Conquête normande de l'Angleterre

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Conquête normande de l'Angleterre
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Principaux événements de l'année 1066 en Angleterre.
Informations générales
Date 1066-1075
Lieu Angleterre
Issue Guillaume le Conquérant devient roi d'Angleterre.
Belligérants
Royaume d'Angleterre Duché de Normandie
Commandants
Harold Godwinson Guillaume le Conquérant

La conquête normande de l’Angleterre est l’invasion du royaume d'Angleterre par le duc de Normandie Guillaume le Conquérant, qui a culminé avec la bataille d'Hastings en 1066 et qui s’est traduite par l’appropriation de ce territoire par les Normands.

Loin de se limiter à la seule année 1066, elle se prolonge pendant près de cinq ans, jusqu’en 1070. C’est un événement capital dans l’histoire du Moyen Âge pour plusieurs raisons. Elle a pour conséquence première la réunion du duché de Normandie et du royaume d'Angleterre sous l’autorité d’un même homme : Guillaume le Conquérant. Chaque État conservait toutefois sa personnalité, son administration propre. Cette conquête représente une ligne de partage importante dans l’histoire de l’Angleterre et même de l’Europe. Le royaume fut en effet complètement bouleversé par l’événement. L’élite anglo-saxonne, vaincue, disparut au profit d’une autre, venue du continent. Les conquérants apportèrent leur langue et leur culture. Détaché de l’influence de la Scandinavie, le pays sera dorénavant beaucoup plus étroitement lié à l’Europe continentale. Surtout, 1066 prépare la montée en puissance de l’Angleterre qui bientôt intégrera le cercle des monarchies les plus puissantes d’Europe. Enfin, la conquête met en place les éléments d’un conflit avec la France qui se prolongera jusqu’au XIXe siècle.

Cette épopée militaire du duc de Normandie relève encore aujourd'hui de l’exploit puisqu'elle demeure à ce jour la dernière conquête réussie de l’Angleterre.

Contexte[modifier | modifier le code]

L'Angleterre et la Normandie au XIe siècle[modifier | modifier le code]

Évolution territoriale du duché de Normandie de 911 à 1050.

En 911, le traité de Saint-Clair-sur-Epte conclu entre Charles III le Simple, roi de Francie occidentale, et le chef viking Rollon autorise ce dernier à s'établir dans la basse vallée de la Seine, dont il est chargé en contrepartie d'assurer la défense contre les raids d'autres Vikings[1]. La région prend le nom de Normandie en référence à ces « Hommes du Nord », qui se convertissent au christianisme et adoptent la langue d'oïl parlée dans la région. Enrichie de vocabulaire norrois, celle-ci donne naissance au normand[2]. Les Normands étendent rapidement leur autorité vers l'ouest sur le Bessin, le Cotentin et l'Avranchin[3].

Le roi anglais Æthelred le Malavisé se marie en 1002 avec Emma, la sœur du duc Richard II de Normandie[4]. Leur fils Édouard le Confesseur monte sur le trône d'Angleterre en 1042 après avoir passé la plus grande partie de sa jeunesse en exil dans le duché de Normandie[5]. N'ayant pas pu se constituer de clientèle dans son pays, il s'appuie principalement sur des Normands pour régner contre le puissant comte Godwin de Wessex et ses fils : il invite des courtisans, des soldats et des religieux à le rejoindre et les nomme à des positions de pouvoir, en particulier dans l'Église. N'ayant pas eu d'enfant, il est possible qu'il ait encouragé les visées du duc Guillaume, petit-fils de Richard II, sur le trône anglais[6].

Une succession disputée[modifier | modifier le code]

En l'absence d'héritier indiscutable, la mort d'Édouard, le 5 janvier 1066, donne lieu à une crise de succession. Le comte de Wessex Harold Godwinson, qui est le plus riche et le plus puissant membre de la noblesse anglaise, est élu roi par le Witenagemot et sacré dès le lendemain de la mort d'Édouard[7]. Deux adversaires de taille ne tardent pas à contester la succession du roi défunt. Le duc Guillaume de Normandie affirme qu'Édouard l'avait choisi comme successeur, et qu'Harold avait juré de respecter cet arrangement[8], tandis que le roi de Norvège Harald Hardrada met en avant un accord conclu entre son prédécesseur, Magnus le Bon, et Hardeknut, le prédécesseur d'Édouard, en vertu duquel l'Angleterre et la Norvège reviendraient à l'autre si l'un d'eux mourait sans laisser d'héritier[9]. Guillaume et Harald rassemblent leurs forces respectives pour envahir le royaume qu'ils estiment leur revenir de droit[10].

L'invasion norvégienne[modifier | modifier le code]

La bataille de Stamford Bridge vue par Matthieu Paris vers 1250 – 1260, dans une hagiographie d'Édouard le Confesseur.

Au début de l'année 1066, Tostig Godwinson, un frère exilé d'Harold, mène des raids sur le Sud-Est de l'Angleterre à la tête d'une flotte assemblée dans le comté de Flandre. Menacé par les navires d'Harold, Tostig prend la direction du Nord et attaque l'Est-Anglie et le Lincolnshire, mais il est repoussé par les comtes Edwin de Mercie et Morcar de Northumbrie. Abandonné par la plupart de ses partisans, Tostig se réfugie en Écosse. Les forces terrestres et navales d'Harold, principalement composées de miliciens, passent l'été de 1066 à attendre l'invasion normande sur la côte sud de l'Angleterre. Le roi les renvoie chez eux le 8 septembre afin qu'ils puissent procéder aux récoltes[11].

Harald Hardrada quitte la Norvège au mois d'août à la tête d'une flotte de 300 navires transportant environ 15 000 hommes. Il reçoit le soutien de Tostig dans son invasion. Les Norvégiens débarquent dans le Yorkshire et remportent la bataille de Fulford sur les comtes Edwin et Morcar le 20 septembre[12]. Ces derniers sortent vivants de l'affrontement, mais cette défaite écrasante les empêche de jouer un rôle dans la suite des opérations. La ville d'York ouvre ses portes à l'armée d'Harald, qui se porte ensuite sur le village voisin de Stamford Bridge[13].

En apprenant la nouvelle de l'invasion norvégienne, probablement vers le 15 septembre, Harold Godwinson se précipite vers le nord en recrutant des troupes sur son chemin. Il couvre la distance entre Londres et York en neuf jours, soit une vitesse moyenne de 40 km par jour, et arrive à York à l'aube du 25 septembre[14]. De là, il se rend à Stamford Bridge, prenant les Norvégiens par surprise. La bataille de Stamford Bridge se solde par une victoire anglaise décisive : Harald et Tostig sont tués, et les pertes norvégiennes sont si importantes que 24 des 300 navires de la flotte d'invasion suffisent à ramener les survivants chez eux. L'armée anglaise n'en est cependant pas sortie indemne, et elle se trouve très loin de la Manche[15].

L'invasion normande[modifier | modifier le code]

Les préparatifs du duc Guillaume[modifier | modifier le code]

Le duc Guillaume est contraint d'assembler une flotte à partir de rien, ce qui lui prend plusieurs mois. Son armée, réunie à Dives-sur-Mer, puis à Saint-Valery-sur-Somme, est composée non seulement de Normands, mais également de contingents venus de Bretagne et de Flandre, entre autres[16]. Certaines chroniques normandes attribuent également à Guillaume des préparatifs diplomatiques, avec notamment l'envoi d'une bannière par le pape Alexandre II en signe de soutien. Cependant, les récits contemporains ne parlent pas de cette bannière, qui n'est mentionnée que par Guillaume de Poitiers plusieurs années après les faits[17]. L'imposition, en 1070, d'une pénitence générale à tous les soldats de Guillaume ayant tué ou blessé un adversaire lors de la bataille plaide également en défaveur de l'envoi d'une bannière au duc par Alexandre II[18].

Les sources contemporaines donnent des chiffres allant de 14 000 à 150 000 hommes pour l'armée de Guillaume[19], et une liste d'époque parle de 776 navires fournis par 14 barons normands, un chiffre peut-être exagéré[20]. Les historiens modernes proposent des estimations plus modestes : entre 7 000 et 8 000 hommes, dont 1 000 à 2 000 cavaliers, pour Matthew Bennett[21] ; 7 500 hommes pour Christopher Gravett[22] ; 8 000 combattants pour Pierre Bouet[23] ; 10 000 hommes, dont 3 000 cavaliers, pour Peter Marren[24]. L'armée se compose de fantassins, de cavaliers et d'archers ou d'arbalétriers, avec environ autant de cavaliers que d'archers, et autant de fantassins que de cavaliers et d'archers réunis[25]. Ces soldats ne proviennent pas uniquement de Normandie, mais également de Bretagne et d'autres régions de France. Il subsiste plusieurs listes de compagnons de Guillaume le Conquérant, mais bon nombre des noms qui y figurent sont des ajouts ultérieurs, et ils ne sont qu'une trentaine dont la présence sur le champ de bataille est un tant soit peu assurée[25],[26].

Le débarquement normand et la marche d'Harold[modifier | modifier le code]

Le débarquement normand sur la tapisserie de Bayeux.

Les forces de Guillaume sont prêtes à traverser la Manche aux alentours du [27], mais les opérations sont retardées pendant plusieurs semaines. Les chroniqueurs normands expliquent que ce délai est dû au mauvais temps, mais il est plus plausible que Guillaume ait préféré attendre qu'Harold renvoie sa flotte pour s'assurer une traversée plus facile[28]. Les Normands débarquent finalement le à Pevensey, dans le Sussex. Guillaume fait construire un château en bois à Hastings, d'où il lance des attaques sur la région alentour. Des fortifications sont également édifiées à Pevensey[29].

Pendant ce temps, Harold, après avoir laissé une bonne partie de ses troupes dans le Nord, avec les comtes Morcar et Edwin, prend la direction du Sud à marche forcée[30]. Il apprend vraisemblablement la nouvelle du débarquement normand en route. Son armée couvre les 320 km qui la séparaient de Londres en l'espace d'une semaine à peine[31], soit une moyenne de 43 km par jour[32]. Harold passe ensuite quelques jours à Londres. La nuit du , il campe avec son armée sur la colline de Caldbec, à une quinzaine de kilomètres du château édifié par Guillaume à Hastings[33].

Les sources donnent des chiffres très variés pour l'armée d'Harold : certaines sources normandes font état de 400 000 à 1,2 million d'hommes, alors que la plupart des sources anglaises donnent des chiffres très faibles, peut-être dans l'intention de rendre la défaite plus acceptable[34]. Les historiens offrent des estimations allant de 5 000 à 13 000 hommes[35], la plupart tournant autour de 7 000 à 8 000 hommes, en comptant aussi bien le fyrd, une milice de fantassins qui forme le gros des troupes, que les housecarls, des soldats professionnels qui servent de garde rapprochée au roi et constituent l'armature de son armée[36],[37]. On ne connaît qu'une vingtaine d'individus ayant combattu du côté anglais, dont deux des frères du roi, Gyrth et Léofwine[38].

Les éclaireurs du duc lui rapportent l'arrivée d'Harold, réduisant à néant tout éventuel effet de surprise. Les sources offrent des récits contradictoires des événements ayant immédiatement précédé l'affrontement mais elles s'accordent à dire que Guillaume conduit son armée hors de son château pour se porter à la rencontre d'Harold[39], dont l'armée est positionnée au sommet de la colline de Senlac, à une dizaine de kilomètres d'Hastings[40].

Hastings[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Bataille d'Hastings.
Position des armées au début de la bataille d'Hastings.

La bataille débute vers 9 heures du matin le 14 octobre et dure toute la journée, mais les sources se contredisent sur son déroulement exact[41]. Les deux armées sont de taille équivalente, mais Harold ne dispose que de fantassins alors que les forces de Guillaume comprennent des cavaliers[42]. Les soldats anglais forment un mur de boucliers au sommet de la colline, une stratégie qui cause de lourdes pertes dans les rangs normands. Une partie du contingent breton s'enfuit, pourchassé par des Anglais qui sont massacrés par la cavalerie normande. Les Normands feignent ensuite à deux reprises de s'enfuir, incitant à nouveau les Anglais à les pourchasser pour en faire des cibles faciles[43].

Les événements de l'après-midi sont plus confus, mais le moment déterminant semble avoir été la mort d'Harold, dont différentes versions existent. D'après Guillaume de Jumièges, il aurait été tué par le duc, mais la tapisserie de Bayeux semble montrer qu'il est mort d'une flèche dans l'œil[44]. D'autres sources affirment que le roi est mort au cœur de la mêlée sans qu'on puisse dire exactement comment, et Guillaume de Poitiers ne donne pas de détails non plus[45],[46]. La mort d'Harold prive les Anglais de leur chef, et ils commencent à se débander[47]. Beaucoup s'enfuient, mais les soldats de la maison du roi combattent jusqu'à la mort autour de la dépouille de leur seigneur[48]. Les Normands se lancent à la poursuite des fuyards, et hormis un combat d'arrière-garde à un endroit appelé « la Malfosse », la bataille est terminée[47].

Marche sur Londres et couronnement[modifier | modifier le code]

Après sa victoire, Guillaume s'attend à recevoir la soumission des chefs anglais, mais le Witenagemot préfère élire roi le jeune Edgar Ætheling, avec le soutien des comtes Edwin et Morcar et des archevêques Stigand et Ealdred. Le duc de Normandie se met donc en route vers Londres en longeant la côte du Kent. Il sort vainqueur d'une échauffourée à Southwark, mais ne parvient pas à forcer le passage du pont de Londres, ce qui le contraint à chercher un autre endroit pour franchir la Tamise. Il remonte le fleuve jusqu'à Wallingford, dans le Berkshire, où ses troupes peuvent traverser la Tamise et où Stigand se soumet à lui. Guillaume longe ensuite les Chilterns vers le nord-est avant de redescendre sur Londres vers le sud-est. N'étant pas parvenus à lever suffisamment de troupes pour défendre la ville, les chefs anglais choisissent de se soumettre à Berkhamsted, dans le Hertfordshire. Plus rien n'empêche Guillaume d'être sacré roi d'Angleterre par l'archevêque Ealdred à l'abbaye de Westminster, le 25 décembre[49].

La résistance anglaise[modifier | modifier le code]

Premières révoltes[modifier | modifier le code]

Malgré la soumission de la noblesse anglaise, la résistance à Guillaume se poursuit pendant plusieurs années. Dès 1067, alors que le roi a confié l'Angleterre sous la garde de son demi-frère Odon de Bayeux et de Guillaume Fitz Osbern, des rebelles tentent en vain de s'emparer du château de Douvres avec l'aide du comte Eustache II de Boulogne. La même année, Eadric Cild, un grand propriétaire du Shropshire, se soulève avec l'aide des rois gallois du Gwynedd et du Powys et affronte les Normands à Hereford. Ces événements contraignent Guillaume à rentrer en Angleterre dès la fin 1067[50],[51].

En 1068, le roi assiège la ville d'Exeter, qui refuse de reconnaître son autorité. Il parvient à obtenir sa soumission au prix de lourdes pertes[52]. Son épouse Mathilde de Flandre est sacrée reine à Westminster au mois de mai, un événement symboliquement important[53]. Plus tard la même année, la Mercie se soulève sous l'autorité d'Edwin et Morcar, tandis que le nouveau comte de Northumbrie, Gospatrick, se révolte à son tour, profitant de l'absence d'occupation normande dans la région. Ces deux mouvements s'effondrent rapidement lorsque Guillaume mène des troupes dans leur direction, répétant les méthodes qui ont déjà fonctionné dans le sud : construction de châteaux et mise en place de garnisons[54]. Edwin et Morcar se soumettent à nouveau au Conquérant, tandis que Gospatrick s'enfuit en Écosse, tout comme Edgar Ætheling et sa famille, qui étaient peut-être impliqués dans ces révoltes[55]. Les fils de Harold, réfugiés en Irlande, se livrent pendant ce temps à des opérations de pillage sur les côtes du Somerset, du Devon et des Cornouailles[56].

Les révoltes de 1069[modifier | modifier le code]

En janvier 1069, une armée accompagnant Robert de Comines, qui vient juste d’être nommé comte de Northumbrie dans le Nord, est décimée à Durham par les rebelles anglo-saxons. Ceux-ci enchaînent en attaquant York. Le Conquérant arrive à leur rescousse faisant fuir les Anglais devant lui.

À l’été 1069, une flotte danoise apparaît sur les côtés occidentales de l’Angleterre. Les Anglais ont proposé le trône à Sven II de Danemark. Cette flotte est équivalente en nombre à celle qui était venue en 1066, et avait été battue à Stamford Bridge. Une fois débarqués, les Danois et les Anglais marchent sur York. Fin septembre, les Normands en garnison dans les deux châteaux se font massacrer en tentant des sorties désespérées. C’est la plus grosse défaite que subiront les Normands en Angleterre. Les rebelles ne cherchent pas à pousser leur avantage, et à la première rumeur de l’arrivée du roi, c’est la débandade.

La rumeur du débarquement danois provoque des soulèvements dans tout le pays : Devon, Cornouailles, Somerset et Dorset, etc. Les insurrections dans l’Ouest de la Mercie et le Nord du Wessex sont les plus virulentes. La révolte menée par Eadric le Sauvage se propage dans le Cheshire et le Staffordshire. Le roi est obligé de venir en personne réprimer ce soulèvement.

Il retourne ensuite dans le Nord, et au lieu d’attaquer directement les Danois qui se sont installés à York, il répète la stratégie qui lui permit de soumettre Londres trois ans plus tôt. Il fait dévaster une large ceinture de territoire au nord et à l’ouest de la ville, afin de l’isoler. Rapidement, les Danois retournent à leurs bateaux, et sont payés pour abandonner leurs prétentions. Guillaume les autorise à rester sur l’Humber jusqu’à la fin de l’hiver.

Pour résoudre définitivement le problème posé par la Northumbrie, et afin d’empêcher une nouvelle rébellion, il poursuit sa campagne de dévastation. Il passe les fêtes de Noël à York, puis reprend sa campagne. Il brûle des villages entiers, massacre les habitants, détruit les réserves de nourriture et les troupeaux. Les survivants se retrouvent en plein hiver complètement démunis, n’ayant plus rien pour survivre, et succombent en masse. Le chroniqueur Florence de Worcester écrit que les survivants furent obligés de se nourrir de chats, chiens et cadavres humains pour échapper à la famine[57].

En arrivant à la Tees, il reçoit la soumission de Waltheof et Gospatrick, signe que la résistance anglo-saxonne est brisée. La campagne aura duré de janvier à mars 1070.

Consolidation[modifier | modifier le code]

Partage de l’Angleterre[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Partage de l'Angleterre en 1066.

Guillaume soumet les rebelles anglo-saxons du Nord en les remplaçant par des seigneurs normands. Dans le Yorkshire, il passe des accords avec les seigneurs anglais locaux leur permettant de conserver le contrôle de leurs fiefs (sous des seigneurs nommés par normands « tenant » leurs terres à distance) en échange de leur neutralité et de la défense de ces terres. En 1070, Hereward l'Exilé dirige un soulèvement dans les marais et met Peterborough à sac. Les fils d’Harold tentent une invasion de la péninsule sud-occidentale. Des soulèvements se produisent également dans les marais gallois et à Stafford. Les plus sérieux des événements auxquels doit faire face Guillaume sont des tentatives séparées d’invasion par les Danois et les Écossais. La défaite de ces derniers par Guillaume se solde par ce qu’on appelle la « dévastation du Nord » où il ravage la Northumbrie afin de refuser des ressources à ses ennemis. L’Angleterre est désormais conquise. Quant à la conquête du pays de Galles, elle s’effectuera progressivement et ne s’achèvera qu’en 1282, au cours du règne du roi Édouard Ier. Bien qu’il ait également soumis l’Écosse, Édouard ne l’a pas vraiment conquise, celle-ci conservant une monarchie séparée jusqu’en 1603 et demeurant un royaume jusqu’en 1707.

Contrôle de l’Angleterre[modifier | modifier le code]

Détail de la statue du Conquérant à Falaise (Calvados).

Une fois l’Angleterre conquise, les Normands eurent à faire face à un certain nombre de défis pour conserver le contrôle du pays. Les normannophones étaient, par comparaison avec la population anglaise autochtone, en nombre extrêmement limité. Les historiens estiment leurs effectifs à 5 000 chevaliers en armure[58]. Les seigneurs anglo-saxons étaient accoutumés à être entièrement indépendants, contrairement au système de gouvernement centralisé des Normands qui déplaisait aux Anglo-Saxons. Les révoltes commencèrent presque immédiatement dès le couronnement de Guillaume, mené par des membres de la famille d'Harold ou des nobles anglo-saxons mécontents. Guillaume relève ces défis de plusieurs manières. Les nouveaux seigneurs normands construisent divers forts et châteaux tels que les mottes féodales afin de fournir un lieu retranché contre les soulèvements populaires (ou les attaques, de plus en plus rares, des Vikings) et pour dominer la ville et la campagne environnante. Tout seigneur anglo-saxon refusant de reconnaître la légitimité de Guillaume au trône ou révoltant fut sommairement dépouillé des titres et des terres qui sont redistribuées aux favoris normands de Guillaume. Tout seigneur anglo-saxon mort sans succession était toujours remplacé par un successeur normand. C’est ainsi que les Normands éliminèrent l’aristocratie autochtone et prirent le contrôle des échelons supérieurs du pouvoir.

Le maintien de l’unité et de la loyauté des seigneurs normands était tout aussi important, toute friction pouvant donner aux autochtones anglophones une chance facile de division afin de vaincre la minorité normannophone. Guillaume a accompli ceci en accordant des terres morcelées. Un fief normand typique était éparpillé un peu partout en Angleterre et en Normandie. Ainsi, un seigneur essayant de se séparer du roi ne pouvait, à n’importe quel moment, défendre qu’un nombre restreint de ses fiefs. Ce système, qui s’est avéré constituer une force de dissuasion très efficace contre les rébellions éventuelles, a permis de conserver la fidélité de la noblesse normande au roi.

À plus long terme, cependant, cette même politique a considérablement facilité les contacts entre la noblesse de différentes régions et a eu pour résultat de l’encourager à s’organiser et à agir, à la différence de ce qui passait dans d’autres pays féodaux, comme une classe plutôt que sur une base individuelle ou régionale. De plus, l’existence d’une monarchie fortement centralisée a encouragé la noblesse à former des liens avec les citadins, phénomène qui s’est, par la suite, traduit par la montée en puissance du parlementarisme en Angleterre.

Détestant Stigand, l’archevêque anglo-saxon de Cantorbéry, Guillaume manœuvre pour obtenir son remplacement en 1070 par l’Italien Lanfranc avant de nommer des Normands aux fonctions ecclésiastiques.

Portée[modifier | modifier le code]

La portée des changements dus à la conquête normande a été significative tant pour le développement de l’Angleterre que de l’Europe.

Les conquérants apportèrent leur langue, donnant naissance à l’anglo-normand, évinçant l’anglo-saxon d’origine germanique dans les classes dirigeantes. Jouissant du statut de langue de prestige pendant près de trois siècles, l’anglo-normand eut une influence significative sur l’anglais moderne. C’est à cause de ce premier afflux principal des langues latines ou romanes dans la langue parlée prédominante en Angleterre, que celle-ci a commencé à perdre beaucoup de son vocabulaire germanique et scandinave, bien qu’elle ait, dans nombre de cas, maintenu la structure de la phrase germanique. Ainsi le mot anglais cat (provient de « cat » en normand, « chat » en français), de même que war (« werre » en normand, « guerre » en français) ou garden (« gardin » en normand, « jardin » en français)…

Une autre conséquence directe de l’invasion est la disparition quasi totale de l’aristocratie anglo-saxonne, tant militaire qu’ecclésiastique. Guillaume ayant confisqué les terres des rebelles pour les donner à ses défenseurs normands, il ne reste plus, au moment de l’établissement du Domesday Book, que deux propriétaires fonciers anglais d’importance à avoir survécu aux purges. En 1096, tous les évêchés sont passés aux mains des Normands. Dans le courant du XIIe siècle, l’assimilation progressa. À tel point que certains descendants de conquérants normands se considéraient principalement comme des Anglais.

Aucune autre conquête dans l’Europe du Moyen Âge n’a eu de conséquences aussi désastreuses pour la classe régnante vaincue. Le prestige de Guillaume parmi ses partisans a reçu une prodigieuse impulsion due à sa capacité à leur attribuer à faible coût de vastes terres. Ses récompenses ont également servi à affirmer son propre pouvoir, chaque nouveau seigneur étant soumis à l’obligation de construire un château et de soumettre les autochtones. La conquête a donc été un système en renouvellement perpétuel.

Systèmes de gouvernement[modifier | modifier le code]

Même avant l’arrivée des Normands, les Anglo-Saxons disposaient d’un des systèmes gouvernementaux les plus sophistiqués dans l’Europe de l’Ouest de l’époque. Toute l’Angleterre avait été divisée en régions administratives de taille et de forme assez uniformes appelées « shires » et administrées par des fonctionnaires connus sous le nom de shérifs. De tendance autonome les shires manquaient de direction coordonnée. Les Anglo-Saxons avaient abondamment recours à la documentation écrite, ce qui était peu commun pour les rois d’Europe de l’Ouest de l’époque et donnait un gouvernement plus efficace que ceux fonctionnant par instructions verbales.

Les Anglo-Saxons avaient également établi des lieux de gouvernement permanents à une époque où la plupart des gouvernements médiévaux étaient toujours en mouvement, établissant leur cour là où le temps, les vivres ou autres étaient les meilleurs pour le moment. Cette forme de gouvernement avait pour conséquence de limiter la taille et la sophistication éventuelle de toute administration à la taille de ce qui pourrait être emballé sur un cheval et un chariot, y compris le trésor et la bibliothèque. Par contraste, les Anglo-Saxons avaient établi un trésor permanent à Winchester, une bureaucratie gouvernementale et des archives documentaires permanentes avaient commencé à se développer.

Sous l’égide des Normands, cette forme sophistiquée de gouvernement médiéval s’est développée avec encore plus de force. Les Normands ont centralisé le système autonome du shire. Le Domesday Book exemplifie la codification pratique qui a permis l’assimilation normande des territoires conquis à travers un recensement centralisé. Ce premier recensement à l’échelle d’un royaume jamais effectué en Europe depuis l’Empire romain a permis une imposition plus efficace sur le nouveau royaume normand.

La sophistication des systèmes de comptabilité s’est également développée. Henri Beauclerc a établi un ministère des fInances appelé Échiquier qui a été situé à partir de 1150 à Westminster.

Relations entre Français et Anglo-Normands[modifier | modifier le code]

Les relations politiques entre Français et Anglo-Normands sont devenues très compliquées et quelque peu hostiles après la conquête normande. Conservant leurs fiefs en Normandie, les Anglo-Normands demeuraient toujours, en tant que tels, vassaux du roi de la France. Dans le même temps, ils étaient, en tant que rois d’Angleterre, ses égaux. Ils lui devaient fidélité comme ducs de Normandie mais pas en tant que rois d’Angleterre car ils étaient ses pairs. Avec la création de l’empire Plantagenêt dans les années 1150, les Normands contrôlent la moitié de la France et toute l’Angleterre, diminuant d’autant la puissance de la France dont ils restaient pourtant des vassaux en France. La commise en 1204 par le roi de France Philippe Auguste de toutes les possessions normandes et angevines en France continentale, à l’exception de l’Aquitaine, ouvre une crise qui mènera à la guerre de Cent Ans lorsque les rois anglais anglo-normands tenteront de recouvrer leurs possessions dynastiques en France.

Les vastes gains de terre de Guillaume ne furent pas sans susciter, de son vivant, de grandes alarmes non seulement chez le roi de France, mais également les comtes d’Anjou et de Flandre. Chacun s’appliquant de son mieux à tenter de diminuer les possessions et la puissance de la Normandie, créeront des siècles d’escarmouches et de batailles dans la région.

Développement culturel anglais[modifier | modifier le code]

Une interprétation de la conquête consiste à affirmer que la conquête de l’Angleterre en a fait un désert économique et culturel sur près d’un siècle et demi. Peu de rois d’Angleterre résidèrent réellement pour une durée significative en Angleterre, préférant leur patrie normande[59] et se concentrer sur leurs possessions françaises plus lucratives. En effet, quatre mois après la bataille d'Hastings, Guillaume a laissé la charge de l’Angleterre à son demi-frère tandis qu’il retournait en Normandie. Le pays est resté une annexe sans importance des terres normandes et plus tard des fiefs angevins d’Henri II.

À l’inverse, une autre interprétation affirme que les rois normands ont négligé leurs territoires continentaux où ils devaient, en théorie, fidélité aux rois de France, afin de consolider leur puissance dans leur nouveau royaume souverain d’Angleterre. Les ressources investies dans la construction de cathédrales, de châteaux et dans l’administration du nouveau royaume aurait détourné l’énergie et la concentration nécessitée par la défense de la Normandie. De même, les barons auraient progressivement négligé leurs terres normandes pour développer leur patrimoine anglais, souvent plus important et plus riche.

La perte du contrôle de la Normandie continentale a divisé les familles dont les membres durent choisir entre la loyauté et la conservation de leurs terres.

Les conquêtes normandes semblables incluent les conquêtes de l’Apulie, de la Sicile, de la principauté d'Antioche et de l’Irlande.

Références[modifier | modifier le code]

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  2. Bates 1982, p. 12.
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