Saul Alinsky

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Saul David Alinsky, né le à Chicago et mort le à Carmel (Californie), est un militant et sociologue américain, considéré comme le père fondateur du community organizing[1] et un maître à penser de la gauche radicale américaine.

Biographie[modifier | modifier le code]

Saul David Alinsky grandit à Chicago dans une famille d'immigrés russes, juifs et pieux. Benjamin Alinsky, son père, et Sarah Tannenbaum Alinsky, sa mère, étaient selon son témoignage de « stricts orthodoxes, qui consacraient toute leur vie au travail et à la synagogue... et ils me disaient souvent qu'il est très important d'étudier[2]. »

Il étudie au département de sociologie de Chicago dans les années 1920 avec des professeurs comme Robert E. Park et Ernest Burgess[3], fondateurs avec William I. Thomas de ce qui est connue comme la première École de Chicago. On y étudie notamment les environnements sociaux urbains qui favorisent la délinquance à travers le concept clé de désorganisation sociale.

Premières expériences d'organisation des communautés contre la délinquance[modifier | modifier le code]

Après ses études, Saul Alinsky travaille sous la direction de Clifford Shaw au sein de l'Institute for Juvenile Research[4]. Au cours de ses entretiens menés dans les quartiers ou à la prison de Joliet, il se vantera plus tard d'avoir rencontré Frank Nitti, l'un des bras droit d'Al Capone. L'institut conduit le Chicago Area Project, le premier programme de prévention de la délinquance qui adopte une approche d'intervention sur la communauté basée sur la théorie de la désorganisation sociale. L’hypothèse développée par Shaw et le Chicago Area Project est qu’un travail d’organisation de la communauté peut remplacer des mécanismes sociaux de régulation pour réduire la délinquance juvénile et les comportements déviants[4]. Saul Alinsky est d'abord chargé d'organiser un comité de quartier à Russel Square réunissant des leaders locaux pour mener un programme à destination des jeunes, le Russell Square Community Committee (RSCC)[5].

Organisation du quartier de Back of the Yards[modifier | modifier le code]

Il est ensuite envoyé à Back of the Yards, le quartier ghetto derrière "The Yards", les abattoirs de Chicago pour mener à bien le même type de travail à partir de septembre 1938. Mais l'influence du mouvement syndical porté par le Congrès des organisations industrielles (CIO) et la rencontre avec Herb March l'organisateur syndical du CIO actif dans le quartier pour le Packinghouse Workers Organizing Committee (PWOC) va donner un autre sens au travail d'organisation mené par Alinsky[4]. Lors d'une première réunion de l'ébauche du conseil de quartier, les thèmes abordés vont au-delà de la délinquance et incluent les questions du logement, de la santé ou du chômage[5]. Alinsky se brouille avec Shaw, perd son emploi, tout en continuant son travail d'organisation du comité de quartier qui se lance dans une dynamique de revendication étrangère à l’esprit du Chicago Area Project[5]. Pour Alinsky, le pouvoir construit par l’organisation du quartier doit s’exercer moins sur les les jeunes délinquants membres de la communauté que sur les multiples acteurs extérieurs – propriétaires, administrations, entreprises – qui ont de l’influence sur leurs conditions de vie[6].

Pour mener une action intelligente contre le problème de la jeunesse ou contre les causes de la criminalité, il est clair que le conseil de quartier doit prendre en compte des questions aussi fondamentales que le chômage, la maladie et le logement, aussi bien que tous les autres facteurs de criminalité. Une telle entreprise n’est pas à la portée d'un conseil de quartier traditionnel. Celui-ci n’est pas équipé pour s’attaquer aux enjeux sociaux fondamentaux et du fait de sa nature même il n’a jamais été adapté à cette tâche. Un conseil de quartier créé pour prévenir la criminalité vous dira que sa fonction relève exclusivement du domaine de la criminalité et qu’elle n’a strictement rien à voir avec des sujets aussi controversés que le conflit entre travail et capital, entre logement privé et logement public, que la santé publique ou tout autre enjeu fondamental[6].

Le 14 juillet 1939, le Conseil de quartier de Back of the Yards (Back of the Yards Neighborhood Council - BYNC) voit le jour et constitue le premier achèvement marquant de Saul Alinsky comme organisateur de communautés.

Le Conseil rallie un mélange d'ethnies catholiques par ailleurs mutuellement hostiles (Irlandais, Polonais, Lituaniens, Mexicains, Croates...) ainsi que des Afro-Américains, des responsables religieux autant que des leaders syndicaux. Il exige et obtient des concessions des industriels des abattoirs, des propriétaires et de la mairie.

Diffusion et essaimage de sa méthode d'organisation des communautés[modifier | modifier le code]

Notoriété et diffusion nationale[modifier | modifier le code]

Alinsky bénéficie de la notoriété du quartier Back of the Yards connu pour avoir été le théâtre du roman La Jungle dans lequel Upton Sinclair avait décrit en 1909 les conditions d'exploitation des immigrés dans les abattoirs et la misère de la classe ouvrière dans le quartier où s'entassaient les familles. La propriétaire du Washington Post, Agnes E. Meyer, signe des articles en sur la « BackYard Revolution » qui assureront la notoriété d'Alinsky dans tout le pays.

Il introduit ainsi la notion de pouvoir, ce qui le rend précurseur des méthodes d'empowerment.

Alinsky participe à la fondation d'un grand nombre d'organisations aux États-Unis. Il s'inspire du syndicalisme grâce à sa proximité avec le célèbre militant américain John L. Lewis, président du Congress of Industrial Organizations. Il est également proche de l’Église catholique américaine et soutenu par des évêques de Chicago, Mgr Sheil et Mgr Egan. Il entretiendra une amitié avec le philosophe français Jacques Maritain.

Fondation de l'Industrial Areas Foundation[modifier | modifier le code]

Sa méthode, dont le succès dépassera la seule ville de Chicago, implique la formation d'organisateurs dans plusieurs régions des États-Unis, notamment en Californie où il forme notamment Fred Ross, lui même mentor de César Chavez[7]. Il fonde l'IAF (Industrials Areas Foundation) qui enseigne la manière dont le conflit peut être source d’empowerment.

Dans son ouvrage Rules for Radicals, il s'adresse à la génération de militants radicaux des années 1960, exposant les grandes lignes de ses conceptions sur l'organisation du pouvoir des masses. Dans le paragraphe d'introduction, il écrit :

« Ce qui suit s'adresse à ceux qui veulent changer le monde tel qu'il est pour le monde tel qu'il devrait être selon eux. Le Prince fut écrit par Machiavel pour les nantis, pour leur permettre de conserver le pouvoir. Rules for Radicals est écrit pour ceux qui n'ont rien, pour leur permettre de prendre le pouvoir aux nantis[8],[9]. »

Accueil en France[modifier | modifier le code]

Saul Alinsky a entretenu une longue correspondance avec le philosophe français Jacques Maritain du début des années 1940 jusqu'au début des années 1970. Il est alors inconnu en France. Toutefois, la réception au sein des milieux catholiques perdure puisqu'en 1989 un séminariste de la Mission de France, Thierry Quinqueton, écrit un ouvrage sur lui.

En 1966, Jean François Médart réalise une thèse de doctorat ès sciences-politiques sur « L’organisation communautaire aux États-Unis : des techniques d’animation et de participation civique dans les communautés locales ». Un ouvrage est publié en 1969 chez Armand Colin[10] : Communauté locale et organisation communautaire aux États-Unis.

L'ouvrage Rules for Radicals est traduit en 1971 sous le titre Manuel de l'animateur social. Le livre circule dans les instituts de formation des travailleurs sociaux mais il est rapidement épuisé. Au début des années 2000, il redevient d'actualité dans les centres sociaux de la région Rhône-Alpes notamment qui s'interrogent sur le métier d'animateur socioculturel.

En 1989, l'association les 3R, Rénover, Restaurer, Réhabiliter, à Chartres, met en œuvre une régie de quartier, structure d'insertion par l'économique destinée à accompagner l'évolution d'une ancienne cité de transit construite en 1954, derrière le cimetière municipal. La démarche dit être inspirée d'Alinsky, Deligny, et Tosquelles[11].

Au printemps 2010, une expérimentation des méthodes d’Alinsky est réalisée en France dans l'agglomération de Grenoble avec le projet ECHO qui donner naissance à l'Alliance Citoyenne.

En , une nouvelle traduction de Rules for Radicals est publiée : Être radical. Manuel pragmatique pour radicaux réalistes. En , un colloque sur le « community organizing » est organisé à Vaulx-en-Velin à l'ENTPE. Il rassemble 400 activistes, chercheurs et professionnels[12].

En 2017, la méthode Alinsky est mise à l'honneur lors de l'université d'été de La France insoumise, qui y voit un moyen de ramener à la politique les quartiers populaires largement abstentionnistes[13].

En octobre de la même année, les responsables de l'Alliance Citoyenne et les chercheurs Julien Talpin (CNRS) et Hélène Balazard (ENTPE-Rives) fondent l'Institut Alinsky[14], un think tank et organisme de formation pour analyser et diffuser les méthodes d'organisation de pouvoir citoyen dans les quartiers populaires[15].

En 2018, l'association Organisez-vous ! s'inspire des usages contemporains de la méthode Alinsky (notamment par l'association britannique Citizens UK) pour expérimenter la création d'« alliances citoyennes »[16] sur le modèle du conseil de quartier de Back of the Yards.

Influence politique[modifier | modifier le code]

Lorsqu'elle était étudiante, Hillary Clinton a écrit une thèse sur Saul Alinsky intitulée « Une analyse du modèle Alinsky »[17]. Elle refusa un travail proposé par le sociologue.

Barack Obama, président des États-Unis de 2008 à 2016, s'inspire des idées d'Alinsky en utilisant le concept de « démocratie participative »[17],[18].

Postérité[modifier | modifier le code]

Certains de ses étudiants sont devenus célèbres, notamment :

Œuvres[modifier | modifier le code]

  • (en) Reveille for Radicals, 1946 ; 2e édition 1969, Vintage Books paperback (ISBN 0-679-72112-6) Traduction : Radicaux, réveillez-vous !, Le Passager clandestin, 2017 (ISBN 2369350539)
  • (en) John L. Lewis: An Unauthorized Biography[19], 1949 (ISBN 0-394-70882-2)
  • (en) Rules for Radicals: A Pragmatic Primer for Realistic Radicals, 1971, Random House (ISBN 0-394-44341-1), Vintage books paperback (ISBN 0-679-72113-4) Traductions :
    Manuel de l'animateur social[20], Points Politique, 1976
    Être radical : manuel pragmatique pour radicaux réalistes, Aden, 2011
  • Pour une action directe non violente, Points Seuil, 1980
  • Entretien avec Saul Alinsky - Organisation communautaire et radicalité (), préface d'Yves Citton, Éditions du commun, 2018 (ISBN 979-10-95630-16-6)

Article[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Julien Talpin et Hélène Balazard, « Community organizing : généalogie, modèles et circulation d’une pratique émancipatrice », Mouvements,‎ , p. 11 (ISSN 1291-6412, lire en ligne)
  2. Interview de Saul Alinsky dans Playboy Magazine, mars 1972.
  3. (en) L. J. Engel, « Saul Alinsky and the Chicago School », The Journal of Speculative Philosophy,‎ (ISSN 0891-625X, lire en ligne)
  4. a b et c Adrien Roux, « Community organizing : une méthode « résolument américaine » ? Saul D. Alinsky et le mariage fécond de la sociologie urbaine et des tactiques syndicales », Mouvements,‎ , p. 53-64 (ISSN 1291-6412, lire en ligne)
  5. a b et c (en) Sanford D. Horwitt, Let them call me a rebel, New York, Alfred A. Knopf, (ISBN 9780679734185), p 87-88
  6. a et b Saul D. Alinsky, Radicaux réveillez-vous, Le passager clandestin, , 300 p. (ISBN 9782369350538), p. 72-73
  7. Quinqueton, T. (2011). Que ferait Saul Alinsy ? Paris : Desclée de Brouwer. (ISBN 978-2-220-06315-7)
  8. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : aucun texte n’a été fourni pour les références nommées Alinsky 1971
  9. Texte source :

    « What follows is for those who want to change the world from what it is to what they believe it should be. The Prince was written by Machiavelli for the Haves on how to hold power. Rules for Radicals is written for the Have-Nots on how to take it away. »

  10. Collection « Cahiers de la Fondation nationale des sciences politiques ».
  11. Éd. L'Harmattan, Paris, 2008, 2018. Traduit en italien : Il quartiere Picassiette. Arte del mosaico e transformation sociale a Chartres, Ed Del Girasole, Ravenna 2017.
  12. Parmi lesquels Marrion Orr, Mark Warren, Joan Minieri, Eric Shragge, Jane Wills, Marion Carrel, Robert Fisher, Maurice Glasman, Marie-Hélène Bacqué, Luke Bretherton, Joseph Kling, Prudence Posner, Pierre Hamel, Jacques Donzelot, Harry Boyte, Peter Dreier et Yves Sintomer.
  13. « Méthode Alinsky : comment les Insoumis veulent reconquérir les quartiers », sur Le Parisien, 2017-08-26cest09:38:12+02:00 (consulté le 6 septembre 2017).
  14. IA, « Institut Alinsky - Notre Histoire », sur https://alinsky.fr/, (consulté le 14 août 2020)
  15. Julien Talpin, « Quand le « community organizing » arrive en France », Revue Projets,‎ , p. 29-37 (ISSN 0033-0884, lire en ligne)
  16. Voir sur organisez-vous.org.
  17. a et b Corine Lesne, « Barack Obama : la leçon des ghettos », sur Le Monde, .
  18. Barack Obama, « Difficultés et perspectives dans les quartiers déhérités », sur Rue89, traduit depuis la revue "Illinois Issue", .
  19. Voir sur books.google.fr.
  20. Voir sur capsurlindependance.quebec.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Thierry Quinqueton, Saul Alinsky, organisateur et agitateur, éditions Desclée de Brouwer, 1989 (ISBN 2-220-03062-8)
  • Thierry Quinqueton, Que ferait Saul Alinsky ?, éditions Desclée de Brouwer, 2011 (ISBN 978-2-220-06315-7)
  • Saul Alinsky, Jean Gouriou, François Ruffin, Julien Talpin, L'Art de la guérilla sociale, Fakir Éditions, 2016
  • (en) Jerome Corsi, Saul Alinski: The Evil genius behind Obama, Paperless Publishing, 2012
  • (en) Nicholas von Hoffman, Radical: A portrait of Saul Alinski, Nation Books, 2011
  • Suzie Guth, Saul Alinsky. Conflit et démocratie locale, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 2013 Ce livre évoque sa jeunesse, ses apprentissages, ses engagements, son attitude face au pouvoir.

Liens externes[modifier | modifier le code]