Jean de Bernières

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Jean Bernières-Louvigny
Bernieres Louvigny.jpg
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Trésorier de France
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Jean de Bernières

Jean de Bernières (Caen 1602 - 1659) est une des personnalités éminentes de l'histoire de la ville de Caen. Un axe central de la ville porte son nom: la rue de Bernières. Mais aucune indication biographique n'est donnée au citoyen de la ville ou au touriste qui visite la capitale normande. Jean de Bernières fut Trésorier du roi de France, membre laïc du Tiers-Ordre franciscain (séculier), il fonde à la fin de sa vie l'Ermitage de Caen. Bernières appuie la fondation de missions en Nouvelle-France au point que l'abbé Gosselin, historien québécois, écrit : « On peut dire que l'Ermitage de Caen a été comme le berceau de l'Église du Canada. » Homme de charité et grand spirituel ses écrits sont condamnés par l'Église trente années après sa mort, en 1689, au moment de la crise quiétiste. L'ouvrage principal Le Chrétien intérieur, rédigé à partir de ses lettres et de ses notes continu de circuler en Nouvelle France, dans les réseaux proches de Fénelon, de Mme Guyon et en milieux protestants dans toute l'Europe. Depuis les années 1930 un travail de réhabilitation de Bernières est en cours, il est considéré aujourd'hui comme l'un des plus grands mystiques du XVIIe siècle se situant dans la continuité des héritiers de la mystique rhénane. Sa spiritualité ne peut être assimilée trop rapidement à celle de l'École française de spiritualité dont la figure importante fut le cardinal Pierre de Bérulle.

Biographie[modifier | modifier le code]

Issu d'une famille noble de Caen, ses parents très pieux avaient soutenu la fondation d'un monastère d'ursulines à Caen. Sainte Angèle Merici, fondatrice des Ursulines (1474-1540) était elle aussi Tertiaire franciscaine. Jourdaine de Bernières, la sœur de Jean, en fut à de nombreuses reprises la supérieure. À la mort de son mari, la mère de Jourdaine passe les dernières années de sa vie au monastère.

Jean de Bernières a la charge de « Trésorier de France » pour toute la généralité de Caen qui recouvre le Calvados actuel, une petite partie de l'Eure, presque l'ensemble de la Manche et l'Orne, à l'exception d'Alençon.

Le père Chrysostome de Saint-Lô, franciscain du Tiers-Ordre régulier, devient son père spirituel. Il cultive avec lui l'abandon à Dieu, l'expérience de la présence de Dieu et la quiétude. La radicalité de cet abandon le pousse à vouloir sortir de sa condition d'aristocrate et à partager des moments de la vie des roturiers[1]. "Il faut sortir de sa superbe" dit-il. Il fonde avec le père Chrysostome, dans cette optique la congrégation de la sainte abjection et souhaite imiter la vie de Saint Alexis.

Il développe une charité compassionnelle envers les pauvres, il va chercher les pauvres sur son dos pour les soigner lui-même à l'hôpital. Il consacre sa fortune à des œuvres de charité, dont celles initiées par Jean Eudes. il s'engage dans la Compagnie du Saint-Sacrement de Caen fondée en 1644 par Gaston de Renty (1611-1649) et prend sa suite en 1649 [2]. Jean Eudes, Gaston de Renty et Jean de Bernières sont profondément marqués par la Révolte des Nu-pieds (1639-1640) en Normandie, ils engagent aristocrates et bourgeois à prendre soin personnellement des pauvres. "Image du Christ pauvre, ils sont nos maîtres" écrit Bernières.

À la fin de sa vie Jean de Bernières décide de fonder à proximité des ursulines un ermitage: un lieu où des laïcs ou des religieux vivent, pendant de longs ou de courts séjours, une spiritualité intense (oraison, conférences de Bernières, échanges entre les résidents de l'ermitage, activités de charité). Ils suivent les offices liturgiques du monastère des ursulines. Une dizaine de personnes se joignent en même temps à lui et vivent à l'ermitage[3]. Jean de Bernières devient directeur spirituel du futur évêque du Québec : François de Montmorency-Laval, mais aussi de Pierre Lambert de la Motte, fondateur des Missions étrangères. L'ermitage est un lieu de foisonnement spirituel, y ont séjourné notamment Jacques Bertot le confesseur de Madame Guyon que Bernières appelle l'ami intime, Henry-Marie Boudon,Philippe Cospéan, Jean-Baptiste Saint-Jure. Il entretien une longue correspondance avec Mectilde du Saint-Sacrement qu'il avait rencontrée à Caen et de nombreuses autres correspondants.

Jean de Bernières aide de 1635 à sa mort en 1659, une jeune et riche veuve du Perche, Marie Madeleine de la Peltrie et madame Guyard, en religion sœur Marie de l'Incarnation, dans la fondation à Québec d'un monastère d'ursulines. Tuteur du projet, il les accompagne à Dieppe jusqu'à leur départ en bateau vers la Nouvelle-France en 1639 [2]. Bernières gère jusqu'à la fin de sa vie les intérêts de Mme de la Peltrie en France et veille sur la fondation. La correspondance avec Marie de l'Incarnation est malheureusement perdue, nous n'en possédons que les éléments reproduits par le fils de Marie de l'Incarnation, Dom Claude Martin, dans la biographie qu'il a rédigée de sa mère.

Le soutien à la Nouvelle-France ne se limite pas à l'accompagnement de ces deux femmes : de nombreux membres de son entourage partent au Québec quelques années avant la mort de Bernières ou immédiatement après, dont son neveu Henri de Bernières qui sera le premier curé de Québec et François Montmorency de Laval qui fut le premier évêque de Québec. La liste de proches de Bernières émigrés au Canada est longue, de nombreux québécois portent encore aujourd'hui leurs noms : Roberge, Dudouyt, Morel, Maizerets...). On peut effectivement attribuer à Bernières d'être l'un des Pères de la Nouvelle-France, même s'il ne fit jamais le voyage.

À sa mort, Jean de Bernières est enterré dans le monastère des ursulines de Caen avant d'être déplacé au XVIIIe dans l'église Saint-Jean. Les restes de Jean de Bernières sont à ce jour, avec ceux de Jourdaine, sa sœur, dans un petit reliquaire déposé dans un placard du presbytère de la paroisse de cette l'église. Le projet de dépose de ce reliquaire dans l'église Saint-Jean est en négociation depuis plusieurs années.

Doctrine[modifier | modifier le code]

Livre : Chrétien intérieur[modifier | modifier le code]

À la mort de Jean de Bernières, sa sœur Jourdaine fait rédiger à partir des notes de son frère divers ouvrages dont Chrétien intérieur, imprimé chez divers éditeurs (30 000 exemplaires imprimés selon l'un des éditeurs). Ce sera avant sa condamnation pour quiétisme en 1689[4],[5], le livre de spiritualité le plus lu au XVIIe siècle[6].

La spiritualité chrétienne de Jean de Bernières est fondé sur la doctrine de l'abandon : l'homme doit se vider de lui-même afin de s'unir à Dieu : « L'âme se vide de soi-même et des créatures et se rend capable de Dieu », c'est-à-dire apte à recevoir Dieu. Cet abandon intérieur conduit à une union avec Dieu, proche de la vision béatifique : « Il n'y a point de différence d'être dans la béatitude ou dans le parfait abandon ». La spiritualité de Bernières prend sa source dans la tradition « apophatique » commune à l'Orient et l'Occident chrétiens dont témoignent notamment les textes attribués à Denys l'Aréopagite que Bernières cite souvent de même que les Pères du désert, saint Clément d'Alexandrie et sainte Marie l'Égyptienne. On peut le rapprocher comme le fait Henri Bremond des mystiques rhéno-flamands (Maître Eckhart, Jean Tauler, Ruusbroec Harphius) et de saint Jean de la Croix. Il appartient au grand courant mystique franciscain qui a marqué l'époque moderne et dont Benoît de Canfield, le maître de Chrysostôme de Saint-Lô, fut le plus représentatif.

La doctrine de Jean de Bernières fut critiquée et les textes qui lui sont attribués mis à l'Index trente années après sa mort : l'Inquisition condamne les œuvres soupçonnées de quiétisme. Bossuet se sert de cette condamnation pour condamner l'influence de Madame Guyon et faire condamner Fénelon. À la même période sont condamnés notamment François de Malaval, Benoît de Canfield, Jean-Joseph Surin. Après la mise à l'Index des œuvres attribuées à Bernières, sa mémoire se perpétue dans des cercles restreints, notamment ceux liés à Madame Guyon et Fénelon et aux milieux protestants (méthodistes et piétistes)

Plusieurs traductions ont été faites du Chrétien intérieur. Le mystique piétiste allemand Gerhard Tersteegen (1697-1769) publie une traduction allemande en 1720.

Contexte historique de la condamnation de Bernières[modifier | modifier le code]

L'époque qui condamne Bernières est selon l'expression de Louis Cognet celle du « crépuscule des mystiques »[7] ou selon l'expression de Henri Bremond celle de la « fin de la faim de Dieu ». Bernières est condamné comme le sont de nombreux mystiques à cette époque. Il faut noter par ailleurs qu'à cette période on enferme les pauvres dans les hôpitaux généraux (Michel Foucault[8]). Basculement de l'histoire, l'âge baroque était mystique et affectionnait le soin des pauvres, l'âge classique comme l'a montré Michel Foucault, se débarrasse de la mystique et enferme les pauvres. La pauvreté devient un problème qui concerne l'État, mais le soin personnel du pauvre disparaît.

En relisant Bernières on revient au christianisme qui précède l'Âge classique et la modernité caractérisées par une morale rigoriste et la volonté non d'aimer mais d'éduquer, d'enfermer les pauvres et les marginaux et de les mettre au travail[9]. Bernières nous permet de prendre distance avec la mentalité de l'époque moderne et de revenir à la Paradosis (la Tradition spirituelle et sociale du christianisme intérieur) qui traverse l'Antiquité chrétienne, le Moyen Âge et l'époque baroque. Bernières écrit : « Les hommes ne sont faits que pour posséder Dieu de la passion infinie que Dieu a de s'unir à eux », attitude qui entraîne selon l'expression de Michel Foucault, la nécessité de lier « le souci de soi et le souci de la cité ».

Œuvres[modifier | modifier le code]

  • Jean de Bernières, Œuvres mystiques Volume 1 : L'Intérieur chrétien - Chrétien intérieur - Pensées, Édition du Carmel, , 518 p. (ISBN 978-2-84713-157-4)
  • Jean de Bernières, Le chrestien intérieur, ou la conformité intérieure que doivent avoir les chrestiens avec Jesus-Christ. Divisé en huit livres, qui contiennent des sentimens tous divins, tirez des escrits d'un grand serviteur de Dieu, de nostre siècle. Par un solitaire, Paris, Claude Cramoisy, 1661 Édition originale, 708 p.
  • Maurice Souriau, Deux mystiques normands au XVIIe siècle, M de Renty et Jean de Bernières, Librairie académique Perrin, 1943.
  • Rencontres autour de Jean de Bernières, ouvrage collectif coordonné par J-M Gourvil et D. Tronc : Jean de Bernières (1602-1659), mystique de l'abandon et de la quiétude, Paroles et Silence, 600 p., juillet 2013, (ISBN 978-2-88918-172-8).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Jean-Marie Gourvil, La fidélité des franciscains au mysticisme médiéval, in La vie mystique chez les franciscains du dix-septième siècle T.III, Sources mystiques, Centre Saint-Jean-de-la Croix, , 270 p. (ISBN 978-2-909-271-94-1), p. 187-235
  2. a et b « Notice biographie », sur EDITIONS ARFUYEN
  3. « Biographie », sur Paroisse de la Sainte Trinité
  4. Jean de Bernières et Dominique Tronc, Chrétien intérieur et pensées, Paris, Editions du Carmel, , 540 p. (9782847131574)
  5. Jean-Marie Gourvil, Thierry Barbeau, Eric de Reviers, John Dickinson, Isabelle Landy, Joël Letellier, Bernard Pitaud, Joseph Racapé, Dominique Tronc et Annamaria Valli, Rencontres autour de Jean de Bernières (1602-1659), Paris, Parole et Silence, , 700 p. (ISBN 9782889181728)
  6. Deux mystiques normands au XVIIème siècle M. de Renty et Jean de Bernières, Paris, Librairie académie Perrin, , 400 p. p.
  7. Louis Cognet, Le crépuscule des mystiques, Desclée, 1re édition 1958.
  8. Michel Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique, Gallimard, 1961
  9. Jacques Depauw, Spiritualité et pauvreté à Paris au XVIIe siècle, La Boutique de l'Histoire, 1999.