Expédition Jeannette

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Trajet de l'expédition.

L'expédition Jeannette, officiellement US Arctic Expedition, est une expédition commandée par George Washington De Long entre 1879 et 1881 sur l'USS Jeannette.

Le but de la mission de De Long est d'être le premier à atteindre le pôle Nord par l'océan Pacifique et le détroit de Béring en se basant sur le principe qu'un courant tempéré, le Kuroshio, coule vers le nord dans le détroit, fournissant ainsi une porte d'entrée vers une mer libre du pôle. Cette théorie s'avère illusoire : le navire de l'expédition, la Jeannette et ses trente-trois membres d'équipage, sont piégés par la glace et dérive pendant près de deux ans avant d'être écrasé par la pression des glaces et coulé au nord de la côte sibérienne. De Long mène alors ses hommes dans un périple périlleux sur la banquise. Au cours de ce voyage, et après séparation de l'équipe en trois groupes durant une tempête, De Long et vingt de ses compagnons trouvent la mort.

L'auteur principal de la théorie de la mer libre du pôle est le cartographe allemand August Petermann. Il encourage James Gordon Bennett junior, le propriétaire du New York Herald, à financer une expédition polaire suivant ses théories. Bennett achète alors l'ancienne canonnière de la Royal Navy, Pandora qu'il rebaptise Jeannette et choisit De Long, un officier ayant déjà voyagé dans les mers arctiques pour diriger l'expédition. Bien qu'étant essentiellement une entreprise privée aux frais de Bennett, l'expédition reçoit le soutien du gouvernement des États-Unis. Avant le départ, le navire est mis en service dans la marine américaine comme l'USS Jeannette et est équipé selon les règles de la marine américaine.

Avant sa disparition, l'expédition découvre de nouvelles îles — les îles De Long — et recueille de précieuses données météorologiques et océanographiques. Bien que le sort de la Jeannette aboli la théorie de la mer libre du pôle, l'apparition en 1884 de débris de l'épave sur la côte sud-ouest du Groenland a permis d'en déduire l'existence d'un courant océanique déplaçant les glaces de l'Arctique d'est en ouest. Cette découverte inspire Fridtjof Nansen qui neuf ans plus tard, monte l'expédition Fram. Un monument aux morts de la Jeannette est érigé en 1890 par l'Académie navale d'Annapolis.

Contexte[modifier | modifier le code]

Carte du pôle Nord, par Gérard Mercator, publié en 1606, montrant une « mer libre du pôle ».

L'exploration européenne des régions arctiques commence au XVIe siècle, lorsque sont recherchées de nouvelles routes vers le Pacifique par les passages nord-est et nord-ouest. La possibilité d'une troisième route, directement à travers le pôle Nord, est, pour la première fois, soulevée par le géographe Richard Hakluyt[1]. Les premiers explorateurs ont peu de succès dans la recherche de ces routes, mais font d'importantes découvertes géographiques[2]. La recherche de routes commerciales devient secondaire par rapport à l'objectif de prestige qu'est atteindre le pôle Nord. En 1773, une expédition navale britannique commandée par Constantin Phipps cherche un chemin vers le pôle par le Sjuøyane, mais se trouve bloquée par les glaces[3]. Le 28 mai 1806, le capitaine de la baleinière de Whitby, William Scoresby, atteint le nouveau record de latitude nord (81°30'), au nord du Svalbard avant d'être, à son tour, arrêté par la glace[4].

La théorie qui domine alors cette période de la géographie polaire est celle de la « mer libre du pôle », prônant une zone tempérée autour du pôle Nord. Les géographes pensait que la dérive observable vers le sud de la glace de l'Arctique résultait de l'effet « poussant » de cette eau plus chaude[5]. Selon l'historien Hampton Sides, malgré le manque de preuves scientifiques, la théorie « s'est établie sur une logique propre [...] Aucune preuve contraire ne pourrait alors la déloger de l'imagination collective »[6]. Le fait que tous les voyages en direction du nord aient été stoppés tôt ou tard par la glace a été rationalisé par la conviction que la mer non découverte était encerclée par un anneau de glaces qu'une seule entrée chaude rendrait pénétrable. La quête initiale du pôle Nord est ainsi devenue une recherche de ce lieu pénétrable[7].

Les expéditions navales britanniques de 1818 et de 1827-1828 visitant le nord du Spitzberg n'ont trouvé aucun signe de la supposée mer libre du pôle[8]. Dans les années 1850, la recherche de l'expédition perdue de John Franklin a généré de nombreuses incursions dans l'Arctique canadien. À partir de ces incursions, en particulier celle d'Edward Inglefield en 1852, a émergé la théorie selon laquelle le détroit de Smith, entre le Groenland et l'île d'Ellesmere, pourrait être l'un des passages vers la mer polaire. Une succession d'expéditions se sont alors enchaînées dans cette région : Elisha Kane (1853-1855), Isaac Israel Hayes (1860-1861), Charles Francis Hall (expédition Polaris, 1872-1874) ou encore George Nares (expédition Arctique britannique, 1875-1876), parmi les plus célèbres, n'ont découvert aucune voie libre, bien que Kane et Hayes aient déclaré avoir vu la mer libre du pôle[9].

August Petermann[modifier | modifier le code]

Article détaillé : August Petermann.

La route par le détroit de Smith n'a pourtant pas la faveur de tout le monde. Parmi ses opposants, le géographe allemand de Gotha, August Petermann, un des principaux promoteurs de la mer libre du pôle, croit que le chemin sera trouvable en suivant le Gulf Stream[10].

Deux expéditions parrainées par Petermann, l'expédition allemande au pôle Nord de 1869 menée par Carl Koldewey et l'expédition austro-hongroise au pôle Nord de 1872 dirigée par Karl Weyprecht et Julius von Payer, suivent alors le Gulf Stream mais n'ont finalement pas réussi à pénétrer à travers la glace, au grand désespoir de Petermann[11]. Quelque temps avant sa mort en 1878, il dirige son plaidoyer sur le Kuroshio[12], un courant de l'océan Pacifique étudié dans les années 1850 par l'hydrographe Silas Bent[10]. Petermann suit les théories de Bent en croyant qu'une branche du Kuroshio traversait le détroit de Bering et pourrait être assez puissante pour créer un chemin vers la mer polaire. À l'époque, personne n'avait tenté d'atteindre la mer polaire par cette voie[13].

George Washington De Long[modifier | modifier le code]

Article détaillé : George Washington De Long.

En juillet 1873, la marine américaine envoie l'USS Juniata au Groenland, pour y rechercher des survivants de l'expédition Polaris qui s'était désagrégée après la mort de son chef Charles Francis Hall. Le commandant de bord de la Juniata est George De Long, un diplômé de l' Académie navale des États-Unis âgé de 28 ans, qui effectue alors son premier voyage en Arctique[14]. Les glaces empêchent la Juniata de progresser au-delà d'Upernavik mais De Long se porte volontaire pour commander un petit vapeur appelé Little Juniata, dans l'espoir de trouver des survivants au cap York, à plus de 400 milles marins (740 km) plus au nord[15].

La tentative échoue. Le Little Juniata fait face à des conditions météorologiques extrêmes, et est contraint de reculer bien que proche de Cape York[16]. De Long rejoint la Juniata à la mi-août en n'ayant trouvé aucune trace de l'équipage du Polaris, qui avait pendant ce temps été secouru par le baleinier écossais Ravenscraig[17]. De Long rentre chez lui captivé par l'expérience arctique. Sa femme Emma en témoigna plus tard : « Le virus polaire était dans son sang et ne le laissait pas se reposer »[18].

Malgré l'échec du voyage de la Little Juniata, cette expédition permit à De Long de faire connaître et de l'envisager comme éventuel chef d'une prochaine expédition Arctique américaine. De Long fait alors connaissance avec le magnat de l'expédition philanthropique Henry Grinnell qui avait déjà financé plusieurs expéditions précédentes mais Grinnell n'est pas prêt à offrir un soutien financier[19]. Il conseille à De Long de s'approcher de James Gordon Bennett Jr., le propriétaire et éditeur du New York Herald, connu pour son soutien aux programmes audacieux. De Long rencontre Bennett à New York au début de 1874. Le journaliste est impressionné par lui et lui promet le soutien enthousiaste du journal[20]. En parallèle, De Long avait demandé au Département de la marine un commandement pour l'Arctique et ce commandement avait reçu toute l'attention nécessaire[21].

James Gordon Bennett junior[modifier | modifier le code]

Article détaillé : James Gordon Bennett junior.

James Gordon Bennett Jr., a succédé à son père en tant que propriétaire du New York Herald en 1866[22]. Il devient célèbre en 1872 lorsque son journaliste, Henry Morton Stanley, qu'il a envoyé en Afrique à la recherche de David Livingstone, retrouve le célèbre explorateur[22].

Bennett connaissait l'expédition de la Juniata en Arctique car deux journalistes de l'Herald en faisait partie[23]. En 1874, il participe au financement du voyage dans les mers arctiques d'Allen Young, sur la Pandora, parti à la recherche de John Franklin[24].

De plus, Bennett s'intéressait fortement aux théories de Petermann. En 1877, il se rend même à Gotha pour discuter avec le géographe des possibles routes de l'Arctique[25]. Il sort convaincu de l'entretien qu'il faut entreprendre une nouvelle aventure polaire américaine. Il téléphone alors à De Long pour lui demander de prendre un congé de la Marine et d'accepter de commander cette nouvelle expédition, suivant les théories de Petermann[12].

L'expédition[modifier | modifier le code]

Le navire[modifier | modifier le code]

Article détaillé : USS Jeannette (1878).
La Pandora, future Jeannette dans le détroit de Smith lors de l'expédition Allen Young.

Aucun navire américain n'étant disponible, De Long part en Angleterre, où il trouve une offre de vente de l'ancien navire d'Allen Young, la Pandora pour 6 000 $. Le bateau ayant déjà vécu des aventures dans l'Arctique semble idéal mais Young hésite à le céder et retarde l'achat jusqu'à la fin de 1877[26].

Grâce à Bennett, le Congrès adopte au même moment une loi qui donne au Département de la Marine un contrôle total sur l'expédition projetée[26]. Il voguera sous drapeau américain et l'équipage sera engagé par la marine et soumis à la discipline navale américaine. Bennett est responsable du financement de l'entreprise et s'engage à rembourser au gouvernement tous les coûts encourus[27]. Pendant ce temps, De Long est mis en disponibilité pour pouvoir superviser en Angleterre le réarmement et le réaménagement de la Pandora[28].

En juin 1878, après une révision approfondie à Deptford dans l'estuaire de la Tamise[28], la Pandora rejoint Le Havre où, le 4 juillet, elle est rebaptisée Jeannette, en l'honneur de la sœur de Bennett qui dirige la cérémonie[29]. Le 15 juillet, le navire quitte le Havre pour gagner San Francisco, point de départ réel de l'expédition, qui est atteint le 27 décembre 1878. Le navire est alors mené au Mare Island Naval Shipyard pour être renforcé en vue d'un voyage arctique[30].

De Long passe l'année 1879 à Washington pour y rechercher les membres d'équipage appropriés, et y gagner le soutien logistique du secrétaire de la marine Richard W. Thompson, tel l'accompagnement d'un navire d'approvisionnement jusqu'à l'Alaska[31], chose qui lui est pourtant refusé[32],[33]. Bennett lui affrète néanmoins la goélette Frances Hyde pour transporter du charbon et des provisions supplémentaires jusqu'à l'Alaska[34].

De Long s'équipe aussi d'une lampe à arc expérimentale construite par Thomas Edison pouvant fournir une lumière équivalente à trois mille bougies[35].

Le 28 juin 1879, dix jours avant son départ prévu, la Jeannette est essayé en mer avec succès[36].

Équipage[modifier | modifier le code]

George W. Melville, ingénieur en chef de la Jeannette.

De Long engage un équipage de vingt-neuf hommes. L'état-major, outre le capitaine De Long, est composé, comme second, du lieutenant Charles W. Chipp qui a servi avec lui sur la Little Juniata[37]; comme officier de navigation de John Wilson Danenhower, jeune officier de marine recommandé par Bennett et par Ulysses S. Grant mais dont la nomination soulève quelques réticences en raison d'une dépression qui lui a valu d'être brièvement interné au St. Elizabeths Hospital mais qui convainc De Long de ses qualités en voyageant avec lui du Havre à San Francisco, lui démontrant que l'histoire était du passé[38] ; d'un ancien de la mission de sauvetage de la Polaris, George W. Melville, comme ingénieur en chef, de James Ambler, chirurgien[39], Jérôme J. Collins, météorologiste[40], William Dunbar, pilote ayant navigué en Arctique sur des baleiniers[41]et de Raymond Lee Newcomb, naturaliste[42]. Par ailleurs, William Nindemann, est un marin expérimenté des glaces, survivant de la Polaris[41].

Déroulement[modifier | modifier le code]

Esquisse de l'île Herald faite en 1881 lors du voyage de l'USRC Thomas Corwin.

Organisée aux frais de James Gordon Bennett junior, directeur du New York Herald[43], dès 1877, avec l'appui de son confrère Henry Grinnell[42], elle est envoyée à la conquête du pôle Nord par voie maritime, conformément à la théorie de la mer libre du pôle.

Bennett achète alors l'ancien navire d'Allen Young et de Francis Leopold McClintock, le Pandora qu'il rebaptise Jeannette[44]. Le navire est totalement réaménagé mais s'avère peu propice pour affronter les glaces et le froid polaire[42]. Le navire part du Havre le 15 juillet 1878 et atteint San Francisco le 27 décembre. Le 8 juillet 1879, il quitte la Californie et pénètre le 1er août en mer de Béring. La Jeannette mouille à la baie Kolioutchine où l'équipage apprend la réussite de l'expédition Nordenskjöld dans la conquête du passage du Nord-Est. Des chiens esquimaux sont embarqués à St. Michael en Alaska puis le détroit de Béring est franchi le 29 août. L'île Herald est atteinte le 4 septembre et De Long prend ensuite la décision de rejoindre la Terre de Wrangel en suivant la route prévue par Gustave Lambert en 1870 mais la glace enserre le navire et la décision d'hiverner doit être prise. Une maison de glace est construite en octobre ainsi qu'un observatoire car le navire s'avère inhabitable à cause de l'humidité qui y règne. Dérivant vers l'ouest, la Terre de Wrangel est aperçu à la fin du mois. De Long pense alors avec raison qu'il s'agit d'une île[45].

Le 29 janvier 1881, alors que la coque est déjà très endommagée par la pression des glaces, deux voies d'eau se déclarent. Melville les maîtrise en construisant des pompes mais la situation se dégrade progressivement et le 24 mai, des fissures nouvelles apparaissent. L'équipage s'affaiblit aussi. Un homme est atteint de cécité, un autre perd la raison et la dérive est de plus en plus apparente[45].

Carte montrant la dérive de la Jeannette et les routes suivies par les trois embarcations après le naufrage.

Le 16 mai, les voyageurs découvrent une île qu'ils nomment île Jeannette puis le 24 mai, une nouvelle terre est atteinte qu'ils appellent île Henriette où un groupe de matelots débarque et où un cairn contenant le journal de bord est établi. À partir du 9 juin, la situation devient catastrophique. Le navire, pris dans les glaces, est broyé. Il coule le 13 juin 1881 par 77°17'N et 153°42' E. Les trente-trois hommes se retrouvent sur la banquise avec une baleinière, deux youyous, six tentes, neuf traineaux, quelques armes, des instruments de navigation et quatre tonneaux de vivres[45].

Les explorateurs commencent le 18 juin une longue retraite vers le sud dans des conditions impossibles : neige molle, entassements de blocs de glace, crevasses, et multiples polynies. Mais, rapidement, De Long remarque que malgré leurs efforts, ils ne progressent pas. La dérive des glaces vers le Nord s’avère plus rapide qu'eux. De Long cache alors les résultats du calcul de leur dérive à ses camarades. Ils atteignent l'île Bennett le 28 juillet où les hommes trouvent du gibier, des œufs d'oiseaux, du bois flotté et de la houille bitumeuse. À partir de ce point, la mer étant devenue un peu plus libre, ils décident d'embarquer à bord de leurs trois canots pour tenter d'atteindre les îles de la Nouvelle-Sibérie. Le 30 août, ils abordent au Sud de la péninsule Faddeïevski qu'ils prennent pour une île, dans les îles de Nouvelle-Sibérie. Alors que les conditions de survie s'avèrent excellentes, De Long, pressé de rejoindre le continent, prend la décision de repartir. Cette erreur sera fatale.

Les hommes atteignent le 5 septembre la pointe sud de l'île Kotelny nommée Barencap et passent au nord des îles Stolbovoi, Semenov et Wassilievsky (banc de sable). Le 12 septembre, ils se dirigent vers le delta de la Léna mais une tempête sépare les trois canots dans le véitable labyrinthe dont ils ne maîtrise pas la carte, que s'avère le delta. Ils n'ont aussi plus de vivre. L'un des canots, commandé par le lieutenant Chipp avec huit hommes à bord, ne sera jamais retrouvé, sans doute englouti par la mer ; le deuxième dirigé par le second George W. Melville, atteindra le delta de la Léna et, grâce à l'appui d'indigènes et d'exilés russes rencontrés, parviendra à Iakoutsk sains et saufs. Le canot de De Long, lui, accostera sur un bras occidental de la Léna où douze des quatorze hommes dont le capitaine vont mourir de froid et de faim. Le journal retrouvé de De Long est alors éloquent sur les souffrances endurées :

  • 21 septembre : Alexey tue un renne, puis un autre le 27.
  • 3 octobre : dernier chien abattu
  • 7 octobre : mort d'Eriksen
  • 9 octobre : deux hommes parmi les plus valides, Nindemann et Noros, sont envoyés chercher des secours vers le sud
  • 14 octobre : Alexey tue un ptarmigan
  • 17 octobre : Alexey meurt de faim
  • 21 octobre : Kaack et Lee meurent de faim
  • 28 octobre : Iverson meurt de faim
  • 29 octobre : Dressler meurt de faim
  • 30 octobre : Boyd, Gortz et Collins meurent de faim.

De Long, d'Ambler et le cuisinier chinois sont vraisemblablement morts aussi de faim le 31 octobre. Leurs corps seront plus tard retrouvés au lieu-dit Matvaï et le journal de De Lond s'arrête à la date du 31[46].

Noros et Nindemann.

Les deux survivants furent les deux hommes les plus solides que De Long avait envoyé en avant pour chercher du secours, Ninderman et Noros[50]. Ils avaient réussi à survivre et avaient été accueillis par les autochtones de Kou-Mark-Sourka (Kumakh-Surt)[51] le 22 octobre. Plusieurs mois plus tard, et après maintes difficultés pour se faire comprendre, Ninderman et Noros sont rejoints par Melville à Bulun. Celui-ci et son équipage étaient parvenus à atteindre la baie de Buor-Khaya puis Arrhu et enfin Zemovialach[52] où grâce à l'aide d'un exilé russe, ils rallièrent Bulun en traîneaux.

Melville envoie alors Danenhower et cinq hommes à Iakoutsk et part à la recherche de De Long. Il ne trouve qu'une cache laissée par celui-ci et gagne à son tour Iakoutsk pour hiverner. Il renvoie aussi l'ensemble de ses hommes en Amérique et reste, sur ordre du gouvernement, qu'avec Nindermann et Noros avec pour mission de retrouver De Long mais aussi le troisième groupe de Chipp.

Enfin, le 16 mars 1882, les trois hommes explorant le lieu-dit Marvaï, y découvrent sous la neige les cadavres de De Long, d'Ambler et du cuisinier chinois ainsi que le journal du commandant, tenu jusqu'au bout. Ils les font inhumé sur place le 7 avril. De Chipp et de ses compagnons, jamais rien ne sera retrouvé. Il est fort probable qu'ils ont sombré durant la tempête du 12 septembre[53]. Il est aujourd'hui prouvé que les hommes de De Long en furent réduits à l'anthropophagie. Le découragement De Long est poignant dans cette citation extraite de son carnet de bord : Expédition manquée. Ce sera une rude épreuve pour moi d'attacher à mon nom la renommée d'un homme qui, après avoir entrepris une expédition polaire, a laissé couler son navire sous le 77e parallèle[54].

Melville, Nindermann et Noros passeront en cour martiale à leur retour aux États-Unis, seront acquittés et félicités par le jury[55].

En février 1882, le secrétaire Thompson avait expédié les lieutenants de marine Giles Harber et William Schuetze dans le delta de la Léna pour y chercher toute trace des explorateurs disparus, en particulier sur l'embarcation Chipp. Ils échouent mais en novembre, reçoivent des ordres du secrétaire pour superviser le retour des corps de De Long et de ses camarades aux États-Unis. En 1883, un expédition américaine récupère ainsi les corps de De Long et de ses compagnons pour les rapatrier. Seul celui d'Alexey s'avère introuvable[56]. De Long, Ambler et Ah Sam, les derniers survivants étaient séparés des autres. Ils avaient vraisemblablement tenté de mettre en place un autre camp sur un terrain plus élevé[56].

La météorologie et la bureaucratie les retarde pendant un an mais enfin, en novembre 1883, les corps sont transportés en train de Iakoutsk à Moscou puis de Moscou à Berlin et de Berlin à Hambourg. D'Hambourg, ils ont embarqués sur le navire américain Frisia, qui atteint New York en février 1884.

Le cortège funèbre est escorté par des détachements navals et militaires à l'église de la Sainte Trinité sur l'avenue Madison pour un service commémoratif. Les corps d'Ambler, Collins et Boyd sont réclamés pour un enterrement privé. Ceux de De Long et de six autres de ses compagnons sont emmenés au cimetière de Woodlawn dans le Bronx pour y être inhumés[57].

Missions de recherche de la Jeannette[modifier | modifier le code]

En 1881, Calvin Hooper sur le Thomas-Corwin reçoit l'ordre de retrouver l'expédition Jeannette, longe les côtes de l'Alaska, navigue dans le détroit de Béring et en mer des Tchouktches et débarque à l'île Herald le 30 juillet qu'il explore. Le 12 août, il aborde dans le sud-est de l'île Wrangel mais ne retrouve pas de traces de la Jeannette[58].

Deux semaines plus tard, le 26 août 1881, Robert Berry, commandant du Rodgers débarque à son tour sur l'île Wrangel, en relève toute la côte, en examine la faune et la flore et y effectue des observations de magnétisme, d'hydrologie et de météorologie[59] mais un incendie détruit le navire en novembre en baie de Saint-Laurent[60].

La dérive de la Jeannette[modifier | modifier le code]

Les débris de l'épave seront retrouvés au sud-ouest du Groenland, loin de l'endroit où il avait été enserré dans l'étau des glaces. Le norvégien Fridtjof Nansen fut inspiré par cette immense dérive[61]. Il imagina la construction d'un petit trois mâts sans quille et à fond presque plat pour être soulevé par les forces de la pression des glaces au lieu d'être broyé comme la Jeannette. Il le baptisa Fram. À la fin du mois de juin 1893, Nansen quitta le port de Bergen à bord du Fram avec un équipage réduit et des chiens de traîneaux, espérant étudier les courants de l'océan Arctique à partir du nord de la Toundra jusqu'aux côtes de la Norvège et, peut-être même passer par le pôle. L'expédition Fram prenait le large.

Dans les zig-zags de sa dérive, l'expédition de la Jeannette a découvert une île qui porte désormais son nom l'île Jeannette.

Enquête[modifier | modifier le code]

Sur les trente-trois hommes que comprenait l'expédition, seuls treize ont survécu. Le premier groupe de survivants arrive à New York en mai 1882, mais les célébrations sont reportées jusqu'à l'arrivée, le 13 septembre, de Melville, Nindemann et Noros. Ils sont accueillis comme des héros et ont même l'honneur d'un banquet au célèbre restaurant Delmonico's (en)[62].

Bennett envoie plusieurs journalistes en Russie. L'un des journalistes, John P. Jackson, trouve le tombeau de De Long et l'ouvre pour y rechercher des papiers ou d'autres documents[63]. Emma De Long se soulève contre cet acte de profanation est exprime son écœurement à Bennett : « the bitterest potion I had to swallow in my whole life »[64]. Jackson avait également interviewé Danenhower, qui a fait des allégations sur les discordes régnant à bord et les mauvais traitements infligés à certains officiers, en particulier à lui-même[65].

Une enquête navale sur la perte de la Jeannette, dont les survivants sont les principaux témoins, se réunit au début d'octobre. En février 1883, le conseil annonce ses constatations : la Jeannette était un navire équipé pour le service en Arctique, des difficultés telles que le démarrage tardif et le détournement de la mission pour prendre des nouvelles de la Vega ne peuvent être incombé à De Long ni la perte du navire. La retraite est jugée avoir été menée de manière exemplaire[66].

La décision ne fait pas l'unanimité. Les parents de Collins mettent ainsi en doute la véracité du jugement selon les témoignages de discorde existant entre leur fils et De Long et juge qu'elle ne vise qu'à blanchir les coupables[67]. En avril 1884, un sous-comité de la chambre des représentants des États-Unis examine les éléments et confirme les conclusions de l'enquête antérieure[68].

Postérité[modifier | modifier le code]

Des principaux survivants du drame de la Jeannette, seul Melville est retourné dans l'Arctique, où il a aidé à sauver les survivants de l'expédition de la baie Lady Franklin d'Adolphus Greely (1881-1884). Melville atteint plus tard le rang de rear admiral et mourut en 1912.

Danenhower a continué dans la marine, mais est retombé dans une crise de dépression en 1887. En 1892, James Bartlett, qui a souffert de graves problèmes mentaux après son retour, a menacé de tuer sa femme et sa nièce et passe à l'exécution le lendemain. Sa femme survit de sa blessure par balle à l'épaule, mais sa nièce est tué. Bartlett finalement se suicide[69].

Nindemann travaille comme ingénieur naval jusqu'à sa mort en 1913. Le dernier survivant de l'expédition est Herbert Leach, devenu ouvrier d'usine, qui meurt en 1933. Emma De Long est, quant-à-elle, décédée à l'âge de 91 ans, en 1940[70].

En février 2015, l'aventurier russe Andrey Khoroshev a annoncé qu'il proposait de localiser l'épave de la Jeannette et de la retrouver. Il a déclaré à The Siberian Times que le navire était dans un endroit connu, dans des eaux relativement peu profondes, et que la tâche n'était pas difficile. D'après lui, l'événement permettrait un rapprochement entre Russie et États-Unis[71].

Hommages[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Médaille Jeannette.

En octobre 1890, un grand monument aux morts en hommage à l'expédition est inauguré l'Académie navale d'Annapolis. Sa conception est basée sur le cairn et la croix d'origine élevés sur le site de la sépulture dans le delta de la Léna[72].

Une chaîne de montagnes en Alaska et deux navires de guerre ont été nommés en l'honneur de De Long[68]. Les trois îles arctiques découvertes pendant l'expédition, plus deux autres découvertes quelques années plus tard, forment un archipel qui a été nommé Îles De Long. Malgré la prise de possession par Melville, ces îles sont considérées comme territoire russe[73].

Le 30 septembre 1890, le Congrès des États-Unis a autorisé la remise des médailles appropriées (huit médailles d'or du Congrès et vingt-cinq médailles d'argent) en commémoration des périls rencontrés par les 33 officiers et hommes de l'expédition.

En littérature[modifier | modifier le code]

Monument en hommage à l'expédition à l'Académie navale d'Annapolis.

Jules Verne parle longuement de l'expédition de La Jeannette dans deux romans : Sans dessus dessous (chap. VII) et Robur le Conquérant (chap. XIV)[74].

Dans Sans dessus dessous, il écrit :

« « En 1879, notre grand citoyen Gordon Bennett... »
Ici trois hurrahs, poussés à pleine poitrine, acclamèrent le nom du grand citoyen, le directeur du New-York-Herald.
«... arme la Jeannette qu'il confie au commandant De Long, appartenant à une famille d'origine française. La Jeannette part de San Francisco avec trente-trois hommes, franchit le détroit de Behring, est prise dans les glaces à la hauteur de l'île Herald, sombre à la hauteur de l'île Bennett, à peu près sur le soixante-dix-septième parallèle. Ses hommes n'ont plus qu'une ressource : c'est de se diriger vers le sud avec les canots qu'ils ont sauvés ou à la surface des icefields. La misère les décime. De Long meurt en octobre. Nombre de ses compagnons sont frappés comme lui, et douze seulement reviennent de cette expédition. » ».

Dans Robur le Conquérant, les personnages, à bord de l Albatros, machine volante inventée par Robur, aperçoivent une embarcation : « Sa voile battait sur le mât. Faute de vent, elle ne pouvait plus se diriger. A bord, sans doute, personne n'avait la force de manier un aviron.

Au fond étaient cinq hommes, endormis ou immobilisés par la fatigue, à moins qu'ils ne fussent morts. [...] A l'arrière de cette embarcation, on put lire alors le nom du navire auquel elle appartenait, c'était la Jeannette, de Nantes, un navire français que son équipage avait dû abandonner... ». L'hommage de Jules Verne au naufrage de la Jeannette arrivé dans les années de rédaction[75] du roman (publié en 1886), est patent[76].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

In the Lena Delta; a narrative of the search for Lieut.-Commander De Long and his companions (1884) par William F. C. Nindemann
  • Joseph Lovering (ed.), Proceedings of the American Association for the Advancement of Science, 1868, 17th Meeting, at Chicago, Cambridge, Mass.: Joseph Lovering, 1868
  • George W. De Long, Raymond Newcomb, Our Lost Explorers: The Narrative of the Jeannette Arctic Expedition, Hartford, Conn.: The American Publishing Co., 1882 (ISBN 978-1-58218-281-0).
  • Voyage de la Jeannette. Journal de l'expédition édité par les soins de la veuve de l'auteur Mme Emma De Long, Hachette, 1885. Traduction de l'ouvrage : The voyage of the Jeannette. The ship and ice journals of George W. De Long lieutenant-commander U.S.N. and commander of the Polar expedition of 1879-1881, 1883
  • Jules Geslin, L'expédition de la Jeannette au pôle nord racontée par tous les membres de l'expédition; ouvrage composé des documents reçus par le New-York Herald de 1878 à 1882, traduits, classés, juxtaposés, vol. 1, Dreyfous, 1883
  • Emma De Long (ed.), The Voyage of the Jeanette: The Ship and Ice Journals of George W. De Long, 2 vol., Boston. Mass.: Houghton Mifflin, 1884
  • George W. Melville, In the Lena Delta: A Narrative of the Search for Lieutenant-Commander De Long and his Companions, Boston, Mass.: Houghton Mifflin & Co, 1885
  • Fridtjof Nansen, Farthest North, vol.1, Londres : Archibald Constable and Co, 1897
  • Martin Conway, No Man's Land, Cambridge: Cambridge University Press, 1906
  • Jules Rouch, Le Pôle Nord, Paris, Flammarion,
  • Bertrand Imbert et Claude Lorius, Le grand défi des pôles, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes Gallimard », (réimpr. 2006), 224 p. (ISBN 9782070763320)
  • Pierre Berton, The Arctic Grail, New York: Viking Penguin, 1988 (ISBN 978-0-670-82491-5).
  • Leonard-F. Guttridge, Icebound: The Jeannette Expedition's Quest for the North Pole, Shrewsbury, Airlife Publishing, (ISBN 978-1-85310-006-2).
  • (en) Clive Holland, Farthest North, Londres, Robinson Publishing, (ISBN 978-1-84119-099-0)
  • (en) Fergus Fleming, Ninety Degrees North, Londres, Granta Books, (ISBN 978-1-86207-535-1)
  • Michel D'Arcangues, Dictionnaire des explorateurs des pôles, Paris, Séguier,
  • W. J. Mills, Exploring Polar Frontiers: A Historical Encyclopedia, vol. 1. Santa Barbara: ABC-CLIO, 2003 (ISBN 978-1-57607-422-0).
  • E. C. Coleman, The Royal Navy and Polar Exploration, vol. 1: from Frobisher to Ross, Stroud, Gloucestershire: Tempus Publishing, 2006 (ISBN 978-0-7524-3660-9).
  • Brigitte Lozerec'h, Sir Ernest Shackleton - Grandeur et Endurance d'un explorateur (1874-1922), Paris, Le Rocher, (réimpr. 2007), 607 p. (ISBN 9782268048314)
  • William Gilder, Der Untergang der Jeannette-Expedition, Maritime Press, 2013
  • (en) Hampton Sides, In the Kingdom of Ice, Londres, Oneworld Publications, (ISBN 978-1-78074-521-3)

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Clive Holland, Farthest North, Londres, Robinson Publishing, 1999, p. 2-4
  2. Martin Conway, No Man's Land, Cambridge: Cambridge University Press, 1906, p. 12-13
  3. Holland 1999, p. 19-24.
  4. Holland 1999, p. 29.
  5. Fergus Fleming, Ninety Degrees North, Londres : Granta Books, 2002, p. 3
  6. Hampton Sides, In the Kingdom of Ice, Londres : Oneworld Publications, 2014, p. 44
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  16. Leonard F. Guttridge, Icebound: The Jeannette Expedition's Quest for the North Pole, Shrewsbury: Airlife Publishing, 1988, p. 19-20
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  42. a, b et c D'Arcangues 2002, p. 163.
  43. Jules Rouch, Le Pôle Nord, Flammarion, 1923, p. 115
  44. Bertrand Imbert et Claude Lorius, Le grand défi des pôles, p. 57
  45. a, b et c D'Arcangues 2002, p. 164.
  46. D'Arcangues 2002, p. 164-165.
  47. Sides 2014, p. 314–315.
  48. Guttridge 1988, p. 218–19.
  49. Sides 2014, p. 353.
  50. Rouch 1923, p. 124.
  51. De Long avait le 9 octobre ordonné à ses deux hommes de rejoindre ce village comme en témoigne son journal de bords : Voyage de la Jeannette: journal de l'expédition publié en 1885 (p. 596)
  52. Il s'agit de petits établissements de pêche.
  53. D'Arcangues 2002, p. 165-166.
  54. Rouch 1923, p. 126.
  55. D'Arcangues 2002, p. 166.
  56. a et b Sides 2014, p. 392.
  57. Guttridge 1988, p. 307-311.
  58. D'Arcangues 2002, p. 325.
  59. D'Arcangues 2002, p. 324.
  60. The Loss of the Rodgers, The New York Times du 22 juin 1882 (Lire en ligne)
  61. Bertrand Imbert et Claude Lorius, Le grand défi des pôles, p. 55
  62. Emma De Long, The Voyage of the Jeannette: The Ship and Ice Journals of George W. De Long, 2012, p. 646
  63. Guttridge 1988, p. 302-303.
  64. Sides 2014, p. 402.
  65. Guttridge 1988, p. 271-272.
  66. Guttridge 1988, p. 298-305.
  67. Guttridge 1988, p. 305-306.
  68. a et b Sides 2014, p. 406.
  69. Suicide of a Jeannette survivor, The Chicago Daily Tribune, 31 octobre 1892
  70. Sides 2014, p. 407-410.
  71. Olga Gertcyk, Russian plan to locate and raise the wreck of schooner USS Jeannette in Arctic waters, The Siberian Times, 23 février 2015.
  72. The Jeannette Monument Unveiled, Daily Alta, Californie, 31 octobre 1890, p. 5.
  73. W. J. Mills, Exploring Polar Frontiers: A Historical Encyclopedia, vol. 1. Santa Barbara, 2003, p. 81
  74. Voir Revue Jules Verne no 15, 2003, p. 15
  75. Samuel Sadaune Les 60 voyages extraordinaires de Jules Verne, Ouest-France, 2004, p. 74
  76. Alexandre Tarrieu, L'Exploration de la Terre, in Jules Verne : De la science à l'imaginaire, Larousse, 2004, p. 83

Liens externes[modifier | modifier le code]