Quand un soldat

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Quand un soldat

Chanson de Francis Lemarque
Auteur Francis Lemarque
Compositeur Francis Lemarque

Quand un soldat est une chanson datée de 1952, écrite par Francis Lemarque (1917-2002), qui signe à la fois les paroles et la musique.

La chanson et son auteur[modifier | modifier le code]

Il semble qu'elle ait été écrite en 1952 par Francis Lemarque. Elle a été publiée aux éditions Métropolitaine[1].

Son auteur Francis Lemarque, au moment où il écrit ce texte, fait le point sur un parcours de vie jalonnée de faits historiques graves liés à la guerre et des luttes violentes. Ces faits marquants sont décisifs pour l'écriture de ces paroles, comme on peut le constater dans ce qui suit :

Francis Lemarque naît Nathan Korb, dans une famille juive arrivée en France quelques années auparavant pour fuir les pogroms d'Europe de l'Est : son père, Joseph, juif polonais est tailleur pour dames et sa mère Rose est d'origine lituanienne. Il quitte cependant l'école dès 11 ans pour travailler à l'usine.

Vers 1934, Nathan et son frère intègrent le groupe Mars, lui-même issu du groupe Octobre, groupes affiliés à la Fédération des théâtres ouvriers de France et troupe de théâtre française d'agit-prop. Au sein de ce groupe qui choisit de développer une culture d'avant-garde, les frères Korb créent un duo nommé les Frères Marc, sur les conseils de Louis Aragon. Le duo trouve en 1936, avec le Front populaire, l'occasion de chanter dans les usines et tous les lieux où la lutte ouvrière est en action et fait la connaissance de Jacques Prévert[1].

Avec l'arrivée de la guerre en juin 1940, la vie devient tout de suite plus difficile surtout pour une famille juive à Paris. Nathan est mobilisé et affecté comme « lieutenant-guitariste » aux activités musico-théâtrales de l'armée. En 1940, il décide de passer en zone libre et de s'installer à Marseille. Là, il rencontre Jacques Canetti, impresario, qui l'aide à continuer en solo sa carrière de chanteur sous le nom de Francis Lemarque. Il effectue quelques tournées en Afrique du Nord dont une semaine de récitals avec le guitariste gitan Django Reinhardt avant de revenir en métropole. S'ensuit la déportation de sa mère qui meurt à Auschwitz, il décide d'abord d'entrer dans la Résistance sous le nom d'emprunt de « Mathieu Horbet » : ce qui lui vaut d'être arrêté et emprisonné quelques mois[1]. Il s'engage ensuite dans le douzième régiment de dragons[2] renaissant de ses cendres et devient le Lieutenant Marc au sein d'un réseau de résistants.

Après la guerre, Francis Lemarque reprend ses tours de chant et chante dans des cabarets de Saint-Germain-des-Prés. L'année 1946 est décisive, deux événements marquent sa vie : il rencontre Ginny Richès qui devient son épouse, et Yves Montand sur une scène parisienne pour qui il se met à écrire en pensant à lui.

Quand il décide d'écrire ce titre en 1952, c'est donc en connaissance de cause, avec un passé complexe, chargé de références, articulé autour de la guerre, de faits d'armes et d'engagements. En parolier, poète et intellectuel, celui, qui a rencontré après le Front populaire, Jacques Prévert, prend donc position et choisit avec soin ses mots pour dire ce qu'il a sur le cœur, et ce qu'il pense de ces nouvelles guerres de colonies.

Partageant un certain nombre d'idées et de valeurs depuis plusieurs années, c'est tout naturellement qu'Yves Montand reprend la chanson Quand un soldat autour de 1953, pour soutenir son parolier et son ami.

Contexte[modifier | modifier le code]

La guerre d'Indochine[modifier | modifier le code]

La guerre d’Indochine se déroule de 1946 à 1954 en Indochine française et oppose les forces du Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient (CEFEO) – soutenues à partir de 1949 (victoire communiste en Chine) et surtout 1950 (guerre de Corée) par les États-Unis –, de l'Armée nationale vietnamienne (créée en 1949), du Laos (indépendant à partir de 1949) et du Cambodge (indépendant à partir de 1953) aux forces du Viêt Minh nationaliste et communiste, soutenu par la Chine (à partir de 1949) et l'Union soviétique. Elle se conclut par la victoire du Viêt Minh, sous la conduite d'Hồ Chí Minh.djolo

Le contexte entre 1952 et 1953 sur place[modifier | modifier le code]

En 1952, l’Armée populaire vietnamienne lançait des attaques contre les fortins de la « ligne de Lattre » derrière laquelle s'étaient retranchées les troupes françaises. Tout en continuant les coups de main et les embuscades, l’armée populaire s'est retirée pour se préparer à des opérations sur une plus grande échelle. Le général Dwight Eisenhower devint président des États-Unis en 1953 ; il fut le premier à avancer la « théorie des dominos », et continua à soutenir la défense de l'Indochine contre le communisme.

De son côté, la menace sur les centres importants étant écartée, le général Salan entreprit de prendre l'initiative. Il lança une série d'offensives, et ne connut guère de défaites tactiques, mais le CEFEO devait systématiquement se replier faute de moyens et d'avoir pu porter un coup décisif. Le général Navarre rapportait au gouvernement français qu’il n’y avait pas de possibilité d’une victoire militaire étant donnée la faiblesse des moyens du CEFEO, mais promit une grande offensive avec l’opération Castor, lancée en novembre 1953 : il s'agissait d'occuper l’ancienne piste d’aviation japonaise de Diên Biên Phu pour verrouiller le passage au Laos de l’Armée populaire vietnamienne, afin de permettre à la France de négocier à Genève la fin de la guerre en position de force. Ce fut le prélude à la bataille de Dien Bien Phu, perdue au bout de 57 jours au printemps 1954.

La guerre vue de la métropole française[modifier | modifier le code]

Le manque d'enthousiasme pour cette guerre était évident. L'opinion publique acceptait mal son coût en argent et en hommes pour une terre aussi lointaine au moment où le rationnement était encore de rigueur (du moins avant 1949) en métropole.

Il s'ensuit des actions très diverses avec notamment :

  • Manifestations et blocage de trains de munitions en partance pour l'Indochine par des communistes, sabotage de munitions et propagande pacifiste active (conflit surnommé « La sale guerre »)
  • Affaire des Généraux (rapport Revers) de 1949-1950
  • Affaire Henri Martin de 1950-1953 ou protestation et emprisonnement de Raymonde Dien[3].
  • La chanson Quand un soldat de Francis Lemarque censurée en 1953[4].

Contenu : la signification des paroles[modifier | modifier le code]

La chanson, contrairement à La Chanson de Craonne, est moins irrévérencieuse, notamment envers les notables et la bourgeoisie en place. En revanche, elle tente de porter atteinte sournoisement au pouvoir en place en 1953 et clame clairement son rejet de la politique mobilisatrice d'effort de guerre prônée par le gouvernement en place pour défendre les colonies françaises.

Le choix des mots du texte, dans ses vers, traduit le ton désabusé de la libre pensée populaire de l'époque : une guerre inutile et perdue d'avance.

Les paroles résument bien le ressenti général de la population française, qui après 1945, croyait en avoir terminé avec la guerre. L'image du fier guerrier qui peut espérer finir décoré et monter en grade pour faits d'armes, souvent à titre posthume, y est battue en brèche et taillée en croupières.

La dernière strophe sous-entend que la guerre rend triste, qu'elle ne vaut pas l'amour de ses proches, les chansons et les fleurs.

La chanson conclut sur l'amer constat que celui qui revient, a « simplement eu d'la veine ». C'est un désaveu des politiques militaires, des stratégies de commandement et d'engagement des forces armées françaises, de leur commandement, de leur ministère et du choix du président de la République. Le soldat engagé au combat n'a ici qu'à s'en remettre à sa bonne étoile et ce ne sont pas des décisions militaires qui changeront quelque chose.

L'expression « simplement eu d'la veine » est importante, elle est issue du langage populaire ; Francis Lemarque, en l'insérant dans ses paroles, l'oppose de fait au devoir national qui est de « verser son sang pour la patrie». La veine symboliserait aussi le retour du sang au cœur.

Les paroles sont par conséquent jugées défaitistes et anti-militaristes.

Par dérision, certains soldats du Corps Expéditionnaire Français en Indochine, en particulier les jeunes officiers parachutistes pendant leurs "virées" à Hanoï détourneront la chanson en réécrivant ses paroles. Cela donnera :

« Quand un para s'en va en guerre, il a
Dans sa musette au lieu d'un poulet froid
Quand un para s'en va en guerre il a
Dans sa musette une FOM 103[5]. »

Censure[modifier | modifier le code]

La censure intervient en 1953 à un moment où l'armée française très engagée sur la guerre d'Indochine est dans une mauvaise passe face à la guérilla livrée par les populations locales contre les forces françaises, qui connaissent des problèmes en hommes et en moyens. Ces faits seront suivis de la défaite de la France en 1954.

Deux titres sont particulièrement visés à cette époque : Quand un soldat et Le Déserteur de Boris Vian sorti en 1954.

Cependant, le 2 août 1953, Henri Martin pourtant condamné à 5 ans d'emprisonnement le 20 octobre 1950, « pour propagande hostile à la guerre d'Indochine » sera libéré sous la pression des militants et des intellectuels de gauche.

Revers de médaille[modifier | modifier le code]

En 1981, Francis Lemarque reçoit le grand prix de la Chanson française de l'Académie Charles-Cros, qui lui est remis par le ministre de la Culture de l'époque Jack Lang.

En avril 1992, Francis Lemarque est nommé chevalier de la Légion d'honneur : il est décoré le jour de son 75e anniversaire le 25 novembre au Balajo, rue de Lappe, par le ministre de la Culture Jack Lang.

Ces distinctions remises lors de changements de majorité présidentielle, mettent en lumière les différences de point de vue politique que la gauche de l'époque, socialistes et communistes, partageait face au pouvoir en place en 1953. On peut y voir ici une façon de réaffirmer son opposition aux censures de l'époque et de réparer ce que certains considéraient comme injuste.

Ses interprétations[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a b et c Voir les paroles de « Quand un soldat » et écouter l'interprétation par Francis Lemarque. Consultation du 1er juin 2010.
  2. Au cours du mois de décembre 1939, le régiment n'ayant pas atteint le niveau suffisant d'équipement et d'entrainement, il est dissous et ses anciens effectifs sont ventilés dans plusieurs unités, comme le 11e Dragons, pour tout un bataillon et dans différents bataillons de Dragons Portés des divisions de Cavalerie qui sont alors modifiés en Divisions Légères. Le 12e Régiment de Dragons renaît en 1944, issu du maquis de la zone A du Tarn formé par le Commandant Pierre Dunoyer de Segonzac, dit « Commandant Hughes » et ancien directeur de l'école des cadres d'Uriage. Après la libération de Castres, le maquis établit dans le Quartier Fayolle un centre de recrutement pour la 1re Armée Française, récemment débarquée sur le littoral méditerranéen et qui combat dans la vallée du Rhône. Castres étant la ville de garnison du 3e Régiment de Dragons, nombreux en sont les anciens officiers qui s'engagent dans la nouvelle unité. Le Commandant Hughes de Segonzac se voit pressé de donner la dénomination « 3e Régiment de Dragons de Reconnaissance » à cette unité, un peu contre son goût. Cependant il ne veut pas décourager l'élan « louable mais tardif » de ces officiers..
  3. Alain Ruscio, INDOCHINE. Il y a 60 ans, Raymonde Dien et Henri Martin, L'Humanité
  4. Biographie de Francis Lemarque Universalis
  5. Ration militaire conditionnée outre-mer

Voir aussi[modifier | modifier le code]