Acier de Damas
Le terme acier de Damas (aussi appelé acier damassé ou abrégé "Acier Damas" ou "Damas", à ne pas confondre avec l'acier damasquiné) est employé pour désigner deux types d'acier à l'apparence particulière présentant une ressemblance superficielle.
- Historiquement le terme a été utilisé en premier lieu pour désigner un acier, aussi appelé wootz, élaboré en Inde et forgé en Moyen-Orient (il fût aussi produit et forgé au Japon à certaines époques, mais demeurait bien plus rare que le Tamahagane), réputé pour sa qualité et caractérisé par son aspect ou ses motifs moirés.
- Par erreur ou abus de langage, le terme a ultérieurement été employé pour désigner des matériaux composites, constitués de plusieurs nuances d'acier soudés et forgés en des motifs plus ou moins complexes, aussi appelé acier Damas de corrayage, réalisé dans de nombreux pays, et présentant une ressemblance superficielle avec l'acier Damas wootz.
Malgré leur ressemblance superficielle liée à la présence de motifs visibles à l’œil nu à leur surface, ces deux matériaux sont de nature, d'élaboration et de propriétés très différentes.
Bien que l'acier de Damas originel soit l'acier de type wootz, sa relative rareté a conduit à ce que le terme damas désigne essentiellement des damas de corroyage, son usage dans ce sens est donc devenu courant et légitime. En réaction, les aciers de type wootz sont parfois appelés "vrai Damas".
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Apparence visuelle [modifier]
Une des caractéristiques les plus évidentes des aciers Damas (sous leurs deux formes) est la singularité de leurs apparences visuelles. Si une ressemblance superficielle peut exister entre les motifs du wootz et du Damas de corrayage, leur nature est complètement différente.
Le motif observé sur le wootz est le produit de la cristallisation du métal lors de son élaboration, la haute teneur en carbone produisant les motifs caractéristiques. La création des motifs est pour l'essentiel spontanée et ne peut être que marginalement maitrisée.
Les motifs présents sur le Damas de corrayage correspondent à la forme des différentes couches d'acier soudées. Contrairement au wootz, la forme du motif est intentionnelle, choisie par le forgeron au moment de l'élaboration de la pièce en provoquant des déformations soit par des techniques de forge libre, soit en estampant la barre de matériau composite des motifs recherchés. Les motifs possibles sont très nombreux suivant les types d'acier et l'habilité du producteur (formes simples comme des lignes parallèles, vagues, ronds, carrés... mais également des motifs élaborés tels de petits dessins[1]).
Dans les deux cas, ces motifs sont en général peu discernables à l'état brut du matériau et doivent être "révélés" par des traitements particuliers (en général chimiques).
Histoire et disparition du savoir-faire [modifier]
Les centres de production de l’acier étaient l’Inde et l'actuel Ouzbékistan. On produisait et exportait des lingots d'une teneur en carbone très hétérogène, appelés wootz, qui étaient ensuite transformés en armes dans les centres iraniens[réf. nécessaire].
Il existe trois grandes théories se recoupant relativement bien sur l'origine du nom de Damas donné à cet acier. L'une d'entre elles repose sur les textes d'Al-Kindi, qui fait explicitement référence à la fabrication de ce type d'acier à Damas. Certaines sources francophones pensent plutôt que l'acier de Damas était plutôt en partie d'origine iranienne et que l'on a peut-être appelé cet acier par référence à l’étoffe, car l'acier poli a le même aspect moiré que les étoffes de cette ville. Cet acier servait à faire les armes blanches, et les Iraniens ont particulièrement excellé dans la fabrication de cimeterres, cependant ces derniers étaient des lames recourbées alors que Damas était célèbres pour la fabrication d'épées droites à double lame, qui, contrairement à une opinion répandue, étaient très utilisées en Égypte et en Syrie jusqu'à l'époque mamelouke. La plupart de ses épées droites étaient en acier de Damas et y étaient donc en grande partie fabriquées, avec probablement quelque centre de production secondaire en Perse (Iran actuel).
Le wootz est un lingot d'acier de quelques kilos, exporté de l'Inde vers le Moyen-Orient. Issu d'une loupe métallique extraite d'un bas fourneau, un traitement d’homogénéisation grossière et de recarburation en faisait un demi-produit apte au forgeage. Tout le talent du forgeron consistait alors à mélanger les différentes zones du lingot, pour lisser la teneur en carbone.
La qualité de cet acier tient dans le fait qu'il alterne des couches d'acier à la fois hypoeutectoïde et hypereutectoïde (pauvre ou forte en carbone). L'aspect de l'acier variant avec sa teneur en carbone, l’alternance de très fines couches d'acier lui donnait un aspect mat avec un effet de moiré. En effet, ces couches microscopiquement fines, obtenues par pliages successifs, étaient très difficile à distinguer à l'œil nu : le grain des katanas japonais a la même origine. Cet acier, construit comme un matériau composite, combinait la souplesse des aciers faibles en carbone et la dureté des aciers plus riches en carbone, qui leur permettait de conserver leur tranchant.
L'originalité des lames vient donc de leur apparence esthétique, et de l'impossibilité des Occidentaux à le reproduire, ceux-ci n'ayant pas accès au wootz. Quant à reforger les épées à disposition, les forgerons y renoncent vite, le métal part en miette s'il est forgé trop chaud, devient cassant s'il est forgé trop froid, perd ses propriétés s'il est forgé trop longtemps (les carbures graphitisent alors)[D 1]. Les croisés célèbrent la qualité de ces armes autant à cause de leur aspect mystérieux, que pour vanter leurs adversaires, ce qui exaltait d'autant leurs combats. Les arabes, de leur coté, tenaient des propos identiques sur les épées franques[D 2]…
La fabrication d'objets en acier damassé prit fin vers le XVIIe siècle, peut-être à cause de l'épuisement du minerai, ou des difficultés à maintenir actives les routes commerciales permettant de se fournir avec les métaux nécessaires, voire de l'insuffisante transmission des techniques de fabrication, tenues secrètes, et à coup sûr d'une conjonction de ces éléments. La dernière fabrication de lame de Damas semble se situer aux environs de 1750[réf. nécessaire].
Redécouverte de la technique [modifier]
Les progrès de la métallurgie, notamment au cours du XVIIIe siècle, donnent aux chercheurs français et aux expérimentateurs suédois les outils et les méthodes pour redécouvrir l'acier de Damas[2]. La redécouverte du procédé fascine les chercheurs :
« [ce] fut un stimulant extraordinaire pour la recherche, au moment où la chimie, avec Lavoisier se débarrassait de l'héritage des alchimistes, où Grignon et les Suédois s'intéressaient à la cristallisation des métaux, où de nouveaux éléments métalliques naissaient dans les cornues[2]. »
— Adrienne R. Weill, Encyclopædia Universalis : Métallurgie
Les tentatives de reproduction des forgerons occidentaux échouent jusqu’en 1823, où un dénommé Bréant[3] fut salué par toute la communauté scientifique en proposant un procédé d'élaboration d'un acier aux caractéristiques recherchées. Il parvient à reconstituer la fabrication du wootz, la forme du lingot, les conditions de la précipitation du carbure et explique l'effet du corroyage[2].
Cependant les européens avaient très vite compris que l'acier de Damas pouvait être obtenu par soudure à chaud et martelage de plusieurs bandes d'acier ou de fer à teneur en carbone différente, qui se substituaient à l'utilisation d'un lingot de teneur en carbone variable. C'est le damas soudé ou damas de corroyage. Il est seul utilisé de nos jours pour la production d'aciers damassés.
Ce procédé a été utilisé pour forger des canons de fusil. Au début du XXe siècle, de nombreuses forges de la région liégeoise utilisaient encore ce procédé.
Aujourd'hui, ce procédé existe essentiellement pour la production de lames de collection. L'alternance de couches d'acier est mise en valeur en limitant leur nombre, de manière à pouvoir les distinguer clairement. Certaines lames, comme les kriss malais, alternent même des aciers riches en nickel (qui peuvent être d'origine météoritique), avec des aciers très chargés en carbone, pour un effet de contraste maximal[D 3]. Cette technique est d'ailleurs la seule susceptible de donner un bon tranchant à partir de fer météoritique, le carbone devenant insoluble dans le fer si celui-ci contient du nickel.
Artisanat actuel [modifier]
Les lames en acier damassé de corroyage sont produits par de nombreux forgerons professionnels ou amateurs de par le monde, ainsi que par des entreprises industrielles[4].
Voir aussi [modifier]
Références [modifier]
- Page internet présentant des exemples de motifs plus ou moins élaborés http://www.iknifecollector.com/profiles/blogs/what-is-damascus
- Adrienne R. Weill, « Métallurgie (Acier au creuset et fonte de qualité au XVIIIe siècle) », Encyclopædia Universalis. Consulté le 06/08/2011
- M. Bréant, « Description d'un procédé à l'aide duquel on obtient une espèce d'acier fondu semblable à celui des lames damassées orientales », Bulletin de la Société d'Encouragement de l'Industrie nationale, 1823
- Comme le montre une rapide recherche internet des termes "damascus steel" ou "damascus steel producers"
- Madeleine Durand-Charre, Les aciers damassés : Du fer primitif aux aciers modernes, Mines Paris ParisTech Les Presses, coll. « Collection histoire et sociétés », 2007, 206 p. (ISBN 978-2-911762-87-1 et 2-911762-87-8)
- p. 83
- p. 51
- p. 60
Bibliographie [modifier]
- (en) Manfred Sachse, Damascus steel Éditions Verlag Stahleisen, Dusseldorf – 1993, (ISBN 978-3514005228)
- Jean-Luc Soubeyras, Manuel de fabrication du damas, Éditions Emotions Primitive, Fontaine – 2008, (ISBN 978-2-35422-125-6)
- (en) (it) E. Albericci, F. Galizzi, L. Pizzi, Damascus: Tecniche di forgiatura / Forging techniques, Éditions Rizzo, Lecce - 2010, (ISBN 978-8890335938)
- (it) Oleg D. Sherby et Joffrey Wadsworth, Gli acciai di Damasco Le Scienze no 200 April 1985 p. 50-58