau lexical, les particularités du francitan sont de deux types :

  • des importations de mots occitans francisés ; exemples : péguer, de l'occitan pegar, coller (et ses dérivés pégueux, empéguer, dépéguer), bordille, de l'occitan bordilha, déchet, ordure (souvent utilisé au sens figuré, c'est-à-dire comme injure), dégun, personne, cousin naturel du français aucun, se rembrailler, là où le français n'a conservé que l'adjectif débraillé. S'y ajoutent parfois des créations de termes « français » sur des modes occitans : démontagner pour descendre de la montagne[9]. Certains de ces termes d'origine occitane intégrés dans le français méridional ont ensuite essaimé dans le français général : bastide (doublon occitan de bâtisse), cade (espèce de genévrier), minot, pastis (à l'origine, signifiait désordre, mélange, d'où le verbe pastisser[10]), marronner (de marrounar, murmurer) ;
  • des usages locaux de termes ou expressions du français : adieu pour bonjour[11], beaucoup dans le sens de très[12] (« j'ai beaucoup faim »); à Marseille, un restaurant est un pain, un tournedos un steak haché, serpillière se dit pièce, etc. ;
  • chez les anciens, quelques variations de genre des noms provenant d'une discordance entre français et occitan : une lièvre[13] (masculin en français septentrional).

Au niveau grammatical, on rencontre de même des importations directes de l'occitan : le passé surcomposé (j'ai eu été), de nombreuses formes verbales transitives (tomber la veste, crier un enfant), l'inversion de certains auxiliaires (il a tombé, je suis été) l'utilisation abusive de certains verbes (faire l'essence pour "mettre de l'essence" mais aussi il me fait pour "il me dit") ou conjonctions (emploi de que en place de "dont", "car", "où", "afin" ce qui donne respectivement l'homme que je te parle, viens que je t'appelle, la ville que je suis né, donne-moi le, que je m'en serve). On peut également noter l'emploi du pronom défini en place du possessif : Comment va le père ?, J'ai mené le petit à l'école[3].

Au niveau phonologique, la prononciation même du français méridional et du francitan se distinguent de celle des autres régions :

  • présence d'un accent tonique de mot, à peu près disparu du français standard au profit d'un accent de séquence verbale, avec quelques paroxytonies (accents sur des syllabes non terminales : ’mè-fi, ’vò-mi, ba’lè-ti), ce qui donne au français de la zone occitane son aspect chantant[14]. C'est ce qu'on appelle l'« accent méridional », audible chez toutes les générations mais plus prononcé chez les personnes âgées pour qui l'occitan pour langue maternelle ;
  • prononciation des e caducs : cerise se prononce [sə.ˈʁi.zə], et Sisteron et Luberon ont trois syllabes malgré l'absence d'accent sur le -e- central ; une phrase comme « je te le donne », que le français standard prononce volontiers[réf. souhaitée] en deux syllabes (« j'te l'donn' » [ ʒtə ldɔn]) en conserve quatre ou cinq en français méridional ([ ʒə tə lə dɔ.nə]) ; les -e terminaux, par analogie avec les terminaisons occitanes atones en -a et en -o, sont réalisés comme un schwa dont la coloration ([ə], [ɘ], [ɐ] ou encore [ø]) dépend de la région : baguette ([ba.ˈɡɛt]) se prononce ainsi [ba.ˈɡɛ.tə], et mère ([ˈmɛ.ʁə]) est distingué de mer ([mɛχ]). Le français méridional peut même créer des -e- euphoniques invisibles à l'écrit : *pe-neu pour pneu[15], *diz-e-sept pour dix-sept, *bor-e pour bord par exemple ;
  • refus de certaines diphtongations : jou-er a deux syllabes en francitan ([ ʒu.e] vs. [ ʒwe]), ca-mi-on en a trois ([ka.mi.ɔŋ] vs. [ka.mjɔ̃])[15] ;
  • la répartition des sons mi-ouverts [ɛ], [œ], [ɔ] et mi-fermés [e], [ø], [o] se fait uniquement selon la loi de position : le son est ouvert si la syllabe possède une coda ou si la syllabe suivante a pour noyau un schwa, sinon il est fermé[16] ; il y a donc alternance vocalique entre peur ([pœχ]), peureux ([pø.ˈʁø]) et peureuse ([pø.ˈʁœ.zə]), entre français ([fχaŋ.ˈse]) et française ([fχaŋ.ˈsɛ.zə]), entre côté ([ko.ˈte]) et côte ([ˈkɔ.tə]), et disparition de certaines distinctions du français standard : paume se prononce comme pomme ([ˈpɔ.mə]), jeûne comme jeune ([ˈʒœ.nə])[17], étais comme été ([e.te])[14].
  • voyelles nasales parfois remplacées par le complexe voyelle + [ŋ], ce qui donne, par exemple, pour le mot pain [pɛŋ] au lieu de [pæ̃] en français standard[18] ; prononciation du -en final comme -in (Ventabren) ; distinction des sons -un et -in, souvent confondus ailleurs[14].
  • certaines consonnes sont également différentes des autres variétés de français : le r n'est que très rarement prononcé comme dans les variétés septentrionales, à savoir le [χ] dans proche [pχɔʃ ] ou le [ʁ] dans rester [ʁɛs.te] : le français méridional préfèrera systématiquement le r roulé uvulaire (ʀ ; également fréquent dans toutes les variations régionales de l'occitan), que ce soit en position initiale, en position centrale entre deux voyelles, en conjonction avec une consonne ou en position finale.

Usage[modifier | modifier le code]

Cette façon de parler avec l'accent du sud, lié au francitan, varie selon les endroits. Le francitan est évidemment d'usage plus courant dans les zones rurales et parmi les générations plus âgées, bien que dans certaines villes comme Marseille, la force de l'identité locale encourage l'usage du francitan de Provence. Le fait de parler avec l'accent francitan entraîne certains préjugés[19] qui peuvent présenter un sérieux obstacle à l'ascension sociale. Ainsi, les médias de masse français ne tolèrent l'accent du sud que pour commenter des événements sportifs, en particulier le rugby, et dans des émissions de téléréalité stéréotypées[20]. Un sociolinguiste à l'accent méridional ne s'est pas senti pénalisé dans son travail. « Contrairement aux journalistes radio-télé, aux comédiens, aux futurs enseignants sommés de se conformer à la règle de la prononciation « neutre, parisienne, bourgeoise » s’ils veulent obtenir un emploi [...] Ces discriminations qui visent des personnes en fonction de leurs identités linguistiques – ce que j’ai nommé la « glottophobie » – font des ravages, humainement et socialement. Des enfants et des adultes sont exclus car ils n’ont pas « la-maîtrise-de-la-langue », des standards [...] Jusqu’en 1945, le diktat dans toutes les régions, c’était apprendre le français. Depuis 1970, on impose, en plus, de le parler « bien », c’est-à-dire de manière uniforme. Après avoir essayé de détruire les langues régionales ou immigrées, on cherche à éliminer la diversité du français lui-même, ou plutôt de se servir de sa norme dominante pour sélectionner celles et ceux qui auront accès la réussite sociale. »[21]

« [...] l'accent, quelque accent français que ce soit, et avant tout le fort accent méridional, me paraît incompatible avec la dignité d'une parole publique.  »

— Jacques Derrida (1930-2004) , Le monolinguisme de l'autre, Galilée, 1996.

L'accent méridional est principalement utilisé dans la publicité pour reproduire les stéréotypes provinciaux véhiculés par l’œuvre de l'écrivain Marcel Pagnol. Des productions audiovisuelles mises en scène dans des régions d'Occitanie ou dont les faits sont censés s'y dérouler écartent clairement du casting des acteurs d'accent francitan[22]. Comme d'autres variétés en voie de nivellement linguistique, le francitan pourrait représenter, tout du moins en partie, la prononciation des anciennes élites locales, telle que la prononciation du -e finale [ə], qui a déjà disparu dans la norme française il y a quelques siècles.

Depuis la fin des années 1980, on assiste à une récupération et à une revalorisation du francitan dont on peut se rendre compte à travers l'importante offre d'ouvrages littéraires commençants souvent par "Le Parler de" tels que Le Parler de Marseille de Robert Bouvier (1985), Le parler camarguais de Michèle Poveda-Armanet (1994), Le parler du Languedoc et des Cévennes de Christian Camps... Selon Katarzyna Wójtowicz « [...] de nombreux linguistes voient [dans le francitan] l’avenir de l’occitan. Le francitan peut servir comme le point de départ pour la sensibilisation de la société. Théoriquement, il suffit de montrer aux gens que l’occitan est toujours vivant dans leur français et que le retour vers le langage traditionnel n’est pas difficile »[23].

Variantes régionales[modifier | modifier le code]

Le francitan est nommé bordeluche à Bordeaux et marseillais à Marseille.

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b (oc) « « Lo francitan es pas una varianta regionala del francès. Es pas un dialecte del francès. Es pas un “nivèl” del francès. (...) Es un pidgin-francès, un “créole” ? » Yves Couderc in Les influences de l’occitan sur la langue française
  2. René Merle parle d'un état hybride entre deux langues (l'occitan et le français): « Nous avons pu constater également l’artificialité de l’utilisation du français populaire méridional par Le Père Duchesne : la greffe n’a pas pris, et pour cause. Les montagnards méridionaux, dans le droit-fil de l’expérience jacobine marseillaise, ne peuvent tenir que pour l’une ou l’autre des langues, mais pas pour un état hybride qui n’aurait aucune signification symbolique sur le plan de la représentation du Peuple / Nation. » René Merle, "Du triple langage", (occitan, francitan, français...)' - revue de sociolinguistique, n°23, 1988 en ligne
  3. a, b et c Wójtowicz 2008
  4. Boyer 1990 :

    « Le « francitan » ? C'est un mélange, souvent inconscient, de français et d'occitan. […] Le francitan pourrait ainsi être vu comme un pidgin à base française parlé en Occitanie. »

  5. Elissa Pustka, « L’accent méridional : représentations, attitudes et perceptions toulousaines et parisiennes », Lengas, no 69,‎ (lire en ligne)
  6. Kremnitz G., 1981, p. 183-195.
  7. le francitan peut « varier » – un locuteur peut utiliser trois formes du francitan, l’autre – dix, et encore un autre peut parler à vrai dire occitan avec des éléments du français. Yves Couderc in Wójtowicz 2008
  8. Robert Lafont (1984) Pour retrousser la diglossie, Lengas 15 ,réimprimé dans: Robert Lafont (1997) Quarante ans de sociolinguistique à la périphérie, coll. Sociolinguistique, Paris: L’Harmattan, pp. 189-223]
  9. Martel, op.cit., p. 16 & 75
  10. Bouvier, op.cit., p. 124
  11. Depecker, op.cit., p. 21
  12. Bouvier, op.cit., p. 26
  13. Blanchet, op.cit., p. 69
  14. a, b et c Blanchet, op.cit., p. 118
  15. a et b Bouvier, op.cit., p. 177
  16. Jacques Durand et Chantal Lyche, « Structure et variation dans quelques systèmes vocaliques du français : l’enquête Phonologie du français contemporain »
  17. à l'inverse du parler lyonnais
  18. Blanchet, op. cit., p. 119
  19. Télérama se trufa de l'accent occitan(oc), Jornalet, 4.05.2015
  20. De l’emission Les Ch’tis à... a l’emission Les Marseillais à...(oc), Jornalet, 28.07.2013
  21. Philippe Blanchet (1961- ),Discriminations. Accent, faute de français: on les paye très cher, Ouest-France, publié le 02/09/2016 à 08:01, en ligne
  22. Pau: un casting per joves comediants qu’ajan pas d’accent occitan(oc), Jornalet, 11.09.2015
  23. Katarzyna Wójtowicz Université Jagellonne de Cracovie, La situation de langue occitane, en ligne

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Henri Boyer, Clés sociolinguistiques pour le francitan, Montpellier, CRDP, (ISBN 2-86626-895-4)
  • Henri Boyer, Langues en conflit : Études sociolinguistiques, Paris, L'Harmattan, coll. « Logiques sociales », , 274 p. (ISBN 2-7384-1084-7), p. 144-201
  • G. Kremnitz, De l’occitan au français (par le francitan). Étapes d’une substitution linguistique, Madrid, Logos Semantikos, .
  • Guy Langlois, Lexique du francitan parlé à Sète, Médiathèque de Sète, Sète, 1991, 86 p. (ISBN 2-909445-01-1)
  • Gilbert Lhubac, Dictionnaire francitan ou Le parlé du Bas-Languedoc, Éd. du Mistral, Castries, 2003, 101 p. (ISBN 2-8464-7023-5)
  • Pierre Mazodier, Paroles d'ici : lexique du francitan - ou français parlé - de la région alésienne, Espace sud Ed, Montpellier, 1996, 210 p. (ISBN 2-906334-52-9)
  • Loïc Depecker, Les mots des régions de France, éd. Belin, 1992, 450 p., (ISBN 2-7011-1278-8), (ISSN 0291-7521)
  • Claude Martel, Le parler provençal, éd. Rivages, Paris, 1988, 200 p., (ISBN 2-86930-188-X)? (ISSN 0985-6773)
  • Robert Bouvier, Le Parler marseillais, éd. Jeanne Laffitte, Marseille, 1986, 192 p., (ISBN 2-86276-090-0)
  • Philippe Blanchet, Dictionnaire du français régional de Provence, éd. Bonneton, Paris, 1991, 162 p., (ISBN 2-86253-109-X)
  • Alex Chabot, Suprasegmental Structure in Meridional French and its Provençal Substrate, 2004, en ligne
  • Jacques Durand, Alternances vocaliques en français du midi et phonologie du gouvernement, Lingua, vol. 95, 1995, pages 27–50
  • Julien Eychenne, Aspects de la phonologie du schwa dans le français contemporain. Optimalité, visibilité prosodique, gradience., 2006, en ligne
  • Katarzyna Wójtowicz, « Les influences de l'occitan sur la langue française », Romanica Cracoviensia, no 08,‎ (lire en ligne)

Liens externes[modifier | modifier le code]