Agenouillement de Willy Brandt à Varsovie

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L'agenouillement de Willy Brandt à Varsovie (Kniefall von Warschau en allemand, la génuflexion de Varsovie) eut lieu le , jour de la signature de l'accord de Varsovie entre la République populaire de Pologne et la République fédérale d'Allemagne.

Willy Brandt s’agenouille devant le mémorial des morts du ghetto de Varsovie, ghetto où furent entassés 450 000 juifs et dont l'insurrection en 1943 fut réprimée sauvagement par les Nazis. En faisant ce geste, le chancelier allemand demande pardon pour les crimes allemands de la Seconde Guerre mondiale. Mais l'objectif est également la reconnaissance de la frontière Oder-Neisse qui sépare depuis 1945 l'Allemagne (de l'Est) de la Pologne.  Le geste de Willy Brandt fut étonnant, très discuté en Allemagne mais contribua considérablement à son image et à celle de la République fédérale à l'étranger. Il reçut le prix Nobel de la paix en 1971 (une première pour un allemand depuis la guerre) pour cette action symbolique et plus généralement pour sa participation à l'Ostpolitik (une politique de rapprochement avec le bloc communiste très critiquée en Allemagne).

Contexte[modifier | modifier le code]

Lors de ce voyage en , Willy Brandt est le premier chancelier allemand à venir en voyage officiel en Pologne depuis la Seconde Guerre mondiale. Cette visite est donc un événement, plus de 30 ans après l'invasion du pays par les troupes d'Hitler.

En 1939, l'Allemagne et la Russie ont conclu un accord secret, le pacte Hitler-Staline. Ils ont convenu de la division de la Pologne. Une manœuvre insidieuse, parce que l'Allemagne avait préalablement sécurisé les Polonais de ne pas les attaquer.

Le , les soldats allemands ont marché dans le pays. Ils assassinent la Pologne, occupent les villes et détruisent presque toute la population juive. Dans le sud de la Pologne, près de la ville d'Oświęcim, ils construisent le camp de concentration d'Auschwitz, où plus d'un million de personnes sont tuées. C'est juste l'un des nombreux camps de concentration en Pologne[1].

À la suite de la chute du régime nazi, en 1945, et la Conférence de Potsdam, les frontières de l'Allemagne sont repoussées vers l'Ouest jusqu'à la ligne Oder-Neisse, ce qui signifie que beaucoup d'Allemands vivent maintenant dans la région polonaise. La Pologne ne veut plus des Allemands, et la population allemande vivant désormais en terre polonaise est expulsée jusqu'à la nouvelle frontière. La marche forcée fait de nombreuses victimes car sur le chemin de l'Ouest, beaucoup meurent de faim et d'épuisement. Cela crée un grave contentieux entre les deux pays, au point que l'Allemagne fédérale avait toujours refusé de reconnaître ses nouvelles frontières.

Le voyage de Willy Brandt est donc l'occasion, via le traité de Varsovie, de mettre fin à ce contentieux.

Willy Brandt était auparavant en Russie et avait négocié le traité de Moscou. Les deux États s'engagent à résoudre les conflits par des moyens pacifiques. En outre, Brandt rétablit les premiers contacts officiels avec la RDA.

Les faits[modifier | modifier le code]

Plaque du monument de la place Willy-Brandt à Varsovie.

Cet évènement survint lors de la visite du chancelier Brandt de décembre 1970 dans ce qui était alors la République populaire de Pologne communiste. Brandt se rendit le au monument qui commémore les victimes juives du soulèvement du ghetto de Varsovie contre les nazis. Après avoir déposé une gerbe, Brandt se recule pour se recueillir quelques instants et soudain s'agenouille sur les marches[2]. Il resta silencieusement dans cette position pendant une demi-minute, entouré par un nombre important de dignitaires et de journalistes.

Beaucoup de personnes se sont demandé si ce geste était prémédité ou spontané. Willy Brandt dira plus tard qu’il avait su, sur le chemin vers le monument, que « cette fois, ça ne serait pas comme lors d’un dépôt ordinaire de gerbe, juste en inclinant la tête. » Il dira aussi : « J’ai fait ce que font les hommes quand les mots font défaut. » Cette image qui fera le tour du monde deviendra le symbole de la réconciliation entre l’Allemagne et la Pologne[3].

Réactions et effet immédiat[modifier | modifier le code]

Suite à l'action inattendue de Willy Brandt, les premières réactions apparaissent ainsi que les avis se partagent.

La scène provoque des polémiques en Allemagne. Les conservateurs qui rejettent l'Ostpolitik, et la reconnaissance des frontières d'après-guerre vécue comme une humiliation parlent de « trahison ».

Un sondage du magazine Der Spiegel effectué peu après auprès des Allemands révéla que 48 % des personnes interrogées avaient trouvé la génuflexion exagérée, 41 % convenable et 11 % n'avaient pas d'opinion. Seuls les plus jeunes le soutiennent. Pour la génération de 68, Willy Brandt incarne une rupture avec l'Allemagne d'après-guerre.

En effet, une semaine après l’événement, Hermann Schreiber, qui était présent, écrit dans le célèbre journal d'investigation allemand Der Spiegel, un article entier dédié à l'action du chancelier[4]. Il est intitulé « une partie de retour aux sources » (Ein Stück Heimkehr en allemand), et il y décrit le déroulement de la commémoration du mémorial par Willy Brandt. Il y pose la question fondamentale : Pouvait-il s'agenouiller ? Mais également d'autres questions que beaucoup d'allemands se posent également, il écrit :

« En second lieu, Willy Brandt, hors de tout doute, est l'un des Allemands qui n'ont même pas la moindre raison de se sentir responsable de l'extermination du ghetto de Varsovie, pour l'invasion de la Pologne par Hitler — et tout ce qui en a résulté. Il n'a même pas soutenu le régime, qui a programmé de tels crimes et les a finalement commis. Il l'a combattu. Et il peut dire qu'il n'était pas là à ce moment-là. »

« Puis il avoue une culpabilité qu'il ne doit pas supporter lui-même et il demande pardon, ce dont il n'a pas besoin. Puis il s’agenouille pour l'Allemagne. Mais le voulait-il ? Se voyait-il en ce moment comme le représentant de ceux qui l'accusaient depuis longtemps de trahison ? A-t-il tout planifié ? »

Il explique donc dans ces propos, que Willy Brandt a vraiment fait cela au nom de son peuple, et l'histoire de ce dernier et non pas au nom de sa propre personne puisqu'il n'a jamais participé aux idées nazis. Il est donc conscient qu'il était nécessaire d'admettre la souffrance qu'a connu le peuple polonais.

Le geste de Willy Brandt est passé sous silence dans la Pologne communiste comme en RDA. Les hôtes du chancelier allemand ne sont pas prêts à pardonner. Ils ne veulent pas non plus donner un écho à un geste qui remet en cause leur vulgate « du mauvais Allemand ». 

Mais ailleurs, la photo du chancelier allemand s'agenouillant devant le mémorial des victimes du ghetto fait le tour du monde. Le magazine américain Time fait de Willy Brandt en 1970 « The man of the year »[5].

Références artistiques[modifier | modifier le code]

Environ 150 mètres au nord-ouest du monument et la construction du Musée de l'Histoire des Juifs polonais visibles à partir de là, le Kniefall a été érigé en 2000, un monument de brique avec une plaque de bronze de Wiktoria Czechowska Antoniewska. La zone autour de ce monument est maintenant officiellement appelée Skwer Willy'ego Brandta (Willy-Brandt-Platz, en allemand et Place Willy Brandt, en français).

Le compositeur Gerhard Rosenfeld a créé un opéra Kniefall à Varsovie à propos de Willy Brandt (livret de Philipp Kochheim, première en 1997 à Dortmund).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (de) Andrea Oster, « Willy Brandt: Der Kniefall von Warschau », planetwissen,‎ (lire en ligne)
  2. Daniel Junqua, Marc Lazar, Bernard Fréron L'histoire au jour le jour (1944-1985) Le Monde 1985 p. 30
  3. Jeanette Konrad, « l'archive : Willy Brandt à Varsovie », Karambolage,‎ (lire en ligne).
  4. Hermann Schreiber, « : EIN STÜCK HEIMKEHR », Der Spiegel, vol. 51,‎ (lire en ligne)
  5. « A genoux devant l'histoire | RFI Blogs », sur allemagnehorslesmurs.blogs.rfi.fr (consulté le 29 octobre 2017).

Liens externes[modifier | modifier le code]