Seax de Beagnoth

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Le seax de Beagnoth, exposé au British Museum.

Le seax de Beagnoth, ou scramasaxe de la Tamise, est un seax (couteau à un tranchant) anglo-saxon du IXe siècle. Il a été découvert dans la Tamise en 1857 et se trouve désormais au British Museum de Londres.

C'est une arme de prestige qui présente des motifs complexes en incrustations de cuivre, en bronze et en fils d'argent. L'un des côtés de la lame porte la seule inscription connue de la totalité de l'alphabet runique anglo-saxon, ainsi que le nom Beagnoth en runes. Il est probable que l'alphabet avait une fonction magique, et que Beagnoth est le nom du propriétaire de l'arme, ou bien de celui qui l'a forgée.

On connaît plusieurs armes blanches d'origine anglo-saxonne ou viking présentant soit des inscriptions en alphabet latin sur la lame, soit des inscriptions runiques sur la garde ou le fourreau. Le seax de Beagnoth est l'une des rares armes de cette époque à présenter une inscription en runes sur la lame.

Découverte[modifier | modifier le code]

Le seax a été découvert au début de l'année 1857 dans la Tamise, près de Battersea, par un laboureur nommé Henry J. Briggs. Entre 1843 et 1866, Briggs découvre de nombreux objets dans les boues de la Tamise, qu'il revend au British Museum : le bouclier de Battersea en est un autre exemple[1]. Le 21 mai 1857, le seax est présenté à la Society of Antiquaries of London (en) par Augustus Wollaston Franks, qui travaille au département des Antiquités du British Museum. À cette occasion, il est décrit comme « ressemblant au Scramasax des Francs, dont les représentants en Angleterre sont très rares ; et porte une série de caractères runiques en or incrustés[2] ». Depuis, l'arme est communément appelée « scramasaxe de la Tamise ». Néanmoins, comme le terme scramasaxe (issu du francique *scrâmasahs) n'est attesté que dans l'Histoire des Francs de Grégoire de Tours, et comme le sens exact de l'élément scrama- reste incertain[3], les études récentes préfèrent désigner ce type d'armes sous le nom de « seax long » ou « sax long »[4],[5].

Description[modifier | modifier le code]

Le seax.

Le seax est un couteau en fer à un seul tranchant avec une longue pointe. La soie mesure 17 cm de long et la lame, 55,1 cm, l'objet mesurant au total 72,1 cm de long[6]. La soie était probablement attachée à une poignée qui s'est perdue.

Il s'agit d'une arme de prestige[7]. Ses deux faces sont décorées de motifs géométriques obtenus en martelant des bandes torsadées de cuivre, du laiton et du fil d'argent dans des rainures creusées dans la lame, ainsi que de triangles et de losanges de cuivres, de laiton et d'argent incrustés[6]. La technique consistant à incruster des fils pour créer des motifs et des inscriptions est fréquemment utilisée dans les seaxes et les têtes de lances germaniques et anglo-saxonnes des IXe et Xe siècles, ainsi que sur des épées vikings de la même période[8].

Le motif à chevrons qui sépare les deux inscriptions runiques.

Une profonde gouttière est creusée des deux côtés de la lame. Au-dessus se trouve un espace rectangulaire délimité en haut et en bas par des bandes de cuivre incrustées. D'un côté de l'arme, cet espace est occupé par un motif de losanges en argent et en cuivre, peut-être pour obtenir un effet similaire à celui de l'acier de Damas[9]. De l'autre côté de l'arme, ce même espace est occupé par deux inscriptions runiques en cuivre et en fil d'argent. Celle de gauche comprend les vingt-huit lettres de l'alphabet runique anglo-saxon. Celle de droite, séparée de l'autre par un motif à chevrons en argent et en cuivre, est le nom Beagnoþ ou Beagnoth (ᛒᛠᚷᚾᚩᚦ), probablement celui du premier possesseur de l'arme ou de celui qui l'a forgée[7],[10].

Inscriptions[modifier | modifier le code]

L'alphabet[modifier | modifier le code]

L'alphabet runique gravé sur le seax.

L'inscription de l'alphabet présente plusieurs particularités, à commencer par l'ordre des runes : ce n'est pas le même que celui présenté dans le codex de Vienne. Les dix-neuf premières runes sont dans le bon ordre, mais les runes 20 à 23 (ᛝᛞᛚᛗ) sont dans un ordre qui ne se retrouve dans aucune autre source. Les deux dernières (27 et 28 : ᚣᛠ) sont inversées par rapport au codex de Vienne, mais leur ordre était peut-être moins bien défini que celui des autres runes : en effet, elles constituent des ajouts ultérieurs aux vingt-quatre lettres de l'alphabet d'origine. La dernière (ᛠ) est d'ailleurs extrêmement rare dans les inscriptions runiques anglo-saxonnes[11].

Par ailleurs, le dessin de plusieurs runes est également particulier.

  • La rune 12 (ᛄ) est écrite avec une barre horizontale centrale, au lieu du cercle, du losange ou de la croix habituels dans les textes runiques[12].
  • La rune 16 (ᛋ) est plus petite que les autres : elle semble avoir été rajoutée après coup[13]. Son dessin particulier est attesté dans d'autres inscriptions (par exemple sur la tombe de Cuthbert de Lindisfarne) ; il provient peut-être du S insulaire Ꞅ[14], à moins qu'il ne s'agisse que d'une simple évolution du caractère runique[15].
  • La rune 21 (ᛞ) présente un dessin unique : les deux diagonales forment un triangle au lieu de se croiser au milieu. Il s'agit probablement d'une erreur[13].
  • La rune 24 (ᛟ) se termine en bas par un seul trait vertical au lieu des deux traits habituels. Cette forme apparaît occasionnellement dans d'autres inscriptions runiques, et plus fréquemment dans les manuscrits[14]. Il s'agit peut-être d'une forme simplifiée de la rune standard[11].
  • La rune 27 (ᚣ) présente un dessin peu courant, avec une croix au lieu du trait vertical central habituel[14].

Tous ces éléments tendent à démontrer que l'artisan qui a produit cette inscription ne connaissait pas bien l'écriture runique[16], même si certaines formes inhabituelles sont peut-être dues à la complexité de la technique employée pour former les runes[14].

Le nom Beagnoth[modifier | modifier le code]

Le nom « Beagnoth » gravé sur le seax.

L'inscription du nom Beagnoth ne présente aucune particularité, hormis les deux glyphes en haut à droite du nom. Ils ressemblent à des lettres, mais restent inexpliqués.

Datation et provenance[modifier | modifier le code]

Les seaxes découverts en Europe datent d'une période comprise entre le VIIe et le XIe siècle, et les plus anciens retrouvés en Angleterre proviennent de tombes du VIIe siècle[6]. Des seaxes isolés datant des IXe siècle et Xe siècle ont également été retrouvés en Angleterre[13],[17]. Il est impossible de dater avec certitude le seax de Beagnoth, mais les éléments stylistiques et épigraphiques le situeraient au IXe siècle[7],[10], les alentours de l'an 900 constituant une date tardive possible[18].

Plusieurs seaxes similaires ont été découverts dans le sud de l'Angleterre : trois à Londres, un dans le Suffolk et un dans le Berkshire ; un autre a été découvert dans le County Durham, dans le nord de l'Angleterre[19]. Le seax du Berkshire et celui de Beagnoth se ressemblent tant qu'il est possible qu'ils proviennent du même atelier[20]. Selon le runologue Ralph Elliott, il est probablement issu du sud de l'Angleterre, peut-être du Kent, car l'alphabet gravé n'inclut pas les lettres supplémentaires que l'on retrouve dans les inscriptions northumbriennes contemporaines[10].

Le nom Beagnoth suggère également que l'arme provient du Kent, car les deux seules autres occurrences connues de ce nom sont kentiques. Un Beagnoth apparaît comme témoin d'une charte du roi Eardwulf de Kent vers le milieu du VIIIe siècle, concernant une donation à Rochester[21], et l'autre Beagnoth (ou Beahnoþ) est un moine du Kent présent lors du concile de Clovesho en 803, et qui témoigne sur une charte du roi Æthelwulf de Wessex en 844[22]. Le nom Beagnoth est composé des éléments bēag or bēah « anneau, bracelet, torque, couronne » et nōþ « courage »[23].

Dans son étude des monuments runiques du Kent (1872), l'historien Daniel Haigh envisage que l'arme puisse être en réalité d'origine franque, et qu'elle ait été rapportée du continent. En effet, les historiens de l'époque croient que les scramasaxes sont des armes uniquement franques. Haigh tente donc de déchiffrer l'inscription runique comme s'il s'agissait de francique et nom de vieil anglais : en lisant au la rune ᛠ et an la rune ᚩ, il propose le nom franc hypothétique Baugnanth[24]. Cependant, le consensus actuel estime que les seaxes anglo-saxons proviennent bel et bien d'Angleterre, et la théorie de Haigh a été largement abandonnée[25].

Références[modifier | modifier le code]

  1. (en) « Biographical details for Henry J Briggs », British Museum (consulté le 6 janvier 2011).
  2. Society of Antiquaries of London, « Notices for Thursday May 21st 1857 », Proceedings of the Society of Antiquitaries of London, vol. 4, no 47,‎ 1857, p. 83 (lire en ligne).
  3. Oxford English Dictionary, Oxford University Press,‎ 1989 (ISBN 0198611862).
  4. Underwood 1999, p. 68.
  5. (en) Gale, « The Seax », dans Sonia Chadwick Hawkes, Weapons and Warfare in Anglo-Saxon England, Oxford University Committee for Archaeology, 1989 (ISBN 0947816216).
  6. a, b et c (en) « Search the collection database : seax », British Museum (consulté le 6 janvier 2011).
  7. a, b et c Page 1987, p. 40.
  8. Oakeshott 1991, p. 6, 35.
  9. Oakeshott 2006, p. 35.
  10. a, b et c Elliott 1980, p. 79.
  11. a et b Elliott 1980, p. 36.
  12. Page 2006, p. 40, 46.
  13. a, b et c Page 2006, p. 80.
  14. a, b, c et d Page 2006, p. 40.
  15. Elliott 1980, p. 80.
  16. Thorsson 1987, p. 23.
  17. DeVries et Smith 2007, p. 232.
  18. Wilson 1964, p. 73.
  19. Backhouse, Turner et Webster 1984, p. 101.
  20. Backhouse, Turner et Webster 1984, p. 102.
  21. « PASE Index of persons : Beagnoth 1 (Male) », Prosopography of Anglo-Saxon England (consulté le 6 janvier 2011).
  22. « PASE Index of persons : Beahnoth 1 (Male) », Prosopography of Anglo-Saxon England (consulté le 6 janvier 2011).
  23. Krause 1993, p. 16.
  24. Haigh 1872, p. 235-236.
  25. Underwood 1999, p. 71.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Janet Backhouse, Derek Howard Turner et Leslie Webster, The Golden Age of Anglo-Saxon Art: 966 — 1066, British Museum Press,‎ 1984 (ISBN 9780714105321)
  • (en) Kelly DeVries et Robert Douglas Smith, Medieval Weapons: An Illustrated History of Their Impact, ABC-CLIO,‎ 2007 (ISBN 1851095268)
  • (en) Ralph Elliott, Runes: an Introduction, Manchester University Press,‎ 1980 (1re éd. 1959) (ISBN 9780719007873)
  • (en) Daniel H. Haigh, Notes in Illustration of the Runic Monuments of Kent, vol. 8,‎ 1872 (ISSN 0066-5894), p. 164-270
  • (de) Wolfgang Krause, Sammlung Göschen, Walter de Gruyter & Co.,‎ 1993 (ISBN 311014042X)
  • (en) Ewart Oakeshott, Records of the Medieval Sword, Boydell Press,‎ 1991 (ISBN 9780851155661)
  • (en) Ewart Oakeshott, The Sword in the Age of Chivalry, Boydell Press,‎ 2006 (ISBN 9780851157153)
  • (en) Raymond Ian Page, Runes, British Museum Press,‎ 1987 (ISBN 9780714180656)
  • (en) Raymond Ian Page, An Introduction to English Runes, Boydell Press,‎ 2006, 2e éd. (1re éd. 1973) (ISBN 9780851159461)
  • (en) Edred Thorsson, Runelore: A Handbook of Esoteric Runology, Weiser,‎ 1987 (ISBN 9780877286677)
  • (en) Richard Underwood, Anglo-Saxon Weapons and Warfare, Tempus Publishing Ltd.,‎ 1999 (ISBN isbn=9780752414126[à vérifier : ISBN invalide])
  • (en) David M. Wilson, Anglo-Saxon Ornamental Metalwork 700 — 1100, in the British Museum, British Museum Press,‎ 1964

Lien externe[modifier | modifier le code]