Augustin Cochin (historien)

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Augustin Cochin
Augustin Cochin.JPG
Augustin Cochin en 1916.
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Augustin Cochin est un historien et sociologue français, né le à Paris VIIe et mort à Hardecourt-aux-Bois, le . « Mort pour la France » au cours de la bataille de la Somme.

C'est « probablement le plus méconnu des historiens de la Révolution française », écrivit à son propos l'historien François Furet qui lui consacra un chapitre[1] de son essai Penser la Révolution française (1978), et déclara : « Tocqueville et Cochin sont les seuls historiens à proposer une conceptualisation rigoureuse de la Révolution française ».

Biographie[modifier | modifier le code]

Issu d'une famille de la grande bourgeoise catholique parisienne anoblie au XVIIIe siècle, Augustin Denys Marie Cochin est le fils du ministre Denys Cochin.

Lauréat du concours général (en dessin, rhétorique, et version latine)[2], il reçut une formation d'archiviste-paléographe à l'École des chartes et consacra ses premières recherches aux menées des protestants du Midi de la France à l’époque de la Fronde. Il s’aperçut que, derrière les événements les plus visibles, des forces moins palpables étaient à l’œuvre. L’École des Chartes publia en 1902 une « position de thèse » : Le Conseil et les Réformés, de 1652 à 1658. Deux extraits de cette première recherche sont publiés : Les conquêtes du Consistoire de Nîmes pendant la Fronde (1648-1653), et Les Églises calvinistes du Midi ; le cardinal Mazarin et Cromwell[3].

Réorientant ses travaux, il entreprit d’étudier la campagne électorale en 1789 en Bourgogne. Pourquoi les cahiers de doléances, les mots d’ordre, les candidats se ressemblent-ils autant ? Or, se dit-il, « la communauté des idées ne rend pas compte du concert des actes »[4]. C’est en épluchant inlassablement les archives locales qu’il mit au jour le rôle des « sociétés de pensée », les techniques d’encadrement de l’électorat et de la manipulation des esprits. Perfectionnant le cadre explicatif élaboré en Bourgogne, il allait ensuite l’affiner en Bretagne et, plus largement, démonter les engrenages de la machine révolutionnaire.

Mobilisé en 1914, le capitaine Augustin Cochin, du 146e régiment d'infanterie, est tué à l'ennemi le à Hardecourt-aux-Bois.

Après sa mort, son collaborateur, Charles Charpentier, fit paraître en 1925 son seul ouvrage achevé : Les sociétés de pensée et la Révolution en Bretagne. En 1921 et 1924, sa mère fit publier deux recueils d'essais : Les sociétés de pensée et la démocratie moderne et La Révolution et la libre pensée.

En 1979, le sociologue Jean Baechler réédita son livre de 1921 Les sociétés de pensée et la démocratie moderne : Études d’histoire révolutionnaire dans une collection de sociologie car selon lui « Cochin propose une théorie cohérente, profonde et féconde d'homo idéologicus […] et offre un instrument conceptuel efficace pour étudier l'histoire que les hommes font sans le savoir ».

En 2018, Denis Sureau publia les œuvres presque complètes d'Augustin Cochin sous le titre La Machine révolutionnaire[5], avec une préface de l'historien Patrice Gueniffey.

Thèses[modifier | modifier le code]

Contrairement à un malentendu courant, Cochin n’est pas l’héritier de l’abbé Augustin Barruel et de sa thèse du complot maçonnique des Illuminés de Bavière. Il se moque de cette « conspiration de mélodrame », sans négliger pourtant le rôle croissant, parmi les sociétés de pensée, des loges maçonniques qui, comme l’a écrit Furet, incarnent « de façon exemplaire la chimie du nouveau pouvoir ». Il n’est pas davantage convaincu par la « méthode psychologique » développée par Hippolyte Taine : la Révolution ne s’explique pas par une volonté consciente, une intention délibérée de ses acteurs, dont l’historien devrait se contenter de décrire leurs représentations. Tout comme il ironise sur la justification de la Terreur jacobine par les « circonstances », dans son combat de 1909, répondant à la critique adressée par Alphonse Aulard à l'œuvre de Taine par un essai brillant : La Crise de l'histoire révolutionnaire : Taine et M. Aulard[6].

L'originalité d'Augustin Cochin est d'avoir introduit dans la recherche historique la méthode sociologique que venait d'élaborer Émile Durkheim, tout en cherchant à en éliminer le déterminisme. Cette démarche était très novatrice de la part d'un penseur catholique. Sa thèse principale est que la démocratie moderne est née d'une prise de pouvoir d'un genre radicalement nouveau, caractérisé par une dualité entre la réalité des rapports politiques et la fantasmagorie de leur représentation sociale, dualité rendue possible et durable par le mécanisme d'entraînement sophistique extrêmement efficace des « sociétés de pensée ».

Pour Cochin, le jacobinisme, phénomène central de la Révolution française, est le fruit d’un type de société qui prend son essor à partir de 1760 : la société de pensée. Les « sociétés », comme on dit alors, sont le laboratoire de la grande société que produira la Révolution, où l’égalité abstraite broie l’identité des personnes et des communautés : sociétés littéraires et chambres de lecture contrôlant la presse et donc la partie active de l’opinion ; académies (telles les sociétés d’agriculture) où l’on discute et vote comme pour refaire le monde ; et loges maçonniques qui se renforcent et sont de plus en plus actives (le Grand Orient se constitue en 1773). D’autres organismes plus souples ratissent plus large.

Ces structures correspondent, forment des réseaux qui diffusent la « libre pensée », autrement dit la philosophie des Lumières, n’hésitant à persécuter les dissidents, avec des méthodes de triage et d’épuration qui annoncent celles de la Terreur.

Dans la société de pensée, les membres doivent se dépouiller de leur identité sociale réelle, s’abstraire des corps d’appartenance qui constituaient l’Ancien régime, et même mettre entre parenthèses leurs convictions acquises au préalable. Foi, religion, expérience, traditions s’effacent. En ce sens, elle préfigure le régime démocratique où tous sont égalisés comme citoyens. Le but de cette nouvelle forme d’organisation n’est pas d’agir ou de représenter des intérêts mais d’opiner, de dégager de la discussion un consensus – telle est bien la « philosophie » ou la « libre pensée » (on dira plus tard l’idéologie) – d’où naît la volonté générale. De la fabrication de cette « vérité socialisée » émerge un modèle de démocratie pure ou directe (non représentative) : la volonté de la collectivité fait loi à tout instant.

Or il faut malgré tout des chefs, et tel est bien le problème. La démocratie est toujours le règne d’une minorité. D’où ce que Cochin appelle la Machine. Pour dégager des pouvoirs, tout un appareil se met en place qui sélectionne les meneurs, les plus actifs. Les machinistes qui agissent dans son « cercle intérieur » composent une oligarchie de médiocres successifs et interchangeables : pendant la Révolution, Brissot, Danton, Robespierre… Plus habiles que compétents, ces « tireurs de ficelles » (souvent gens de robe et de plume, beaux parleurs, ambitieux, sceptiques) apprennent à manipuler l’opinion. Mais ils ne sont que rouages, bientôt broyés par une logique mécanique qui tend implacablement à l’extension du contrôle social et à la radicalisation du mouvement.

Cochin analyse la dynamique révolutionnaire en trois grandes étapes :

De 1750 à 1788, c’est la « socialisation de la pensée » par les sociétés de pensée qui élaborent et diffusent l'« opinion sociale ».

De 1789 à 1793, elles deviennent des sociétés révolutionnaires, des clubs qui reproduisent leurs mécanismes à l’échelle du corps entier de la nation : c’est la « volonté socialisée ». Rousseau avait écrit : « on le forcera à être libre ». Au nom d’une liberté (négative), sont détruites les libertés des corps, corporations, congrégations et autres communautés, tout ce qui s’interpose entre l’individu et l’État. La personne « libérée » de toute appartenance, n’est en fait plus protégée.

De 1793 à 1794, le jacobinisme triomphe, le « Peuple » se substitue à la société civile et à l’État, le sang coule à flots, et c’est le temps des « biens socialisés ». Le 9 Thermidor (chute de Robespierre) marque la fin de la Terreur.

Les analyses de Cochin, longtemps oubliées ou incomprises en France, ont fait l'objet d'études en Allemagne[7], en Italie -- où tous ses livres ont été traduits, et où sa pensée est confrontée à celle d'Antonio Gramsci -- et aux États-Unis[8].

Œuvres[modifier | modifier le code]

  • La Machine révolutionnaire. Œuvres. Textes réunis, présentés et annotés par Denis Sureau. Préface de Patrice Gueniffey. Tallandier, 2018. Ce volume reprend la totalité des œuvres et de la correspondance, à l'exception des Sociétés de pensée et la Révolution en Bretagne. (1788‑1789), Paris, Champion puis Plon, 1925, deux tomes.

Pour approfondir[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Augustin Cochin : la théorie du jacobinisme.
  2. Augustin Cochin, Patrice Gueniffey (préfacier) et Denis Sureau (introduction et notes), La Machine révolutionnaire : Œuvres, Paris, éd. Tallandier, , 688 p., 23 cm (ISBN 979-10-210-2864-7, notice BnF no FRBNF45490263, lire en ligne), « Introduction », p. 23.
    « Trois fois lauréat du Concours général, il obtient, outre un accessit en rhétorique, tant le prix de version latine que celui de dessin. »
  3. Augustin Cochin, La Machine révolutionnaire, Paris, Tallandier, (ISBN 979-10-210-2864-7), p. 475-487 et 489-521
  4. Augustin Cochin, La Machine révolutionnaire, Paris, Tallandier (ISBN 979-10-210-2864-7), p. 188
  5. Augustin Cochin, La Machine révolutionnaire, Paris, Tallandier, , 688 p. (ISBN 9791021028647)
  6. Augustin Cochin, La Machine révolutionnaire, Paris, Tallandier (ISBN 979-10-210-2864-7), p; 92-151
  7. Fred E. Schrader, Augustin Cochin et la République française, Paris, Seuil, , 320 p. (ISBN 978-2-020-1027-59)
  8. (en) Augustin Cochin, Organizing the Revolution, Rockford, Illinois, Chronicles Press, , 240 p. (ISBN 978-0-9720616-7-4)