Beowulf

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Beowulf (homonymie).
La première page du Beowulf dans l'unique manuscrit à l'avoir transmis, le Cotton Vitellius A. xv. (Xe siècle).

Le Beowulf est un poème épique majeur de la littérature anglo-saxonne, probablement composé entre la première moitié du VIIe siècle et la fin du premier millénaire. Le poème est inspiré de la tradition orale anglo-saxonne et retranscrit une épopée germanique en vers, contant les exploits du héros Beowulf qui donna son nom au poème, sur lesquels viennent se greffer des ajouts chrétiens.

Le manuscrit[modifier | modifier le code]

Historique du document[modifier | modifier le code]

Le poème nous est parvenu grâce à l’unique exemplaire d’une copie du Xe siècle : son plus ancien propriétaire identifié est Lawrence Nowell, un érudit du XVIe siècle[réf. nécessaire]. Le manuscrit apparaît ensuite au XVIIe siècle dans le catalogue des possessions de Sir Robert Bruce Cotton ; malheureusement, la copie est irrémédiablement endommagée pendant l’incendie de sa bibliothèque en 1731.

Le chercheur islandais Grímur Jónsson Thorkelin effectue la première transcription du manuscrit en 1786 et la publie en 1815, sous l’impulsion d’une recherche soutenue par le gouvernement danois. Depuis lors, le manuscrit a souffert encore quelques dommages, et c’est donc la transcription de Thorkelin qui sert généralement de base aux philologues. La fiabilité de la lecture de Thorkelin a été mise en cause, notamment par Chauncey Brewster Tinker dans son édition regroupant les différentes traductions des chercheurs du XIXe siècle (The Translations of Beowulf).

Le manuscrit est connu sous le nom du « manuscrit de Beowulf », ou « Codex Nowell », ou encore « British Library MS Cotton Vitellius » puisqu'il se trouve désormais à la British Library de Londres.

Le ou les auteurs du poème ; la langue[modifier | modifier le code]

La question est de savoir si le poème a d'abord été conçu pour la transmission orale par des poètes païens d'origine scandinave et transcrit un ou plusieurs siècles plus tard par des scribes chrétiens ou s'il a été composé par un seul auteur chrétien fortement inspiré par l'héritage scandinave. Une composition s'étendant sur plusieurs générations, avec une transformation du texte au gré des récitants, expliquerait le caractère disjoint du style (dimension qui fait aussi l'originalité de Beowulf selon Seamus Heaney dans l'introduction à la traduction qu'il a publiée de Beowulf en 1999). Le rythme très structuré des vers va également dans le sens de la transmission orale, le rythme offrant une aide précieuse à la mémoire du conteur. Néanmoins, Beowulf témoigne aussi du phénomène de christianisation de l'Angleterre au cours du premier millénaire. Quel que soit le moment où les références à la Bible et à Dieu ont été introduites dans le texte, et quelle que soit la main qui les y a mises, ces références sont la manifestation d'une volonté de promouvoir le monothéisme chrétien par rapport aux pratiques païennes et au polythéisme scandinaves. En tant que texte anonyme, Beowulf témoigne avec une force emblématique de l'importance de la matrice culturelle dont tout texte est issu, et des influences contradictoires qui la composent.

L’orthographe utilisée dans le seul manuscrit qui subsiste permet d’identifier deux variations régionales de l’ancien anglais : l’anglois (« anglian ») et le saxon occidental (« west saxon ») qui reste ici dominant, comme dans la plupart des textes en vieil anglais de cette période. Pour la copie qui nous est parvenue, il apparaît que deux scribes différents se sont succédé, échangeant leur plume après la première moitié du texte.

L'importance historique de Beowulf[modifier | modifier le code]

De nos jours, Beowulf est considéré comme l'un des plus vieux témoignages écrits de la littérature anglo-saxonne, après l'hymne de Caedmon. L'époque de la composition du poème reste obscure : certains philologues suggèrent que les variations linguistiques sont typiques du début du VIIIe siècle, tandis que d'autres pensent à une époque postérieure, et vont jusqu'à suggérer que l'original n'aurait précédé que de peu de temps la copie qui nous est parvenue.

Mais même si Beowulf reste une fiction, le poème évoque à plusieurs reprises des événements historiques : le raid du Roi Hygelac chez les Frisons, aux environs de 515, au cours duquel il trouva la mort; la présence de Hrothgar, Hrothulf et Ohthere, des héros légendaires probablement inspirés de personnalités réelles. De plus, certains événements sont à rapprocher des sources scandinaves comme la Vieille Edda, la Gesta Danorum, les fornaldarsagas, etc. Ces sources reprennent souvent les mêmes héros danois et suédois. Le héros lui-même est probablement inspiré du Bödvar Bjarki, « l'ours de bataille » : le nom de Beowulf est un kenning (nom métaphorique) pour l'ours, le « loup des abeilles » (« bee-wolf »). On pense aussi que Beowulf pourrait être à l'origine de la dynastie anglaise des Wuffingas qui régnèrent sur l'Est-Anglie (Suffolk) du VIe au VIIIe siècle, et qu'il avait donc légué à ceux-ci ses lointaines origines scandinaves.

Ces parallèles ont conduit de nombreux chercheurs à considérer les faits décrits dans le poème comme des évènements réels, qui se seraient déroulés entre 450 et 600 au Danemark et au sud de la Suède. Dans ce dernier cas, les fouilles archéologiques ont pu confirmer l'existence de tumuli funéraires désignés par les traditions suédoises, et certains tombeaux ont été identifiés comme ceux d'Eadgils et d'Ohthere dans l'Uppland. De la même manière que le fragment de Finnsburg et d'autres vestiges de poèmes courts, Beowulf a pu être conçu en premier lieu comme document historique pour détailler l'existence de figures importantes, comme Eadgils et Hygelac, ou Offa, roi des Angles sur le continent. La dimension généalogique est importante et traduit la nécessité pour un peuple de fonder ses origines à travers l'origine de ses chefs. En tant que récit historique, fondé sur une chronique de hauts faits guerriers, Beowulf contient une forte dimension collective et identitaire.

Résumé de l'œuvre[modifier | modifier le code]

Beowulf est un poème d’exception dans le corpus de la littérature anglo-saxonne. Plutôt que de choisir un sujet chrétien, le poème retrace les hauts faits du héros éponyme, et ses trois principaux combats : Beowulf est un puissant guerrier goth (« Geat », une peuplade au sud de la Suède) qui voyage au Danemark pour débarrasser la cour du roi Hrothgar d’un terrible monstre mangeur d’hommes nommé Grendel. Après l’avoir vaincu, Beowulf double la mise en tuant la mère de Grendel, puis retourne dans les pays des Goths pour se mettre au service de son peuple et de son roi, Hygelac. Bien plus tard, après avoir succédé au monarque, il meurt lors d’un ultime combat contre un dragon cracheur de feu.

Premier combat : Grendel (v. 1-1250)[modifier | modifier le code]

Beowulf commence avec l'histoire du roi Hroðgar, qui a construit pour ses gens le palais de Heorot. Lui-même, sa femme Wealhþeow et ses guerriers y passent leur temps à chanter et à faire la fête, jusqu'à ce que Grendel (un descendant de Caïn irrité par le chant de la Création) s'attaque au palais puis tue et dévore un grand nombre des guerriers de Hroðgar pendant leur sommeil. Hroðgar et ses gens, impuissants à se défendre des attaques de Grendel, abandonnent Heorot. Mais Grendel n'ose pas toucher le trône de Hroðgar, parce qu'il est protégé par un Dieu tout-puissant.

Beowulf, un jeune guerrier, entend parler des difficultés de Hroðgar et, avec la permission de son propre souverain, quitte sa patrie pour venir à son secours. Avec ses hommes, il passe la nuit à Heorot. Alors qu'ils sont endormis, Grendel entre dans le palais et se lance à l'attaque, dévorant un des hommes de Beowulf. Celui-ci, qui a fait jusque-là semblant de dormir, se jette sur Grendel et le retient par une prise au bras ; tous deux luttent avec une telle violence qu'il semble que la salle va s'écrouler sur eux. Les hommes de Beowulf tirent alors leurs épées et se ruent à son aide, mais une sorte de magie protège Grendel et empêche les épées de lui faire du mal. Finalement, Beowulf arrache le bras de Grendel qui s'enfuit chez lui pour mourir.

Deuxième combat : la mère-ogresse (v. 1251-1904)[modifier | modifier le code]

La nuit suivante, après avoir célébré la mort de Grendel, Hroðgar et ses hommes passent la nuit à Heorot. Mais la mère de Grendel apparaît, attaque le palais et tue le guerrier le plus fidèle de Hroðgar, Æschere, pour venger la mort de son fils.

Hroðgar, Beowulf et leurs hommes traquent la mère de Grendel jusqu'à son repaire, sous un lac sinistre. Beowulf se prépare à la bataille ; il se voit offrir une épée, Hrunting, par un guerrier du nom d'Unferð qui avait douté de sa capacité à tuer Grendel. Après avoir convenu avec Hroðgar d'un certain nombre de conditions au cas où il mourrait (y compris que le roi s'occuperait de la famille de Beowulf et qu'Unferð hériterait de ses biens), Beowulf plonge dans le lac où il est rapidement repéré et attaqué par la mère de Grendel. Incapable de lui faire du mal à cause de son armure, elle le traîne au fond du lac. Là, dans une caverne contenant le corps de son fils et les restes de beaucoup d'hommes que tous deux ont tués, la mère de Grendel lutte contre Beowulf.

Elle semble d'abord l'emporter ; constatant que l'épée (Hrunting) que lui a donnée Unferð ne peut blesser son ennemie, Beowulf s'en débarrasse dans un geste de colère. Toujours protégé par son armure des attaques de son adversaire, Beowulf se saisit d'une puissante épée, arme ancienne forgée par les Géants, qu'il repère dans l'arsenal de la mère de Grendel (le poème nous dit qu'aucun autre homme n'aurait pu la soulever dans une bataille) ; il décapite alors son adversaire avant d'explorer son repaire ; ayant découvert le corps de Grendel, le héros lui tranche la tête et revient avec ce trophée à Heorot, où Hroðgar, reconnaissant, le comble de ses faveurs.

Troisième combat : le dragon des Goths (v. 1905-3182)[modifier | modifier le code]

Beowulf et le dragon, dessin d'un livre d'enfant, Stories of Beowulf (H. E. Marshall), publié à New York, 1908, E. P. Dutton & Company.

Beowulf revient chez lui et devient finalement roi de son propre peuple. Il règne en paix pendant cinquante ans. Puis un jour, alors que Beowulf est très vieux, un esclave vole une coupe d'or dans le repaire d'un dragon à Earnaness pour racheter sa liberté. Quand le dragon s'en aperçoit, il quitte sa grotte plein de fureur, mettant le feu à tout ce qu'il aperçoit. Le roi Beowulf et ses guerriers accourent pour lutter contre le dragon, mais un seul d'entre eux, un jeune homme courageux du nom de Wiglaf, reste pour aider Beowulf, car les autres sont trop effrayés et s'enfuient. Avec l'aide de Wiglaf, Beowulf tue le dragon, mais meurt des blessures empoisonnées qu'il a reçues. Le trésor du dragon est enlevé de la grotte et, ironiquement, est enterré dans le tumulus de Beowulf — aussi inutile dans la terre qu'il l'avait été au-dessus d'elle.

Tolkien et Beowulf[modifier | modifier le code]

J. R. R. Tolkien travailla dans sa jeunesse à la traduction de Beowulf, et pratiqua le texte pendant toute sa vie professionnelle (il était philologue et professeur de langue et littérature anglaise et d'anglo-saxon à Oxford). En 1936, sa conférence Beowulf : les monstres et les critiques a révolutionné le mode de perception du poème. Avant que Tolkien ne le remarque, Beowulf n'était étudié que pour sa valeur linguistique ou historique[réf. nécessaire], mais son contenu littéraire était méprisé. Tolkien a mis en avant avec passion la beauté et la richesse de l'œuvre, et a réussi à convaincre le milieu universitaire de considérer Beowulf comme un des plus beaux poèmes de langue anglaise.

Ce texte lui servit d'inspiration dans plusieurs passages de son œuvre. Par exemple, certains aspects de Gollum rappellent Grendel[1]. De même, le vol de la coupe du dragon qui, par la suite, incendie un village, trouve un écho dans l'épisode de Bilbo et Smaug dans Le Hobbit[2]. Dans Le Seigneur des anneaux, l'arrivée d'Aragorn, Legolas, Gimli et Gandalf à Meduseld, le Château d'Or du Rohan, fait écho à l'arrivée de Beowulf à la cour du roi Hroðgar[3].

Extrait[modifier | modifier le code]

Unferth, fils d'Ecglaf, qui occupait une place d'honneur aux pieds du roi danois, prit la parole. L'entreprise de Beowulf le gênait fort, car il ne pouvait supporter la pensée qu'aucun être vivant pût acquérir plus de distinction que lui-même. Aussi aborda-t-il ce sujet épineux:

« Es-tu ce même Beowulf qui se mesura à Breca et fit la course avec lui en haute mer, dans ce concours à la nage où, soit par présomption, soit par hardiesse folle, vous risquâtes tous deux votre vie au-dessus de l'abîme ? Il ne se trouva personne, ami ou ennemi, pour vous dissuader d'accomplir ce misérable exploit de nager en mer.[...] Mais Breca fut le plus fort. [...]Voilà pourquoi, bien que tu aies toujours remporté la victoire dans la bataille, je m'attends à de pauvres prestations si tu oses guetter de tout près Grendel une nuit entière. »

Éditions et traductions[modifier | modifier le code]

Les éditions du texte vieil-anglais sont nombreuses. On mentionnera essentiellement :

  • la vieille édition de F. Klaeber, qui fut longtemps le texte de référence : Beowulf and the Fight at Finnsburg, Boston, 1922 ;
  • le texte établi, traduit et commenté par Bruce Mitchell et Fred Robinson, qui représente aujourd'hui le texte de référence, et qui est accompagné de plusieurs outils pour l'étude du texte, en particulier un excellent article sur les comparaisons possibles entre Beowulf et l'archéologie : Beowulf, Oxford, Blackwell, 1998, xiv + 318 p. ;
  • une édition, avec traduction en anglais moderne et plusieurs outils pour l'étude du texte (dont une base de données recensant tous les mots du poème) : (en) sur le site de l'Université McMaster au Canada.

Les traductions en anglais moderne sont tout aussi nombreuses. Les plus remarquables sont :

  • l'ouvrage de G. N. Garmonsway et J. Simpson, Beowulf and its Analogues, Londres, Dent, 1968: la traduction du poème est accompagnée de traductions de textes (scandinaves ou autres) relatant des épisodes parallèles à ceux de Beowulf, qui ont pu lui servir de modèle ou s'en inspirer ;
  • celle de Michael Alexander, Beowulf, A Verse Translation, Londres, Penguin, 1973 : une traduction en vers qui tente d'être fidèle à l'allitération du vers vieil-anglais ;
  • celle de E. T. Donaldson, reprise dans le volume de Joseph F. Tuso, Beowulf : The Donaldson Translation, Background and Sources, Criticism, New York et Londres, 1975 : une traduction en prose, accompagnée d'un choix d'articles critiques (en anglais) sur l'œuvre ;
  • celle de J. Porter, Beowulf : Text and Translation, Hockwold-cum-Wilton, 1991 : une traduction littérale mot à mot avec le texte original en regard, très utile quand on ne connaît pas le vieil-anglais ;
  • celle de Seamus Heaney (prix Nobel de littérature en 2001), en vers, très fidèle à l'original, et qui tente de restituer en partie le rythme du vers vieil-anglais : Beowulf, A New Translation, Londres, 1999.
  • celle de J. R. R. Tolkien, Beowulf : A Translation and Commentary, publiée par son fils Christopher en 2014, accompagnée d'une nouvelle de l'auteur.

Il existe aussi des traductions françaises :

  • celle de Jean Queval, en prose, avec une longue introduction de bonne qualité : Beowulf, l'épopée fondamentale de la littérature anglaise, Gallimard, 1981 ;
  • celle d'André Crépin, accompagnée du texte vieil-anglais et d'une étude fouillée du poème. En 1991, elle était difficile à se procurer car elle est parue dans une collection allemande peu diffusée en France : Beowulf : édition diplomatique et texte critique, traduction française, commentaires et vocabulaire, Göppingen, 1991 mais disponible depuis 2007 chez l'éditeur Livre de Poche sous le titre Beowulf ;
  • celle d'André Crépin dans Poèmes héroïques vieil-anglais, 10/18, Paris: Union générale d'éditions, 1981.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Sources[modifier | modifier le code]

  1. Douglas A. Anderson (trad. Daniel Lauzon), Le Hobbit annoté [« The Annotated Hobbit »], Christian Bourgois,‎ 2012 (ISBN 978-2-267-02389-3), p. 161-162.
  2. Anderson, p. 315-316
  3. (en) Wayne G. Hammond et Christina Scull, The Lord of the Rings: A Reader's Companion, HarperCollins,‎ 2005 (ISBN 0-00-720907-X), p. 397-404