Conquête normande de l'Angleterre

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Conquête normande de l'Angleterre
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Principaux événements de l'année 1066 en Angleterre.
Informations générales
Date 1066-1075
Lieu Angleterre
Issue Victoire normande
Belligérants
Duché de NormandieRoyaume d'AngleterreRoyaume de Norvège
Commandants
Guillaume le Conquérant
Alain le Roux
Guillaume Fitz Osbern
Eustache II de Boulogne
Harold Godwinson
Gyrth Godwinson
Léofwine Godwinson
Morcar
Edwin
Harald Hardrada
Tostig Godwinson

Crise de succession d'Angleterre

Batailles

Fulford · Stamford Bridge · Hastings · Dévastation du Nord · Révolte des comtes

La conquête normande de l'Angleterre est l'invasion et l'occupation du royaume d'Angleterre par Guillaume le Conquérant.

Le roi d'Angleterre Édouard le Confesseur meurt au début de l'année 1066 sans laisser d'enfants. Son beau-frère Harold Godwinson est choisi pour lui succéder, mais d'autres prétendants se font connaître. Le roi norvégien Harald Hardrada envahit l'Angleterre au mois de septembre. Il est vaincu et tué par Harold à la bataille de Stamford Bridge, le 25 septembre. Guillaume, duc de Normandie, débarque à son tour dans le Sussex quelques jours plus tard. Harold se porte à sa rencontre et l'affronte à la bataille d'Hastings le 14 octobre. Cet affrontement décisif voit la mort d'Harold et la victoire de Guillaume, qui est sacré à l'abbaye de Westminster le jour de Noël.

La disparition des principaux rivaux de Guillaume n'apporte pas la tranquillité à l'Angleterre, qui est secouée par de nombreuses révoltes jusqu'en 1072. Pour mieux contrôler son royaume, Guillaume fonde de nombreux châteaux à des endroits stratégiques et redistribue les terres confisquées à la noblesse révoltée à ses fidèles. L'invasion normande a des conséquences profondes pour l'histoire de l'Angleterre. Une nouvelle classe dominante, qui tient ses fiefs directement du roi et parle normand, supplante l'ancienne noblesse anglo-saxonne, contrainte pour partie à l'exil. Aux échelons inférieurs de la société, l'esclavage disparaît dans les décennies qui suivent la conquête, mais il s'agit peut-être de l'accélération d'un processus déjà en cours.

Contexte[modifier | modifier le code]

L'Angleterre et la Normandie au XIe siècle[modifier | modifier le code]

Évolution territoriale du duché de Normandie de 911 à 1050.

En 911, le traité de Saint-Clair-sur-Epte conclu entre Charles III le Simple, roi de Francie occidentale, et le chef viking Rollon autorise ce dernier à s'établir dans la basse vallée de la Seine, dont il est chargé en contrepartie d'assurer la défense contre les raids d'autres Vikings[1]. La région prend le nom de Normandie en référence à ces « Hommes du Nord », qui se convertissent au christianisme et adoptent la langue d'oïl parlée dans la région. Enrichie de vocabulaire norrois, celle-ci donne naissance au normand[2]. Les Normands étendent rapidement leur autorité vers l'ouest sur le Bessin, le Cotentin et l'Avranchin[3].

Le roi anglais Æthelred le Malavisé se marie en 1002 avec Emma, la sœur du duc Richard II de Normandie[4]. Leur fils Édouard le Confesseur monte sur le trône d'Angleterre en 1042 après avoir passé la plus grande partie de sa jeunesse en exil dans le duché de Normandie[5]. N'ayant pas pu se constituer de clientèle dans son pays, il s'appuie principalement sur des Normands pour régner contre le puissant comte Godwin de Wessex et ses fils : il invite des courtisans, des soldats et des religieux à le rejoindre et les nomme à des positions de pouvoir, en particulier dans l'Église. N'ayant pas eu d'enfant, il est possible qu'il ait encouragé les visées du duc Guillaume, petit-fils de Richard II, sur le trône anglais[6].

Une succession disputée[modifier | modifier le code]

En l'absence d'héritier indiscutable, la mort d'Édouard, le 5 janvier 1066, donne lieu à une crise de succession. Le comte de Wessex Harold Godwinson, qui est le plus riche et le plus puissant membre de la noblesse anglaise, est élu roi par le Witenagemot et sacré dès le lendemain de la mort d'Édouard[7]. Deux adversaires de taille ne tardent pas à contester la succession du roi défunt. Le duc Guillaume de Normandie affirme qu'Édouard l'avait choisi comme successeur, et qu'Harold avait juré de respecter cet arrangement[8], tandis que le roi de Norvège Harald Hardrada met en avant un accord conclu entre son prédécesseur, Magnus le Bon, et Hardeknut, le prédécesseur d'Édouard, en vertu duquel l'Angleterre et la Norvège reviendraient à l'autre si l'un d'eux mourait sans laisser d'héritier[9]. Guillaume et Harald rassemblent leurs forces respectives pour envahir le royaume qu'ils estiment leur revenir de droit[10].

L'invasion norvégienne[modifier | modifier le code]

La bataille de Stamford Bridge vue par Matthieu Paris vers 1250 – 1260, dans une hagiographie d'Édouard le Confesseur.

Au début de l'année 1066, Tostig Godwinson, un frère exilé d'Harold, mène des raids sur le Sud-Est de l'Angleterre à la tête d'une flotte assemblée dans le comté de Flandre. Menacé par les navires d'Harold, Tostig prend la direction du Nord et attaque l'Est-Anglie et le Lincolnshire, mais il est repoussé par les comtes Edwin de Mercie et Morcar de Northumbrie. Abandonné par la plupart de ses partisans, Tostig se réfugie en Écosse. Les forces terrestres et navales d'Harold, principalement composées de miliciens, passent l'été de 1066 à attendre l'invasion normande sur la côte sud de l'Angleterre. Le roi les renvoie chez eux le 8 septembre afin qu'ils puissent procéder aux récoltes[11].

Harald Hardrada quitte la Norvège au mois d'août à la tête d'une flotte de 300 navires transportant environ 15 000 hommes. Il reçoit le soutien de Tostig dans son invasion. Les Norvégiens débarquent dans le Yorkshire et remportent la bataille de Fulford sur les comtes Edwin et Morcar le 20 septembre[12]. Ces derniers sortent vivants de l'affrontement, mais cette défaite écrasante les empêche de jouer un rôle dans la suite des opérations. La ville d'York ouvre ses portes à l'armée d'Harald, qui se porte ensuite sur le village voisin de Stamford Bridge[13].

En apprenant la nouvelle de l'invasion norvégienne, probablement vers le 15 septembre, Harold Godwinson se précipite vers le nord en recrutant des troupes sur son chemin. Il couvre la distance entre Londres et York en neuf jours, soit une vitesse moyenne de 40 km par jour, et arrive à York à l'aube du 25 septembre[14]. De là, il se rend à Stamford Bridge, prenant les Norvégiens par surprise. La bataille de Stamford Bridge se solde par une victoire anglaise décisive : Harald et Tostig sont tués, et les pertes norvégiennes sont si importantes que 24 des 300 navires de la flotte d'invasion suffisent à ramener les survivants chez eux. L'armée anglaise n'en est cependant pas sortie indemne, et elle se trouve très loin de la Manche[15].

L'invasion normande[modifier | modifier le code]

Les préparatifs du duc Guillaume[modifier | modifier le code]

Le duc Guillaume est contraint d'assembler une flotte à partir de rien, ce qui lui prend plusieurs mois. Son armée, réunie à Dives-sur-Mer, puis à Saint-Valery-sur-Somme, est composée non seulement de Normands, mais également de contingents venus de Bretagne et de Flandre, entre autres[16]. Certaines chroniques normandes attribuent également à Guillaume des préparatifs diplomatiques, avec notamment l'envoi d'une bannière par le pape Alexandre II en signe de soutien. Cependant, les récits contemporains ne parlent pas de cette bannière, qui n'est mentionnée que par Guillaume de Poitiers plusieurs années après les faits[17]. L'imposition, en 1070, d'une pénitence générale à tous les soldats de Guillaume ayant tué ou blessé un adversaire lors de la bataille plaide également en défaveur de l'envoi d'une bannière au duc par Alexandre II[18].

Les sources contemporaines donnent des chiffres allant de 14 000 à 150 000 hommes pour l'armée de Guillaume[19], et une liste d'époque parle de 776 navires fournis par 14 barons normands, un chiffre peut-être exagéré[20]. Les historiens modernes proposent des estimations plus modestes : entre 7 000 et 8 000 hommes, dont 1 000 à 2 000 cavaliers, pour Matthew Bennett[21] ; 7 500 hommes pour Christopher Gravett[22] ; 8 000 combattants pour Pierre Bouet[23] ; 10 000 hommes, dont 3 000 cavaliers, pour Peter Marren[24]. L'armée se compose de fantassins, de cavaliers et d'archers ou d'arbalétriers, avec environ autant de cavaliers que d'archers, et autant de fantassins que de cavaliers et d'archers réunis[25]. Ces soldats ne proviennent pas uniquement de Normandie, mais également de Bretagne et d'autres régions de France. Il subsiste plusieurs listes de compagnons de Guillaume le Conquérant, mais bon nombre des noms qui y figurent sont des ajouts ultérieurs, et ils ne sont qu'une trentaine dont la présence sur le champ de bataille est un tant soit peu assurée[25],[26].

Le débarquement normand et la marche d'Harold[modifier | modifier le code]

Le débarquement normand sur la tapisserie de Bayeux.

Les forces de Guillaume sont prêtes à traverser la Manche aux alentours du [27], mais les opérations sont retardées pendant plusieurs semaines. Les chroniqueurs normands expliquent que ce délai est dû au mauvais temps, mais il est plus plausible que Guillaume ait préféré attendre qu'Harold renvoie sa flotte pour s'assurer une traversée plus facile[28]. Les Normands débarquent finalement le à Pevensey, dans le Sussex. Guillaume fait construire un château en bois à Hastings, d'où il lance des attaques sur la région alentour. Des fortifications sont également édifiées à Pevensey[29].

Pendant ce temps, Harold, après avoir laissé une bonne partie de ses troupes dans le Nord, avec les comtes Morcar et Edwin, prend la direction du Sud à marche forcée[30]. Il apprend vraisemblablement la nouvelle du débarquement normand en route. Son armée couvre les 320 km qui la séparaient de Londres en l'espace d'une semaine à peine[31], soit une moyenne de 43 km par jour[32]. Harold passe ensuite quelques jours à Londres. La nuit du , il campe avec son armée sur la colline de Caldbec, à une quinzaine de kilomètres du château édifié par Guillaume à Hastings[33].

Les sources donnent des chiffres très variés pour l'armée d'Harold : certaines sources normandes font état de 400 000 à 1,2 million d'hommes, alors que la plupart des sources anglaises donnent des chiffres très faibles, peut-être dans l'intention de rendre la défaite plus acceptable[34]. Les historiens offrent des estimations allant de 5 000 à 13 000 hommes[35], la plupart tournant autour de 7 000 à 8 000 hommes, en comptant aussi bien le fyrd, une milice de fantassins qui forme le gros des troupes, que les housecarls, des soldats professionnels qui servent de garde rapprochée au roi et constituent l'armature de son armée[36],[37]. On ne connaît qu'une vingtaine d'individus ayant combattu du côté anglais, dont deux des frères du roi, Gyrth et Léofwine[38].

Les éclaireurs du duc lui rapportent l'arrivée d'Harold, réduisant à néant tout éventuel effet de surprise. Les sources offrent des récits contradictoires des événements ayant immédiatement précédé l'affrontement mais elles s'accordent à dire que Guillaume conduit son armée hors de son château pour se porter à la rencontre d'Harold[39], dont l'armée est positionnée au sommet de la colline de Senlac, à une dizaine de kilomètres d'Hastings[40].

Hastings[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Bataille d'Hastings.
Position des armées au début de la bataille d'Hastings.

La bataille débute vers 9 heures du matin le 14 octobre et dure toute la journée, mais les sources se contredisent sur son déroulement exact[41]. Les deux armées sont de taille équivalente, mais Harold ne dispose que de fantassins alors que les forces de Guillaume comprennent des cavaliers[42]. Les soldats anglais forment un mur de boucliers au sommet de la colline, une stratégie qui cause de lourdes pertes dans les rangs normands. Une partie du contingent breton s'enfuit, pourchassé par des Anglais qui sont massacrés par la cavalerie normande. Les Normands feignent ensuite à deux reprises de s'enfuir, incitant à nouveau les Anglais à les pourchasser pour en faire des cibles faciles[43].

Les événements de l'après-midi sont plus confus, mais le moment déterminant semble avoir été la mort d'Harold, dont différentes versions existent. D'après Guillaume de Jumièges, il aurait été tué par le duc, mais la tapisserie de Bayeux semble montrer qu'il est mort d'une flèche dans l'œil[44]. D'autres sources affirment que le roi est mort au cœur de la mêlée sans qu'on puisse dire exactement comment, et Guillaume de Poitiers ne donne pas de détails non plus[45],[46]. La mort d'Harold prive les Anglais de leur chef, et ils commencent à se débander[47]. Beaucoup s'enfuient, mais les soldats de la maison du roi combattent jusqu'à la mort autour de la dépouille de leur seigneur[48]. Les Normands se lancent à la poursuite des fuyards, et hormis un combat d'arrière-garde à un endroit appelé « la Malfosse », la bataille est terminée[47].

Marche sur Londres et couronnement[modifier | modifier le code]

Après sa victoire, Guillaume s'attend à recevoir la soumission des chefs anglais, mais le Witenagemot préfère élire roi le jeune Edgar Ætheling, avec le soutien des comtes Edwin et Morcar et des archevêques Stigand et Ealdred. Le duc de Normandie se met donc en route vers Londres en longeant la côte du Kent. Il sort vainqueur d'une échauffourée à Southwark, mais ne parvient pas à forcer le passage du pont de Londres, ce qui le contraint à chercher un autre endroit pour franchir la Tamise. Il remonte le fleuve jusqu'à Wallingford, dans le Berkshire, où ses troupes peuvent traverser la Tamise et où Stigand se soumet à lui. Guillaume longe ensuite les Chilterns vers le nord-est avant de redescendre sur Londres vers le sud-est. N'étant pas parvenus à lever suffisamment de troupes pour défendre la ville, les chefs anglais choisissent de se soumettre à Berkhamsted, dans le Hertfordshire. Plus rien n'empêche Guillaume d'être sacré roi d'Angleterre par l'archevêque Ealdred à l'abbaye de Westminster, le 25 décembre[49].

Le nouveau souverain s'efforce de se concilier la noblesse anglaise en confirmant les titres et domaines des comtes Edwin et Morcar, ainsi que ceux du comte Waltheof de Northumbrie. Il accorde également des terres à Edgar Ætheling. Il reste quelques mois en Angleterre avant de rentrer en Normandie au mois de mars 1067, emmenant avec lui plusieurs otages anglais, parmi lesquels Stigand, Morcar, Edwin, Edgar et Waltheof[50].

La résistance anglaise[modifier | modifier le code]

Premières révoltes[modifier | modifier le code]

Penny d'argent à l'effigie de Guillaume le Conquérant.

Malgré la soumission de la noblesse anglaise, la résistance à Guillaume se poursuit pendant plusieurs années. Dès 1067, alors que le roi a confié l'Angleterre à son demi-frère Odon de Bayeux et de Guillaume Fitz Osbern, des rebelles tentent en vain de s'emparer du château de Douvres avec l'aide du comte Eustache II de Boulogne. La même année, Eadric Cild, un grand propriétaire du Shropshire, se soulève avec l'aide des rois gallois du Gwynedd et du Powys et affronte les Normands à Hereford. Ces événements contraignent Guillaume à rentrer en Angleterre dès la fin 1067[51],[52].

En 1068, le roi assiège la ville d'Exeter, qui refuse de reconnaître son autorité. Il parvient à obtenir sa soumission au prix de lourdes pertes[53]. Son épouse Mathilde de Flandre est sacrée reine à Westminster au mois de mai, un événement symboliquement important[54]. Plus tard la même année, la Mercie se soulève sous l'autorité d'Edwin et Morcar, tandis que le nouveau comte de Northumbrie, Gospatrick, se révolte à son tour, profitant de l'absence d'occupation normande dans la région. Ces deux mouvements s'effondrent rapidement lorsque Guillaume mène des troupes dans leur direction, répétant les méthodes qui ont déjà fonctionné dans le sud : construction de châteaux et mise en place de garnisons[55]. Edwin et Morcar se soumettent à nouveau au Conquérant, tandis que Gospatrick s'enfuit en Écosse, tout comme Edgar Ætheling et sa famille, qui étaient peut-être impliqués dans ces révoltes[56]. Les fils de Harold, réfugiés en Irlande, se livrent pendant ce temps à des opérations de pillage sur les côtes du Somerset, du Devon et des Cornouailles[57].

Les révoltes de 1069-1071 et la dévastation du Nord[modifier | modifier le code]

Le tertre de Baile Hill (en), dernier vestige du château fondé par Guillaume le Conquérant à York en 1069.

Au début de l'année 1069, une nouvelle rébellion éclate en Northumbrie. Le nouveau comte, Robert de Comines, est tué à Durham avec plusieurs centaines de chevaliers. Edgar, Gospatrick, Siward Barn et d'autres rebelles réfugiés en Écosse rallient les révoltés northumbriens, qui assiègent le château normand d'York après avoir tué le châtelain Robert Fitz Richard. Guillaume se précipite dans la région, bat les assiégeants et les pourchasse jusque dans la ville, où ils sont massacrés. Il fonde un deuxième château à York pour surveiller la ville et laisse des renforts dans la région avant de retourner dans le sud. La garnison d'York parvient à vaincre une nouvelle révolte peu après. Au sud, les fils d'Harold lancent une nouvelle offensive, mais ils sont battus dans le Devon par Brian, le fils du comte Éon de Penthièvre[58].

Une grande flotte envoyée par le roi danois Sven Estridsen arrive sur les côtes anglaises en août ou en septembre, suscitant une nouvelle vague de révoltes dans tout le pays. Après quelques raids infructueux dans le sud, les Danois s'allient à de nouveaux révoltés northumbriens, auxquels se rallient également Edgar, Gospatrick et les autres exilés d'Écosse, ainsi que Waltheof. Ils parviennent à vaincre la garnison normande d'York et à s'emparer des châteaux de Northumbrie, bien qu'un raid d'Edgar dans le Lincolnshire soit déjoué par la garnison normande de Lincoln. Pendant ce temps, Eadric Cild attaque le château de Shrewsbury avec ses alliés gallois et des rebelles du Cheshire et du Shropshire. Dans le sud-ouest, la garnison normande d'Exeter est assaillie par des rebelles du Devon et de Cornouailles, mais elle parvient à les repousser et ils sont dispersés par les renforts apportés par le comte Brian. Le château de Montacute, dans le Somerset, également la cible d'attaques, est secouru par Geoffroy de Montbray[59].

La flotte danoise, qui a pris ses quartiers d'hiver sur la rive sud de l'estuaire du Humber, est repoussée au nord par Guillaume. Laissant Robert de Mortain veiller sur le Lincolnshire, le roi se dirige vers l'ouest et remporte une victoire sur les rebelles à Stafford. Les Danois tentent de reprendre pied sur la rive sud du Humber, mais ils sont repoussés. Guillaume s'enfonce en Northumbrie, déjouant une tentative de l'empêcher de franchir l'Aire à Pontefract. Repoussant les Danois devant lui, il occupe la ville d'York et achète leur départ pour le printemps suivant. Ses troupes passent l'hiver 1069-1070 à ravager systématiquement la Northumbrie pour écraser toute résistance, un événement entré dans l'histoire en tant que « dévastation du Nord » (Harrying of the North)[59].

Au début de l'année 1070, les adversaires du Conquérant se sont soumis (Waltheof et Gospatrick) ou réfugiés en Écosse (Edgar et ses partisans). Le roi reprend le chemin de la Mercie et s'établit à Chester pour pacifier la région avant de retourner à Londres. Des légats pontificaux procèdent à un nouveau sacre à Pâques, un rappel des droits de Guillaume sur le royaume, tout en imposant des pénitences significatives au roi et à ses partisans pour les morts causées à Hastings et lors des campagnes ultérieures[60]. Afin de s'assurer la fidélité de l'Église, Guillaume obtient la déposition de l'archevêque de Cantorbéry Stigand et son remplacement par l'abbé normand Lanfranc. Le siège d'York revient quant à lui à Thomas de Bayeux, un chapelain du roi. D'autres évêques et abbés sont nommés, tandis que les monastères anglais, qui abritent une partie considérable de la fortune de la noblesse du pays, voient une partie de leurs biens confisqués par la couronne[61].

Loin d'honorer l'accord conclu avec Guillaume, Sven Estridsen arrive en Angleterre en 1070 pour prendre la tête de sa flotte en personne. Il envoie également des troupes dans la région des Fens pour soutenir les rebelles menés par Hereward l'Exilé. Guillaume parvient à acheter le départ du roi danois en échange du versement d'un nouveau danegeld[62]. Protégé par les marais, Hereward poursuit ses activités contre Guillaume. Un ultime sursaut prend place en 1071, lorsque Edwin et Morcar se révoltent à nouveau. Le premier trouve la mort à la suite d'une trahison, mais son frère parvient à se réfugier à Ely, où Hereward et lui sont rejoint par des exilés venus d'Écosse par la mer. Cette dernière poche de résistance est finalement réduite par l'armée et la flotte de Guillaume, qui parviennent à construire un ponton pour accéder à l'île d'Ely au prix de lourdes pertes[63]. Morcar termine sa vie en prison, mais le roi gracie Hereward et lui restitue ses terres[64].

Dernières résistances et la révolte des comtes[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Révolte des comtes.

De retour en Angleterre, Guillaume le Conquérant cherche à mettre un terme aux raids menés par le roi écossais Malcolm III sur le nord de l'Angleterre. Malcolm est devenu le beau-frère d'Edgar Ætheling en épousant sa sœur Marguerite en 1069 ou 1070[65]. En 1072, Guillaume conduit une invasion du royaume d'Écosse par terre et par mer qui aboutit à la conclusion du traité d'Abernethy entre les deux souverains. Malcolm s'engage à chasser Edgar de son royaume et à reconnaître jusqu'à un certain degré la suzeraineté du Conquérant[66].

Lors d'une nouvelle absence du roi en 1075, le comte d'Est-Anglie Raoul de Gaël et le comte de Hereford Roger de Breteuil complotent pour le déposer. Ils sont rapidement rejoints par le comte de Northumbrie Waltheof, tandis que plusieurs seigneurs bretons annoncent être prêts à soutenir cette révolte des comtes. Raoul sollicite également l'aide des Danois, mais les barons fidèles à Guillaume parviennent à empêcher les rebelles de rassembler leurs forces : Roger est isolé dans le Herefordshire par l'évêque Wulfstan et l'abbé Æthelwig, tandis que Raoul est assiégé dans son château de Norwich par Odon de Bayeux, Geoffroy de Coutances, Richard de Bienfaite et Guillaume de Warenne. Lorsque le prince danois Knut arrive au large des côtes anglaises avec 200 navires, il est déjà trop tard : le château de Norwich s'est rendu et Raoul a pris le chemin de l'exil. Les Danois se contentent d'opérations de pillage sur le littoral avant de rentrer au pays[67].

Le roi est resté sur le continent durant toute la révolte. Ce n'est qu'à la fin de l'année 1075 qu'il rentre en Angleterre pour célébrer Noël à Winchester et s'occuper des vaincus[68]. Roger et Waltheof sont emprisonnés et le second exécuté en mai 1076, alors que Guillaume a retraversé la Manche pour s'occuper de Raoul, qui cause des troubles en Bretagne[67].

Partage de l’Angleterre[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Partage de l'Angleterre en 1066.

Guillaume soumet les rebelles anglo-saxons du Nord en les remplaçant par des seigneurs normands. Dans le Yorkshire, il passe des accords avec les seigneurs anglais locaux leur permettant de conserver le contrôle de leurs fiefs (sous des seigneurs nommés par Normands « tenant » leurs terres à distance) en échange de leur neutralité et de la défense de ces terres. En 1070, Hereward l'Exilé dirige un soulèvement dans les marais et met Peterborough à sac. Les fils d’Harold tentent une invasion de la péninsule sud-occidentale. Des soulèvements se produisent également dans les marais gallois et à Stafford. Les plus sérieux des événements auxquels doit faire face Guillaume sont des tentatives séparées d’invasion par les Danois et les Écossais. La défaite de ces derniers par Guillaume se solde par ce qu’on appelle la « dévastation du Nord » où il ravage la Northumbrie afin de refuser des ressources à ses ennemis. L’Angleterre est désormais conquise. Quant à la conquête du pays de Galles, elle s’effectuera progressivement et ne s’achèvera qu’en 1282, au cours du règne du roi Édouard Ier. Bien qu’il ait également soumis l’Écosse, Édouard ne l’a pas vraiment conquise, celle-ci conservant une monarchie séparée jusqu’en 1603 et demeurant un royaume jusqu’en 1707.

Contrôle de l’Angleterre[modifier | modifier le code]

Détail de la statue du Conquérant à Falaise (Calvados).

Une fois l’Angleterre conquise, les Normands eurent à faire face à un certain nombre de défis pour conserver le contrôle du pays. Les normannophones étaient, par comparaison avec la population anglaise autochtone, en nombre extrêmement limité. Les historiens estiment leurs effectifs à 5 000 chevaliers en armure[69]. Les seigneurs anglo-saxons étaient accoutumés à être entièrement indépendants, contrairement au système de gouvernement centralisé des Normands qui déplaisait aux Anglo-Saxons. Les révoltes commencèrent presque immédiatement dès le couronnement de Guillaume, mené par des membres de la famille d'Harold ou des nobles anglo-saxons mécontents. Guillaume relève ces défis de plusieurs manières. Les nouveaux seigneurs normands construisent divers forts et châteaux tels que les mottes féodales afin de fournir un lieu retranché contre les soulèvements populaires (ou les attaques, de plus en plus rares, des Vikings) et pour dominer la ville et la campagne environnante. Tout seigneur anglo-saxon refusant de reconnaître la légitimité de Guillaume au trône ou révoltant fut sommairement dépouillé des titres et des terres qui sont redistribuées aux favoris normands de Guillaume. Tout seigneur anglo-saxon mort sans succession était toujours remplacé par un successeur normand. C’est ainsi que les Normands éliminèrent l’aristocratie autochtone et prirent le contrôle des échelons supérieurs du pouvoir.

Le maintien de l’unité et de la loyauté des seigneurs normands était tout aussi important, toute friction pouvant donner aux autochtones anglophones une chance facile de division afin de vaincre la minorité normannophone. Guillaume a accompli ceci en accordant des terres morcelées. Un fief normand typique était éparpillé un peu partout en Angleterre et en Normandie. Ainsi, un seigneur essayant de se séparer du roi ne pouvait, à n’importe quel moment, défendre qu’un nombre restreint de ses fiefs. Ce système, qui s’est avéré constituer une force de dissuasion très efficace contre les rébellions éventuelles, a permis de conserver la fidélité de la noblesse normande au roi.

À plus long terme, cependant, cette même politique a considérablement facilité les contacts entre la noblesse de différentes régions et a eu pour résultat de l’encourager à s’organiser et à agir, à la différence de ce qui passait dans d’autres pays féodaux, comme une classe plutôt que sur une base individuelle ou régionale. De plus, l’existence d’une monarchie fortement centralisée a encouragé la noblesse à former des liens avec les citadins, phénomène qui s’est, par la suite, traduit par la montée en puissance du parlementarisme en Angleterre.

Détestant Stigand, l’archevêque anglo-saxon de Cantorbéry, Guillaume manœuvre pour obtenir son remplacement en 1070 par l’Italien Lanfranc avant de nommer des Normands aux fonctions ecclésiastiques.

Portée[modifier | modifier le code]

La portée des changements dus à la conquête normande a été significative tant pour le développement de l’Angleterre que de l’Europe.

Les conquérants apportèrent leur langue, donnant naissance à l’anglo-normand, évinçant l’anglo-saxon d’origine germanique dans les classes dirigeantes. Jouissant du statut de langue de prestige pendant près de trois siècles, l’anglo-normand eut une influence significative sur l’anglais moderne. C’est à cause de ce premier afflux principal des langues latines ou romanes dans la langue parlée prédominante en Angleterre, que celle-ci a commencé à perdre beaucoup de son vocabulaire germanique et scandinave, bien qu’elle ait, dans nombre de cas, maintenu la structure de la phrase germanique. Ainsi le mot anglais cat (provient de « cat » en normand, « chat » en français), de même que war (« werre » en normand, « guerre » en français) ou garden (« gardin » en normand, « jardin » en français)…

Une autre conséquence directe de l’invasion est la disparition quasi totale de l’aristocratie anglo-saxonne, tant militaire qu’ecclésiastique. Guillaume ayant confisqué les terres des rebelles pour les donner à ses défenseurs normands, il ne reste plus, au moment de l’établissement du Domesday Book, que deux propriétaires fonciers anglais d’importance à avoir survécu aux purges. En 1096, tous les évêchés sont passés aux mains des Normands. Dans le courant du XIIe siècle, l’assimilation progressa. À tel point que certains descendants de conquérants normands se considéraient principalement comme des Anglais.

Aucune autre conquête dans l’Europe du Moyen Âge n’a eu de conséquences aussi désastreuses pour la classe régnante vaincue. Le prestige de Guillaume parmi ses partisans a reçu une prodigieuse impulsion due à sa capacité à leur attribuer à faible coût de vastes terres. Ses récompenses ont également servi à affirmer son propre pouvoir, chaque nouveau seigneur étant soumis à l’obligation de construire un château et de soumettre les autochtones. La conquête a donc été un système en renouvellement perpétuel.

Systèmes de gouvernement[modifier | modifier le code]

Même avant l’arrivée des Normands, les Anglo-Saxons disposaient d’un des systèmes gouvernementaux les plus sophistiqués dans l’Europe de l’Ouest de l’époque. Toute l’Angleterre avait été divisée en régions administratives de taille et de forme assez uniformes appelées « shires » et administrées par des fonctionnaires connus sous le nom de shérifs. De tendance autonome, les shires manquaient de direction coordonnée. Les Anglo-Saxons avaient abondamment recours à la documentation écrite, ce qui était peu commun pour les rois d’Europe de l’Ouest de l’époque et donnait un gouvernement plus efficace que ceux fonctionnant par instructions verbales.

Les Anglo-Saxons avaient également établi des lieux de gouvernement permanents à une époque où la plupart des gouvernements médiévaux étaient toujours en mouvement, établissant leur cour là où le temps, les vivres ou autres étaient les meilleurs pour le moment. Cette forme de gouvernement avait pour conséquence de limiter la taille et la sophistication éventuelle de toute administration à la taille de ce qui pourrait être emballé sur un cheval et un chariot, y compris le trésor et la bibliothèque. Par contraste, les Anglo-Saxons avaient établi un trésor permanent à Winchester, une bureaucratie gouvernementale et des archives documentaires permanentes avaient commencé à se développer.

Sous l’égide des Normands, cette forme sophistiquée de gouvernement médiéval s’est développée avec encore plus de force. Les Normands ont centralisé le système autonome du shire. Le Domesday Book exemplifie la codification pratique qui a permis l’assimilation normande des territoires conquis à travers un recensement centralisé. Ce premier recensement à l’échelle d’un royaume jamais effectué en Europe depuis l’Empire romain a permis une imposition plus efficace sur le nouveau royaume normand.

La sophistication des systèmes de comptabilité s’est également développée. Henri Beauclerc a établi un ministère des finances appelé Échiquier qui a été situé à partir de 1150 à Westminster.

Relations entre Français et Anglo-Normands[modifier | modifier le code]

Les relations politiques entre Français et Anglo-Normands sont devenues très compliquées et quelque peu hostiles après la conquête normande. Conservant leurs fiefs en Normandie, les Anglo-Normands demeuraient toujours, en tant que tels, vassaux du roi de la France. Dans le même temps, ils étaient, en tant que rois d’Angleterre, ses égaux. Ils lui devaient fidélité comme ducs de Normandie mais pas en tant que rois d’Angleterre car ils étaient ses pairs. Avec la création de l’empire Plantagenêt dans les années 1150, les Normands contrôlent la moitié de la France et toute l’Angleterre, diminuant d’autant la puissance de la France dont ils restaient pourtant des vassaux en France. La commise en 1204 par le roi de France Philippe Auguste de toutes les possessions normandes et angevines en France continentale, à l’exception de l’Aquitaine, ouvre une crise qui mènera à la guerre de Cent Ans lorsque les rois anglais anglo-normands tenteront de recouvrer leurs possessions dynastiques en France.

Les vastes gains de terre de Guillaume ne furent pas sans susciter, de son vivant, de grandes alarmes non seulement chez le roi de France, mais également les comtes d’Anjou et de Flandre. Chacun s’appliquant de son mieux à tenter de diminuer les possessions et la puissance de la Normandie, créeront des siècles d’escarmouches et de batailles dans la région.

Développement culturel anglais[modifier | modifier le code]

Une interprétation de la conquête consiste à affirmer que la conquête de l’Angleterre en a fait un désert économique et culturel sur près d’un siècle et demi. Peu de rois d’Angleterre résidèrent réellement pour une durée significative en Angleterre, préférant leur patrie normande[70] et se concentrer sur leurs possessions françaises plus lucratives. En effet, quatre mois après la bataille d'Hastings, Guillaume a laissé la charge de l’Angleterre à son demi-frère tandis qu’il retournait en Normandie. Le pays est resté une annexe sans importance des terres normandes et plus tard des fiefs angevins d’Henri II.

À l’inverse, une autre interprétation affirme que les rois normands ont négligé leurs territoires continentaux où ils devaient, en théorie, fidélité aux rois de France, afin de consolider leur puissance dans leur nouveau royaume souverain d’Angleterre. Les ressources investies dans la construction de cathédrales, de châteaux et dans l’administration du nouveau royaume aurait détourné l’énergie et la concentration nécessitée par la défense de la Normandie. De même, les barons auraient progressivement négligé leurs terres normandes pour développer leur patrimoine anglais, souvent plus important et plus riche.

La perte du contrôle de la Normandie continentale a divisé les familles dont les membres durent choisir entre la loyauté et la conservation de leurs terres.

Les conquêtes normandes semblables incluent les conquêtes de l’Apulie, de la Sicile, de la principauté d'Antioche et de l’Irlande.

Références[modifier | modifier le code]

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  70. En 1216, Jean sans Terre fut le premier roi à être enterré en Angleterre.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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