Celtomanie

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Ne pas confondre avec celtisant.

La celtomanie est une idéologie, une mode littéraire, qui s'est développée à la fin du XVIIIe siècle et au long du XIXe siècle dans certains milieux intellectuels, notamment en Bretagne. Elle pare de toutes les vertus les Celtes de l'Antiquité, prétendant même en faire le berceau de l'humanité et du langage[1],[2].

La mode de la celtomanie[modifier | modifier le code]

C'est l'Écossais James Macpherson qui est à l'origine de la celtomanie lorsqu'il fait paraître en 1773 l'édition définitive des Œuvres d'Ossian, héros irlandais du IIIe siècle, auquel il attribua des textes qu'il prétendit avoir recueillis dans d'anciens grimoires médiévaux. Il s'agissait en fait d'une supercherie, James MacPherson s'étant contenté de réécrire en les reliant des fragments de récits traditionnels et d'épopées gaéliques. Mais le mal était fait, et ses écrits conquirent l'Europe, furent traduits en de nombreuses langues et provoquèrent la naissance d'une mode celtique favorisée par le romantisme naissant à l'époque et dont l’ossianisme a été la première manifestation en poésie[3].

Selon les celtomanes, le breton aurait été la langue primitive de l'humanité. Elle aurait été l'héritière d'une langue celto-scythe à l'origine de toutes les autres langues. La création de l'Académie celtique le 9 germinal an XII (), fondée sous le patronage de l'empereur Napoléon Ier lui-même, est le point d'orgue de cette mode celtomaniaque. Si, chez certains érudits bretons, le but était seulement de mettre en valeur le passé celte commun à une bonne partie de l'Europe, et en particulier à la Grande-Bretagne et à la Bretagne ou, pour d'autres, de développer le particularisme breton, les dérives de la celtomanie contribuèrent à disqualifier scientifiquement les celtomanes[4].

Un engouement de longue date[modifier | modifier le code]

À la Renaissance, les Allemands[pas clair] commencent à se revendiquer une ascendance celtique[5]. À partir du XVIIe siècle, des peuples d'Europe occidentale se cherchent une origine lointaine et donc prestigieuse, capable de concurrencer les ascendances classiques : judaïque, grecque ou romaine. Les Celtes sont ressuscités. À la Révolution française, chez les Bretons, la référence aux Celtes sert d'étendard face au centralisme français[réf. nécessaire].

La celtomanie et le Second Empire[modifier | modifier le code]

Elle a atteint les plus hautes sphères de l'État français, sous le Second Empire, lorsque Napoléon III décide de se faire historiographe du siège d'Alésia[6].

Selon l'archéologue Jean-Paul Demoule, dont les travaux sont critiqués[7], cette exaltation d'un passé celtique recomposé aboutit à la réécriture du passé, dans le cadre de la diffusion de l'hypothèse de l'existence d'un peuple indo-européen originel[8].

Cet engouement disparaît au milieu du XIXe siècle, lors des derniers feux du romantisme, alors que les premiers archéologues remettent en cause certains discours de ce courant ; les tenants de ce courant parviennent à le faire survivre au travers de divers groupuscules parareligieux ou parascientifiques[9].

Toujours selon Demoule, rapidement, les débats sur les Celtes contribuent à la création d'un mythe des origines des peuples européens, la phrénologie est alors convoquée par les chercheurs pour démontrer que les Celtes se placent bien dans la lignée des Indo-européens, Paul Broca étant l'un des pourfendeurs de l'emploi de cette science, alors balbutiante, pour la réalisation de recherches archéologiques[10].

Nationalisme et chauvinisme[modifier | modifier le code]

De plus, dans le contexte des années 1870, la celtomanie des années 1850 se transforme en exaltation des origines de la France, « les Germains ayant eu raison des Celtes[11] », tandis que d'autres, notamment Franz Pruner-Bey, met en avant la parenté avec les Germains[12]. Dans ce contexte, Claude Rocher, membre de la société française d'anthropologie, prend position contre cette exaltation d'un mythe des origines aussi erroné que mortifère[13].

Dans le Reich allemand, le débat autour des Celtes constitue aussi un enjeu important, dès les années 1890. Avant le premier conflit mondial, les archéologues allemands, influencés par Gustaf Kossinna, dévalorisent l'héritage celte[14]. Selon les intellectuels nazis, les Celtes seraient des descendants des Aryens, Karl Georg Zschaetzsch, établissant des liens de parenté entre la tribu celte des Éburons et la ville phénicienne de Hebron[15][pas clair].

Les archéologues du Troisième Reich, dans le cadre d'une vision européenne du pangermanisme, défendent la thèse d'une origine germanique des populations celtes[16]. À la faveur de la défaite française de 1940, les archéologues allemands mènent de vastes programmes de fouilles pour étayer cette hypothèse, dans le Nord et l'Est de la France[17].

À partir des années 1970, avance Demoule, la figure du Celte, comme celle du Germain, est souvent utilisée par la Nouvelle Droite pour insister sur la soi-disant longue durée de l'installation des populations dans les pays d'Europe occidentale[18]

Néodruidisme et néoceltisme[modifier | modifier le code]

Au XIXe siècle, d'abord sous le manteau du néodruidisme, inventé au Pays de Galles, et auquel François-René de Chateaubriand a, involontairement, donné un coup d'envoi en France, puis développé sous des aspects plus politiques, ce que l'on apprend des anciens Celtes devient un mouvement politico-culturel appelé celtisme ou, au début du XXe siècle, panceltisme.

Des organisations culturelles et/ou politiques organisent jusqu'à nos jours des échanges privilégiés entre ces six pays et incluent parfois les régions d'Espagne qui se revendiquent comme celtiques, sans qu'une langue celtique y soit en usage : Asturies, Cantabrique et Galice. Il n'est pas jusqu'à l'Italie du Nord qui ne soit touchée par l'idée d'un héritage celte, mis en avant dans le Val d'Aoste et par la Ligue du Nord.
En Bretagne, l'impact de ce mouvement d'idée est encore mesurable par le nombre élevé de communes jumelées avec des collectivités publiques de Cornouailles, d'Écosse, d'Irlande et du Pays de Galles.

Ces croyances, issues de reconstructions dans un contexte New Age, se développent autour de la thèse d'une sagesse celtique à redécouvrir, dont les druides auraient été les dépositaires[19].

Régionalisme[modifier | modifier le code]

Populations ayant été refoulées sur les marges occidentales du continent européen, le souvenir des Celtes hante les tenants de certaines identités régionales.

Durant l'Occupation, les propagandistes nazis ont tenté de manipuler les militants de la cause du particularisme celtique. En France, mais aussi sur les Îles britanniques, une propagande est diffusée, via les cercles d'études celtiques, afin de développer des mouvements particularistes, dans une logique de fragmentation des États-nation français et britannique. Le congrès celtique, instance fédérant les régions celtiques de France et de Grande-Bretagne, est ainsi utilisé par les propagandistes allemands[20]. Parallèlement à ces initiatives, une intense propagande à destination des nationalistes bretons est mise en œuvre, encouragée sur place par les partis autonomistes bretons[21]. Les mouvements autonomistes sont cependant fermement tenus par les autorités allemandes d'Occupation en France, à la fois pour des raisons militaires et pour des raisons politiques, par le biais de promotions honorifiques ou de strict contrôle des déplacements de leurs principaux responsables[22]

Devenues marginales en raison du développement des langues officielles, le français et l'anglais, les langues celtiques sont réintroduites de manière volontariste à partir des années 1970 : le cornique en Cornouaille et le Manxois sur l'île de Man sont ainsi utilisés localement par une minorité de la population dans leur aire géographique respective[23].

Les principaux celtomanes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Casimir Henricy, La Tribune des Linguistiques : théorie du langage, philosophie des langues, études philologiques, etc., Paris, , 629 p. (lire en ligne), p. 311.
  2. Marlène Laruelle, Mythe aryen et rêve impérial dans la Russie du XIXe siècle, Paris, CNRS, , 223 p. (ISBN 978-2-27106-314-4, lire en ligne), p. 52.
  3. Francis Claudon, Les Grands Mouvements littéraires européens, Paris, Armand Colin, , 128 p. (ISBN 978-2-20024-550-4, lire en ligne), p. 72.
  4. Erwan Chartier-Le Floch, Journal Le Télégramme, no 738 du .
  5. Brunaux 2014
  6. Pierre Nobel, Textes et cultures : réception, modèles, interférences, Presses Univ. Franche-Comté, , 722 p. (ISBN 978-2-84867-067-6, lire en ligne), p. 264.
  7. Pour Yann Le Bohec, Jean-Paul Demoule « est isolé et son discours n'a, pour plusieurs raisons, guère convaincu ». Il précise que pour ce qui concerne l'histoire des idées contemporaines, les historiens contemporanéistes ont une autre crédibilité que Demoule et pour ce qui concerne la philologie, que les philologues « sont plus compétents que les archéologues ». Voir Yann Le Bohec, « Sur l'existence des Indo-Européens », Nouvelle Revue d'Histoire, hors-série, no 11H, automne-hiver 2015, p. 15.
  8. Demoule 2015, p. 72.
  9. Demoule 2015, p. 73.
  10. Demoule 2015, p. 115.
  11. Demoule 2015, p. 117.
  12. Demoule 2015, p. 120.
  13. Demoule 2015, p. 119.
  14. Demoule 2015, p. 178.
  15. Demoule 2015, p. 186
  16. Olivier 2012, p. 154.
  17. Olivier 2012, p. 158.
  18. Demoule 2015, p. 289.
  19. Demoule 2015, p. 454.
  20. Olivier 2012, p. 167.
  21. Olivier 2012, p. 169.
  22. Olivier 2012, p. 170.
  23. Demoule 2015, p. 456.