Laogai

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Carte des Laogai en Chine, en 1992[1].

Le laogai (chinois simplifié : 劳改 ; pinyin : láogăi ; abréviation de 劳动改造 láodòng gǎizào, « rééducation par le travail ») est un camp de rééducation par le travail en République populaire de Chine. De par son usage au service de l'appareil répressif de l'État, il est communément considéré comme l'équivalent du goulag soviétique.

Histoire[modifier | modifier le code]

Sous Mao Zedong, le laogai était un réseau de camps de travaux forcés pour les ennemis du Parti communiste chinois selon les « neuf catégories de nuisibles » (propriétaires fonciers, paysans riches, contre-révolutionnaires, mauvais éléments, droitistes ou droitiers, militaires et agents du Kuomintang, agents ennemis capitalistes et les intellectuels pendant la Révolution culturelle). Aujourd'hui encore, nombre de ces centres de détention existent. On y trouve les opposants politiques, dissidents, et étudiants présents lors des manifestations du 27 avril et 4 juin sur la place Tian'anmen en 1989. On trouve donc également dans ces camps, des activistes qui reconnaissent le pape, des activistes tibétains et un nombre important de pratiquants du Falun Gong.

Dans les années 1990, les autorités chinoises récupèrent les organes sur les prisonniers afin de les transplanter sur des membres du Parti communiste chinois ou sur de riches étrangers[2],[3].

Du point de vue répressif, le système de « rééducation par le travail » autorise à enfermer les délinquants ou les opposants politiques « pour une durée pouvant aller jusqu'à quatre ans, de manière extrajudiciaire, sans procès ni possibilité de recours à un avocat »[4].

Reconnaissance du terme « laogai »[modifier | modifier le code]

L'ancien détenu des camps chinois, Harry Wu (1937-2016) fait campagne, avec succès, pour présenter le terme « laogaï » dans l'Oxford English Dictionary[5] où il est entré en 2003, suivi en 2005 dans le Duden[6], un dictionnaire de la langue allemande, et en 2006 dans des dictionnaires de la langue italienne et française[7].

Le fonctionnement des camps[modifier | modifier le code]

Interrogatoire[modifier | modifier le code]

Après l'arrestation d'un suspect la durée des interrogatoires est particulièrement longue. Elle sera de 15 mois pour le détenu Jean Pasqualini. Selon ce dernier il est impossible de résister aux interrogatoires ainsi : « Durant mes années de prison —raconte Pasqualini — j'ai connu un homme qui avait en fait été arrêté par erreur— il portait le même nom que la personne recherchée. Au bout de quelques mois, il avait avoué tous les crimes de l'autre. Quand on découvrit la méprise, les autorités de la prison eurent toutes les peines du monde à le persuader de rentrer chez lui. Il se sentait trop coupable pour ça »[8].

L'interrogatoire a deux objectifs d'une part obtenir des aveux complets et d'autre part la « dénonciation » de nouveaux coupables. Dès le début de l'interrogatoire la mise en scène permet d'assoir l'autorité du geôlier sur le détenu. Ce dernier est assis par terre ou sur un petit tabouret lors que celui qui le questionne est sur une plateforme en hauteur[9].

Le sinologue Simon Leys indique que le détenu, pris dans « l'engrenage du système totalitaire » n'a que deux choix: soit se suicider soit survivre. La deuxième option est finalement aussi définitive que la première : « accepter de survivre c'est renoncer à être soi-même ». La survie oblige le prisonnier à s'adapter au milieu. Dans un premier temps il joue le rôle que ses geôliers attendent de lui, puis, son personnage prend, peu à peu, le dessus sur sa véritable personnalité. « Il faut jouer le jeu, et jouant le jeu, le jeu vous change » [10].

Règlement du laogai du Parti communiste chinois[modifier | modifier le code]

Manuel de réforme de procédure criminelle approuvé par le Bureau du laogai du ministère de la Justice[modifier | modifier le code]

« La tâche essentielle de nos installations du laogai est de punir et réformer les criminels. Pour définir concrètement leurs fonctions, elles remplissent leurs tâches dans les trois domaines suivants :
  1. punir les criminels et les garder sous surveillance.
  2. réhabiliter les criminels.
  3. Faire participer les criminels au travail et à la production, créant ainsi de la richesse pour la société.
Nos installations du laogai sont à la fois des services de l'État et des entreprises spécialisées. »

Décision du Conseil d'État relative à la rééducation par le travail[modifier | modifier le code]

« Les catégories suivantes de personnes peuvent être embauchées pour être éduquées par le travail :
Les contre-révolutionnaires et réactionnaires anti-socialistes dont les crimes sont mineurs et ne font pas l'objet d'une poursuite criminelle et qui ont été renvoyés des administrations du gouvernement, des organismes, entreprises, écoles et autres unités, et n'ont aucun moyen de gagner leur vie. »[11].

Le laogai, entre goulag et entreprise[modifier | modifier le code]

Types de camps, production, produits[modifier | modifier le code]

En 2006, la Laogai Research Foundation dénombre 4 000 camps de travail, centres de détention et prisons ayant le caractère de camps laogai. Ce nombre est obtenu en prenant en compte des centres de détention prenant l'apparence d'usines, de fermes et de mines[12]. Pékin a reconnu officiellement que les marchandises produites dans ces camps rapportaient en moyenne 200 millions d'euros par an.

À partir de 1983, alors que Deng Xiaoping fait de chaque laogai une entité économique autonome, le directeur de camp est devenu chef d'entreprise.

Les produits du laogai sont divers et variés allant du thé noir à l'amiante, en passant par les pièces automobiles, produits chimiques (engrais, poudre noire), ciment, jouets, agriculture (coton, riz, etc.), mais aussi l'exploitation minière. Les prisonniers produisent pour l'exportation environ 150 articles différents. Et « si la qualité n'est pas satisfaisante, le prisonnier est battu »[13].

Le journaliste Gilles van Grasdorff indique concernant les ouvriers de la ligne ferroviaire Qing-Zang réalisée dans les provinces du Tibet et du Qinghai entre 2004 et 2006, « ces travailleurs, hommes, femmes et enfants provenaient tous des laogais, nombreux dans la région »[14].

Vie dans les camps[modifier | modifier le code]

Le sinologue Simon Leys mentionne qu'il était interdit aux détenus de chanter L'Internationale, en effet les paroles « debout les damnés de la terre  » pourraient inciter les prisonniers à la révolte[15]

Bilan[modifier | modifier le code]

Le système du laogai est estimé à plus de 1 000 camps à travers les différentes régions de la République populaire de Chine. On estime généralement à 10 millions le nombre de prisonniers et d'internés durant chaque année du règne de Mao, avec un taux de mortalité annuel d'au moins 10 %[16][réf. insuffisante].

D'après le gouvernement chinois, il concerne actuellement plus de 2 millions d'individus, mais entre 4 et 6 millions de prisonniers selon la Laogai Research Foundation. Cette organisation, créée par Harry Wu, ancien prisonnier chinois du laogai, estime à plus de 50 millions le nombre de prisonniers chinois qui sont passés dans ces camps depuis l'arrivée des communistes au pouvoir en 1949 et à 20 millions d'hommes et de femmes qui y sont morts (froid, faim, maladie, fatigue, exécutions sommaires, etc.).

La République populaire de Chine est souvent accusée de ne pas respecter les Droits de l'homme dans les laogai.

Début 2013, les autorités chinoises évoquent la possibilité de supprimer les laogai à travers une réforme importante du système de « rééducation par le travail »[4]. En décembre, le gouvernement annonce la fermeture définitive de ces « camps de rééducation par le travail »[17]. Des experts ont cependant mis en garde contre la probable persistance en Chine, sous des noms différents, d'autres formes de détention arbitraire[17].

Comparaisons avec le goulag soviétique et les camps nazi[modifier | modifier le code]

La sinologue Marie-Claire Bergère dans une lecture critique de l'ouvrage de Jean-Luc Domenach mentionne  : « le précédent nazi et l’expérience soviétique permettent d'établir des schémas communs d'émanation des idéologies totalitaires »[18].

L'universitaire Lucien Bianco compare les camps nazi, le goulag soviétique et le laogai chinois. Les camps issus de l'idéologie communiste ont duré plus longtemps que ceux du régime nazi (le laogai perdure toujours en Chine). Ils ont permis aussi d'enfermer plus de victimes, dix millions pour le laogai de 1952 à 1977 et pour le goulag entre 1,5 million à 2,5 millions entre 1938 et 1953. Toutefois ces chiffres sont trompeurs car ils ne tiennent pas compte du renouvellement important dans les deux archipels. Toutefois en Chine après 1958, les nouveaux arrivants sont moins nombreux que les détenus morts de faim[19].

Travailleurs libres[modifier | modifier le code]

Ainsi la Tibétaine Adhe Tapontsang devra ajouter onze de travail, de 1974 à 1985, à sa peine initiale[20].

La Faim[modifier | modifier le code]

Méthode de coercition[modifier | modifier le code]

Cannibalisme[modifier | modifier le code]

Dans son ouvrage Chine : l'archipel oublié, le sinologue Jean-Luc Domenach indique que l'archipel (le goulag chinois) a plus souffert de la famine que le reste de la Chine ; plusieurs cas d'anthropophagie y ont aussi été signalés : « Au camp de Qiujin, un détenu chinois surnommé « le vautour » tue un enfant de 8 ans et le mange. Dans celui de Linyi (Shandong) un prisonnier rendu fou par la faim déterre les cadavres pour les dévorer »[21]. De même des cas de cannibalisme sont signalés dans le camp de rééducation de Jiabiangou où 2 500 prisonniers sont morts sur les 3 000 prisonniers initiaux[22]. Lucien Bianco évoque cette femme qui vient se recueillir sur le cadavre de son mari mort, celui-ci n'a « plus de fesses, de cuisses ni de mollets »[23]. Le dissident chinois Harry Wu, détenu pendant 19 ans dans le laogai, rapporte que le père d'un responsable d'un camp âgé de 71 ans avait, pour ses propriétés thérapeutiques, mangé crue la cervelle d'un homme exécuté[24].

Sociologie des camps[modifier | modifier le code]

Comparativement au goulag soviétique, les femmes, les étrangers et les paysans sont moins nombreux dans le laogai chinois[25].

Femmes[modifier | modifier le code]

Alors que dans le goulag les femmes représentent 10 % de la population carcérale, Jean-Luc Domenach mentionne un pourcentage faible des femmes dans les camps chinois de l'ordre de 5 % jusqu'à la fin de la Revolution culturelle. Puis avec l'accroissement des détenus issus de la délinquance de droit commun, ce pourcentage est montée à environ 10 %[26].

Étrangers[modifier | modifier le code]

Les étrangers sont particulièrement rares dans le laogai chinois : métis comme le franco-chinois Jean Pasqualini, missionnaires occidentaux, Coréens qui fuient la Corée du Nord, Russes blancs sont les exceptions[27].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Harry Wu, Fang Lizhi, Laogai--The Chinese Gulag, Westview Press, , 264 p. (ISBN 081331769X)
  2. La vrai nature du laogai Réforme, 28 juillet 2008
  3. Alerte pour les lanceurs Amnesty International, 2 février 2015 « De même, il fallut les témoignages de Harry Wu et Wei Jingsheng sur le laogaï et leurs révélations sur les prélèvements d’organes des condamnés à mort ou le cannibalisme des années de famine pour que le monde découvre l’envers du rideau de bambou. »
  4. a et b Vers l'abolition du «goulag chinois», Arnaud de La Grange, Le Figaro.fr, 7 janvier 2013
  5. Sam Roberts Harry Wu, Who Told World of Abuses in China, Dies at 79New York Times, 27 avril 2016
  6. (en) « Laogai Handbook », The Laogai Research Foundation,‎ (consulté le 18 octobre 2008) p. 25–6.
  7. (en) 吴弘达 (Harry Wu), « 祝贺LAOGAI(劳改)进入意大利语词典 »,‎ (consulté le 12 décembre 2008) English summary: "Congratulations! Laogai entered Italian dictionary!"
  8. José Rico La prison dans la Chine de Mao Criminologie, vol. 9, n°1-2, 1976, p. 219-231.
  9. Bianco 2014, p. 361
  10. Leys 1976, p. 499-501
  11. D'après Œuvres choisies des règlements de sécurité publique de la République populaire de Chine, p. 209, Pékin
  12. Thierry Sanjuan, Dictionnaire de la Chine contemporaine, Armand Colin, 2006, (ISBN 2200356013 et 9782200356019) p. 386
  13. Libération du 28 janvier 1997
  14. La nouvelle histoire du Tibet, de Gilles van Grasdorff, édition Perrin, octobre 2006 Page 453, (ISBN 2-262-02139-2)
  15. Leys 1976, p. 472
  16. Mao. L'histoire inconnue.
  17. a et b http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2013/12/28/la-chine-abolit-les-camps-de-reeducation-par-le-travail-et-la-politique-de-l-enfant-unique_4340942_3216.html
  18. Marie-Claire Bergère, Domenach Jean-Luc, Chine: l'archipel oublié Persée revue scientifique, 1993
  19. Bianco 2014, p. 346
  20. Bianco 2014, p. 357
  21. Domenach 1992, p. 240
  22. Brigitte Duzan, Yang Xianhui 杨显惠 14 mars 2011 « Dans ces conditions, chacun tentait de survivre comme il pouvait, les réflexes de survie prenant avec le passage du temps et la détérioration de la situation, des formes de plus en plus inhumaines, jusqu’au vol des vêtements et couvertures des morts pour les échanger contre de la nourriture, et, in extremis, jusqu’au cannibalisme… »
  23. Bianco 2014, p. 370
  24. Wu 1994, p. 326
  25. Domenach 1992, p. 494
  26. Domenach 1992, p. 498
  27. Bianco 2014, p. 355

Annexes[modifier | modifier le code]

Il existe une catégorie consacrée à ce sujet : Laogai.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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Ouvrages sur le laogai[modifier | modifier le code]

Ouvrage généraux[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]