Royaume de Pologne (1916-1918)

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Royaume de Pologne
Królestwo Polskie (pl)

Königreich Polen (de)

1916 – 1918

Drapeau
Drapeau du royaume de Pologne.
Blason
Armoiries du royaume de Pologne.
Description de cette image, également commentée ci-après
Localisation du royaume de Pologne en Europe pendant la Première Guerre mondiale.
Informations générales
Statut Monarchie (régence).
Capitale Varsovie
Langue Polonais
Allemand
Monnaie Mark polonais
Histoire et événements
Proclamation conjointe de Guillaume II et de François-Joseph.
Création de la Deuxième République de Pologne.
Roi de Pologne
Charles-Étienne de Teschen
Conseil de régence
1917-1918 Aleksander Kakowski
Zdzisław Lubomirski
Józef Ostrowski (pl)
Premiers ministres
7 décembre 1916-11 février 1918 Jan Kucharzewski (pl)
27 février 1918-4 avril 1918 Antoni Ponikowski
4 avril 1918 - 2 octobre 1918 Jan Kanty Steczkowski (pl)
23 octobre 1918-3 novembre 1918 Józef Świerzyński (pl)
3 novembre 1918-14 novembre 1918 Władysław Wróblewski (pl)

Entités précédentes :

Entités suivantes :

Le Royaume de Pologne, également appelé officieusement Régence du Royaume de Pologne (en polonais : Królestwo Polskie), est un projet étatique destiné à être créé par le Reich et la double monarchie sur les territoires de l'ancien Royaume du Congrès occupés par les troupes allemandes et austro-hongroises[N 1]. Ce nouvel État, prévu pour être constitué après la fin du conflit, est cependant progressivement mis en place à partir de la déclaration du 5 novembre 1916, déclaration d'intentions signée par l'empereur allemand Guillaume II et l'empereur-roi François-Joseph. Pensé pour être partagé en zones d'influences allemandes et austro-hongroise, le royaume devient rapidement le pré carré des rivalités entre les deux empires ; cependant, au fil des mois, cette rivalité tourne à l'avantage du Reich, qui s'arroge le contrôle de l'économie du futur royaume, en dépit du projet de placer sur le trône un cousin de Charles Ier, l'archiduc Charles Étienne de Habsbourg-Teschen.

La Pologne russe[modifier | modifier le code]

Domination économique du Reich[modifier | modifier le code]

Les territoires de l'Ober Ost

Le déclenchement du conflit ne remet pas en cause la politique de pénétration économique dans le royaume du Congrès, aussi bien par les industriels du Reich que par ceux de la double monarchie ; cette immixtion économique aboutit au contrôle de l'économie polonaise par les puissances centrales, principalement, par le Reich. Ainsi, le Reich se taille la part du lion, contrôlant 90 % des investissements cumulés du Reich et de la double monarchie dans le royaume du Congrès[1].

De plus, avant le conflit, la Pologne sert de région de transit pour les échanges germano-russes : avant le conflit, près de 90 % des échanges entre le Reich et la Russie empruntent le réseau ferré polonais conférant au contrôle des voies ferrées une importance cruciale pour toute politique de mise en tutelle des territoires de la Pologne russe[2].

Conquête à l'été 1915[modifier | modifier le code]

En 1915, les succès austro-allemands face à l'armée impériale russe permettent aux empires centraux non seulement de chasser les troupes russes de Galicie austro-hongroise[3], mais aussi d'occuper la Pologne russe, à la suite d'une bataille de rupture commencée le sur toute la longueur du front[4]. Le , une nouvelle offensive est lancée, et remplissant une partie des objectifs assignés, se solde cependant par la conquête de Varsovie le et de Vilna, alors la deuxième ville polonaise en septembre[5].

La Pologne russe, butin de guerre austro-allemand[modifier | modifier le code]

Occupation du Royaume de Pologne durant la Première Guerre mondiale

Dès le déclenchement du conflit, les puissances centrales précisent leurs buts de guerre en Pologne russe. Au mois de , les puissances centrales précisent les objectifs poursuivis en Pologne : les territoires polonais doivent se voir placés sous le strict contrôle des puissances centrales[6], dans le cadre d'une politique orientale plus large de création d'États vassaux[7].

Cependant, dès l'été 1914, les responsables politiques et économiques de la double monarchie manifestent un intérêt renforcé pour une tutelle austro-hongroise sur la Pologne : le , Stephan Burián fait savoir à ses homologues allemands que la Pologne constitue l'un des buts de guerre de la double monarchie, dans le cadre de ce qu'il appelle la « solution austro-polonaise », que les diplomates et le gouvernement allemands semblent accepter à ce stade du conflit[8] : ainsi, dès l'été 1914, le chancelier du Reich, Theobald von Bethmann-Hollweg, accepte l'idée d'une dévolution de la Pologne à la double monarchie, dans le cadre d'une réorganisation trialiste de la monarchie danubienne[9]. Mais ce n'est qu'en 1916, lors de l'ouverture des négociations entre le Reich et ses alliés sur les buts de guerre de chaque membre de l'alliance, que les objectifs poursuivis par la double monarchie en Pologne sont officiellement portés à la connaissance du gouvernement allemand[10]. Ainsi, les Austro-Hongrois aspirent à placer la Pologne dans l'orbite de la double monarchie dans un cadre non encore précisé au printemps 1916, certains se montrant favorable à une réforme de la monarchie habsbourgeoise : au début de l'année 1916, les Austro-hongrois hésitent entre la constitution d'un troisième pôle autour du royaume de Pologne et la création d'un dualisme au sein de l'Empire d'Autriche, conférant aux territoires polonais une autonomie accrue[11]. Cependant, ces hésitations austro-hongroises ne font pas illusion aux yeux des Allemands : les responsables austro-hongrois semblent ne plus avoir les moyens d'imposer à leur allié allemand les termes d'une transaction dont la Pologne serait l'enjeu[12].

En effet, en raison de ces aspirations austro-hongroises, le programme allemand de vassalisation de la Pologne provoque l'hostilité de Burián, ministre austro-hongrois des Affaires étrangères : Face à ses rivalités, le Reich et la double monarchie repoussent la réalisation de leurs projets polonais à une date ultérieure[13]. En dépit de ces rivalités, les buts de guerre du Reich, appuyés par de puissants intérêts économiques dans le Reich[14], visent à la mise sous tutelle économique de la Pologne par le contrôle des exportations du pays, notamment par le biais de participations majoritaires dans les chemins de fer[15]. Ce contrôle strict du royaume est destiné à compenser l'absence d'un vaste programme d'annexions dans l'ancien royaume du Congrès[16]. De plus, en échange de la dévolution de la Pologne à la double monarchie, Bethmann-Hollweg souhaite renforcer les liens économiques et politiques entre le Reich et la double monarchie, sous la forme d'une union douanière et d'une convention militaire calquée sur le modèle de celle qui existe alors entre la Prusse et la Bavière[17].

Dès la fin des opérations militaires dans le royaume du congrès, les territoires devant constituer le royaume de Pologne sont partagés en deux zones d'occupation et considérés comme un butin de guerre que les puissances centrales attribuent à d'autres en fonction de leurs intérêts.

Ainsi, dès 1915, après la conquête de la Pologne, le Reich dispose d'arguments dans les négociations avec les austro-hongrois portant sur le partage de la Pologne, ne serait-ce que sa participation décisive à la conquête du royaume du Congrès au cours de l'été 1915. Burián acte ainsi, le jour de Noël 1915, que certains responsables allemands se montrent partisans d'une absorption de la Pologne par le Reich[8].

En dépit de cette prépondérance allemande, le Reich n'est pas en position d'imposer tous ses buts de guerre à son allié austro-hongrois parfois récalcitrant, comme l'attestent les négociations compliquées autour de la nature de la future société ferroviaire polonaise et des modalités réelles de contrôle du Reich au sein de cette société[2].

Mise en place du royaume[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Acte du 5 novembre.

Le , Hans Hartwig von Beseler, gouverneur général de Varsovie, annonce, au château royal de Varsovie pavoisé pour la circonstance, la création prochaine d'un royaume constitutionnel et héréditaire[18].

Dévolution de la Couronne de Pologne[modifier | modifier le code]

Stephan Burián (ici à son bureau) est un ardent défenseur des intérêts austro-hongrois dans le royaume de Pologne.
Charles-Étienne de Teschen en 1911 (portrait réalisé par Wojciech Kossak).

À partir de 1915, d'âpres négociations entre le Reich et son allié autrichien aboutissent à la dévolution de la couronne de Pologne à un prince de la famille de Habsbourg. En effet, destiné à devenir une monarchie constitutionnelle[19], le royaume restauré doit échoir à Charles-Étienne de Teschen, issu d'une branche cadette de la famille des Habsbourg-Lorraine[20].

Rapidement, les enjeux posés par la dévolution de la couronne de Pologne sont relégués au second plan, tant il apparaît clair aux négociateurs de la double monarchie que le choix d'un archiduc choisi au sein de la famille de Habsbourg-Lorraine comme roi de Pologne masque la disparition de l'influence de la double monarchie dans le nouveau royaume et la réalité de la tutelle du Reich sur le nouveau royaume[N 2],[21].

Le nouvel État polonais[modifier | modifier le code]

La proclamation du 5 novembre 1916 garantit non seulement la création d'un royaume, mais aussi l'octroi d'une constitution[22] ; la proclamation reste toutefois vague sur la nature du cadre dans lequel est censée évoluer la Pologne ressuscitée par les Puissances centrales[23].

Proposé par Wolfgang von Kries (de), directeur des services administratifs du gouvernement général de Varsovie, le projet constitutionnel est rendu public le 15 novembre 1916, et, calqué sur la constitution du royaume de Prusse (à l'exception notable du droit électoral), donne dans les faits le contrôle du gouvernement aux conservateurs[22]. En attendant la constitution définitive du royaume, les attributions du monarque sont confiées à un conseil de régence, ou conseil d'État, mis en place à partir du 15 janvier 1917[18].

Institutions[modifier | modifier le code]

À la suite de la Révolution de février, les occupants mettent en place les structures du royaume. Ainsi, le , un décret élaboré conjointement par les gouverneurs généraux allemands et austro-hongrois institue un conseil de régence, composé d'indépendantistes conservateurs[24] : ce conseil comprend Aleksander Kakowski, archevêque de Varsovie, le prince Zdzisław Lubomirski, maire de Varsovie, et le leader conservateur Józef Ostrowski (pl), favorable aux puissances centrales[25]. Ces personnalités conservatrices justifient leur ralliement au Reich par une crainte de l'exportation de la révolution russe et par l'hostilité envers la Russie[26].

Ce conseil de régence est assisté d'un conseil des ministres, compétents seulement en matière de justice et d'éducation[25]. Ce conseil doit cependant compter avec la mauvaise volonté des occupants allemands et austro-hongrois[N 3],[24]. Trois cabinets se succèdent aux affaires entre et . Les ministres tentent également de mettre en place une diplomatie, accréditant des représentants à Berlin et à Vienne dans un premier temps, en Russie bolchévique dans un deuxième temps, puis dans certains pays neutres dans un troisième temps[25].

Les frontières du nouvel État[modifier | modifier le code]

Le Conseil de régence. De gauche à droite: Józef Ostrowski, Aleksander Kakowski et Zdzisław Lubomirski

Dès la fin de l'année 1915, lorsque la question d'une renaissance d'un État polonais commence à émerger chez les dirigeants austro-hongrois et allemands, la fixation de la frontière du Reich avec l'État en devenir s'affirme comme un problème récurrent entre les négociateurs allemands et austro-hongrois[27].

Les responsables du Reich aspirent en effet à annexer une bande de territoires le long de la frontière de 1914, afin, notamment, de créer un glacis défensif pour la Silésie et son bassin minier[28]. Dès la fin de l'année 1914, le chancelier Bethmann-Hollweg rend possible la réalisation de ce but de guerre, en menant une politique de concertation avec les propriétaires terriens allemands installés en Prusse, les ministères prussiens de l'intérieur et de l'agriculture et les responsables de la colonisation à l'Est de l'Oder, les divergences portant sur l'importance des rectifications de frontières en faveur du Reich, certains préconisant une simple rectification de la frontière en faveur du Reich, d'autres de larges annexions[29]. À ces divergences s'ajoute la question de l'annexion du bassin minier de Dąbrowa Górnicza au Reich[N 4],[28].

Au cours de l'année 1916, plusieurs tracés de frontières sont ainsi proposés par le chancelier du Reich à Guillaume II. Ces différents tracés insistent sur la mise sous tutelle allemande du royaume et doivent se solder par l'annexion au Reich d'une bande frontalière plus ou moins large selon les projets[14]. Au cours de l'été 1916, Burián, ministre austro-hongrois des affaires étrangères, propose la constitution d'un État polonais composé du royaume du Congrès et de districts lituaniens et Biélorusses peuplés de Polonais[19]. Lors de la proclamation du nouvel État, en , le tracé de ses frontières ne fait pas encore consensus, ni au sein des responsables allemands, prussiens pour la plupart, d'une part, ni entre Allemands et Austro-hongrois d'autre part[30],[23].

Ainsi, durant le mois d', lors d'une conférence entre les chefs militaires et politiques du Reich à Kreuznach, une nouvelle frontière est arrêtée, le long de la Narew[31].

En , la conclusion de la paix entre les puissances centrales et la Rada de Kiev modifie les tracés planifiés au cours des années antérieures. En effet, les négociateurs ukrainiens obtiennent pour la République populaire ukrainienne la région de Chełm, initialement dévolue au royaume[N 5],[32]. Exclus des négociations, les représentants polonais ne peuvent défendre leur point de vue dans les négociations entre les représentants de la Quadruplice et ceux de la Rada de Kiev[33]. Le royaume connaît, à la suite de l'annonce de la paix avec l'Ukraine, une véritable crise politique, les Polonais se détachant massivement des puissances centrales[34]. Un peu plus tard, durant l'année 1918, les responsables allemands en poste en Pologne, notamment le gouverneur général Hans Hartwick von Beseler, se montrent partisans de ne pas créer un État aux dimensions trop modestes, quitte à limiter les annexions allemandes en Pologne russe[35].

Les négociations sur la question des frontières du nouveau royaume, rendues compliquées par les aspirations contradictoires du Reich et de la double monarchie, ne sont pas closes à la fin du conflit, en dépit de la réduction constante des exigences du Reich sur la question[2].

L'armée du royaume de Pologne[modifier | modifier le code]

Le conseil de régence avec des officiers de l'armée polonaise

Au cours de l'année 1917, plus particulièrement, après l'évacuation par les Allemands sur la ligne Hindenburg en , le Reich, devant faire face aux pénuries de soldats, commence à mettre en place un embryon d'armée polonaise, à partir de la Légion polonaise de Józef Piłsudski[32]. Cependant, rapidement, les promesses des responsables polonais ralliés aux austro-allemands se révèlent illusoires : les 300 000 soldats promis par Pilsudski ne sont pas levés, les campagnes de recrutement parviennent péniblement à incorporer un effectif de 7 000 soldats[36].

Cependant, à la suite de l'annonce de la signature du traité de paix avec l'Ukraine en , cette armée connaît un mouvement massif de désertions, les Polonais n'acceptant pas la perte du district de Chełm au profit de l'Ukraine[34]. De plus, l'absence de calendrier pour la mise en place du nouvel État contribue aussi à limiter le nombre de recrutements, comme l'ont annoncé Pilsudski et ses proches[36].

En dépit des demandes du Conseil d'État provisoire, le commandement des unités polonaises, alors confié au commandement austro-hongrois, est transmis au gouvernement général de Varsovie, qui le transmet au Conseil provisoire, en , entraînant un accroissement du nombre des recrues[32].

L'armée polonaise reconstituée, la polnische Wehrmacht, la force armée polonaise (en polonais : Polska Siła Zbrojna), doit prêter serment à l'empereur d'Allemagne et à l'empereur et roi d'Autriche-Hongrie[32].

Une indépendance de façade[modifier | modifier le code]

Par delà les débats au sein des responsables politiques allemands, un consensus se dessine parmi les responsables du Reich, tous souhaitant que le nouveau royaume soit totalement lié au Reich, ce dernier devant contrôler l'armée et les transports polonais[35].

Tout au long du conflit, les milieux économiques, politiques et militaires allemands insistent d'ailleurs sur la nécessité du strict contrôle de la Pologne par le Reich[20]. Ainsi, le cadre mis en place en novembre 1916 est-il avant tout destiné à légaliser et à pérenniser la mise sous tutelle politique et économique de la Pologne par le Reich[23].

Une économie sous tutelle allemande[modifier | modifier le code]

Mark polonais émis par les autorités d'occupation allemandes

Les ambitions austro-hongroises sur le royaume n'empêchent pas le Reich de renforcer progressivement son contrôle sur l'économie du Royaume, le roi Habsbourg de Pologne étant ravalé au range de « cerise autrichienne sur le gâteau »[20]. En effet, les modalités de création du royaume laissent augurer une tutelle plus ou moins absolue du Reich sur le royaume et son économie[37].

Cependant, la tutelle économique du Reich est contrebalancée par la politique de terre brûlée menée par les Russes dans leur retraite, démontant les usines, déplaçant les populations polonaises à l'intérieur de la Russie[5].

En 1916, les fonctionnaires prussiens en poste auprès des autorités d'occupation mettent en place les moyens institutionnels de lier intimement et à long terme l'économie du futur royaume à l'économie du Reich. Les régions industrielles de la Pologne prussienne disposeraient d'un arrière-pays propice à leur développement et fournisseur de matières premières[22].

Ainsi, les négociateurs allemands tentent d'obtenir le contrôle de la totalité du bassin minier de Haute-Silésie, en obtenant la cession des districts autrichiens et des districts dévolus au nouveau royaume, créant les conditions de la sujétion non seulement du royaume en cours de la création, mais aussi de la double monarchie[38]. Au cours des négociations de 1916, devant permettre la mise en place du nouveau royaume, les négociateurs allemands, influencé par les agrariens et les industriels du Reich, souhaitent contrôler les voies de communications fluviales et ferroviaires polonaises ainsi que le contrôle des principaux bassins industriels de la Pologne russe[15], rendue possible par l'expropriation des mines contrôlées par des entreprises françaises, britanniques ou russes[39].

De plus, le nouveau royaume est aussi créé pour appartenir à l'union douanière germano-austro-hongroise élaborée à partir de 1915 : cette intégration au sein de cette zone douanière garantit la limitation du développement industriel autonome du futur royaume[22], pour une durée minimale de trente années[40]. Au mois de , lors de la conférence de Spa[N 6], le principe de l'union douanière du Reich et du futur royaume est définitivement acté par les Austro-hongrois, plaçant le nouveau royaume dans l'hinterland que le Reich met alors en place en Europe centrale et orientale depuis la fin des hostilités en Europe de l'Est[41].

Enfin, le Plan Hindenburg de 1916, visant à exploiter les territoires occupés pour le compte de l'économie de guerre des Puissances centrales est également appliqué dans le royaume. De sévères réquisitions de denrées alimentaires sont organisées, les forêts sont pillées pour les besoins du Reich, des déportations de main d’œuvre vers le Reich sont mises en place[42].

Une forte tutelle politique[modifier | modifier le code]

Lors des nombreuses conférences entre responsables allemands et austro-hongrois qui se réunissent au cours de l'année 1917, il est rapidement convenu de donner au Reich la prépondérance en Pologne en échange d'une tutelle renforcée de la monarchie danubienne sur la Roumanie[43].

Jusque dans les jours précédant la reddition allemande de novembre, le gouvernement du Reich crée les conditions de la mise sous tutelle de la Pologne, préalable indispensable au contrôle de l'Ukraine et de la Russie[44] : la session de négociations austro-allemandes du doit par exemple définir le tracé définitif de la frontière occidentale du nouveau royaume[44].

Des projets coloniaux[modifier | modifier le code]

À la faveur du contrôle étroit sur le nouvel État, les responsables allemands, principalement prussiens, se montrent partisans de la mise en place d'une politique de colonisation et de germanisation de larges parties du royaume[45].

Rivalités austro-allemandes[modifier | modifier le code]

Destiné à être partagé en zones d'influence entre le Reich et la double monarchie, le royaume, but de guerre aussi bien du Reich que de la double monarchie, se trouve au centre des rivalités entre les Allemands et leurs homologues austro-hongrois à partir de 1916. Dès les premiers jours de l'occupation des territoires polonais, les deux administrations, celle mise en place par les Allemands à Varsovie et celle installée à Lublin par les militaires austro-hongrois, multiplient ainsi les intrigues, en dépit d'une bonne entente de façade, chacune visant à affaiblir l'autre dans sa zone de compétence[46]. Dans le même temps, les négociateurs allemands utilisent le royaume de Pologne comme une monnaie d'échange pour obtenir de la double monarchie des concessions dans des négociations politiques, économiques, commerciales et militaires menées depuis la fin de l'année 1915 par les négociateurs des deux empires.

Négociations austro-allemandes[modifier | modifier le code]

Au cours de l'année 1917, en dépit des soubresauts politiques en Pologne occupée[47], le Reich tente de mettre en place sa politique, acceptée par les Autrichiens lors des échanges de Kreuznach de mai 1917[43]. La politique que le Reich met alors en place reçoit également un accueil favorable de la part des grands propriétaires terriens polonais, soucieux de trouver auprès du Reich un rempart contre les idées des révolutionnaires russes[35].

De plus, au fil du conflit (et de l'épuisement humain, militaire et économique de la monarchie danubienne), les responsables du Reich affichent des ambitions politiques et économiques toujours plus grandes à l'égard des territoires polonais. Au cours de l'hiver 1918, l'empereur-roi Charles Ier d’Autriche se voit proposer la couronne du royaume de Pologne pour l'un de ses cousins, l'archiduc Charles-Etienne de Teschen, en échange de la mise sous tutelle du nouveau royaume par le Reich[21]. Cependant, cette solution ne satisfait nullement les négociateurs de la double monarchie, qui multiplient les contre-propositions alternatives à la mise sous tutelle du royaume restauré : ces propositions sont supposées aboutir à un partage du royaume en une sphère d'influence allemande et une sphère d'influence austro-hongroise[37].

De plus, en 1918, lors du traité entre le gouvernement ukrainien et l'Autriche-Hongrie, Ottokar Czernin, ministre austro-hongrois des affaires étrangères, octroie à l'Ukraine nouvellement indépendante, un certain nombre de territoires polonais en échange d'un traité de commerce favorable à la double monarchie[48] : cette cession ruine le crédit austro-hongrois en Pologne, cette perte de crédit n'échappant pas aux responsables du Reich. Ceux-ci deviennent alors ambigus dans les négociations avec les diplomates austro-hongrois, au moins jusqu'au , date à laquelle la question polonaise est à nouveau abordée dans les négociations entre les deux alliés[49].

Résistance autrichienne[modifier | modifier le code]

Face aux propositions allemandes, les responsables de la double monarchie proposent la mise en place d'une union douanière sur le modèle de celle qui régit les relations commerciales entre le Reich et l'Autriche-Hongrie[38]. Au cours des négociations du printemps 1918, l'empereur Charles Ier d’Autriche tente ainsi de préserver une part d'influence austro-hongroise dans le futur royaume[21].

Dans les faits, le condominium germano-austro-hongrois cache une forte tutelle allemande et l'éviction progressive de la double monarchie de Pologne, non seulement du royaume mis en place à partir du , mais aussi des territoires polonais de la double monarchie[50]. Face à la politique allemande, les austro-hongrois s'affirment vite comme les défenseurs des positions polonaises, à la grande colère des Allemands[42] : le gouverneur général de Varsovie, le Général von Beseler mentionne dans ses rapports des « intrigues autrichiennes », sans cesse renouvelées[42].

En 1918, lorsque l'empereur Charles est obligé d'accepter la sujétion définitive de son empire au Reich, matérialisée par les accords de Spa du 12 mai, le futur royaume de Pologne apparaît alors comme un territoire totalement contrôlé par le Reich, le nouveau royaume devenant de fait un Hinterland allemand, les intérêts de la double monarchie étant totalement évincés de Pologne[41].

Disparition du Royaume de Pologne[modifier | modifier le code]

Józef Piłsudski

Les traités de paix du début de l'année 1918 ayant déjà amputé le futur royaume de larges portions de son futur territoire, les membres du gouvernement de Varsovie démissionnent et adoptent une attitude hostile aux puissances centrales[48].

Délitement de la régence[modifier | modifier le code]

Les échecs allemands de l'été 1918 remettent en cause les projets allemands en Pologne : en effet, les représentants du Reich, qui avaient évincé les Autrichiens du contrôle du royaume, envisagent, sous la pression de l'épuisement des troupes allemandes, une autre solution que la constitution d'un royaume de Pologne[51]. Ainsi, au fil des jours, les autorités allemandes d'occupation en Pologne tentent, sous couvert des arguments de libre disposition des peuples et de lutte contre la révolution bolchevique, de justifier le maintien du contrôle allemand sur la Pologne[52].

Dans le même temps, le conseil de régence multiplie les initiatives, pour obtenir une reconnaissance de son pouvoir par les Alliés, favorables au comité polonais, alors replié à Paris, mais, non reconnu par les Alliés, l'autorité des régents est rapidement réduite à néant[33].

La défaite militaire reconnue par le Reich à l'automne 1918, l'autorité du conseil de régence connaît un processus de déliquescence de son autorité. Différents pouvoirs apparaissent sur les territoires polonais à partir du 31 octobre, date de la mise en place d'un conseil national en Galicie autrichienne[33].

Disparition du conseil de régence[modifier | modifier le code]

Le , les membres du conseil de régence rompent tout contact avec les représentants austro-allemands et multiplient les initiatives pour tenter de rallier l'ensemble des régions peuplées de Polonais sous son autorité, sans succès en Galicie austro-hongroise[N 7],[53]. Le 3 novembre, une république populaire est proclamée à Lublin par les partisans de Józef Piłsudski[54], accélérant la dissolution de l'autorité du conseil de régence[33].

Enfin, prenant acte de cette situation, le conseil de régence se démet progressivement de ses pouvoirs au profit de Piłsudski[N 8],[33], auto-proclamé dictateur jusqu'à la réunion de la diète de Pologne : le 11 novembre 1918, le conseil de régence lui transmet à ses pouvoirs militaires, puis, le 14 novembre, renonce à ses pouvoirs civils[55].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Le Royaume du Congrès désigne la Pologne russe.
  2. Le , lors des négociations austro-allemandes de Bad Homburg, Charles Ier se désintéresse de la question de la dévolution de la couronne de Pologne.
  3. En dépit de leur rivalité, les occupants agissent de concert pour limiter les prérogatives des institutions polonaises qu'ils ont créées.
  4. Cette demande suscité en 1917 l'hostilité des Austro-hongrois, conscients de la faiblesse de l'économie du royaume sans ce bassin minier.
  5. Les Polonais appelèrent cette décision le « Quatrième partage de la Pologne ».
  6. Lors de cette conférence, s'achève le processus de vassalisation au Reich de la double monarchie, notamment par la conclusion d'un triple traité, politique, militaire et économique.
  7. L'ancien royaume de Galicie et Lodomérie, indépendant de fait depuis la veille, est toujours contrôlé par des unités de l'armée austro-hongroise, rendue exsangue par les désertions.
  8. Emprisonné à Magdebourg depuis l'été 1917, il rentre à Varsovie le .

Références[modifier | modifier le code]

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  53. Audoin-Rouzeau et Prochasson 2008, p. 318.
  54. Audoin-Rouzeau et Prochasson 2008, p. 319.
  55. Szymczak 2015, p. 51.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Sources[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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