Quiétisme

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Le quiétisme est une doctrine mystique consistant en un itinéraire spirituel de « cheminement vers Dieu », très répandue aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Inspiré par les œuvres du prêtre espagnol Miguel de Molinos, le quiétisme vise à la perfection chrétienne, à un état de quiétude « passive » et confiante. Cet itinéraire passe par un désir continuel de « présence à Dieu », de quiétude et d’union avec Dieu aboutissant au terme du cheminement, à un dépassement mystique des étapes qui ont permis le cheminement lui-même (pratiques ascétiques et respect des contraintes de la vie liturgiques). Pour les quiétistes l'union à Dieu bien avant la mort est le but de la vie chrétienne.

Après un débat théologique, le quiétisme est condamné dès 1687 par l'Église Catholique Romaine comme hérétique. Mais au XVIIIe siècle, Madame Guyon relance le débat en France en répandant une théorie du « pur amour de Dieu » assez proche du quiétisme déjà condamné. Fénelon est séduit par ces idées et se lance avec Bossuet dans un long affrontement idéologique. Finalement le pape Innocent XII condamne Fénelon ainsi que Madame Guyon en 1699 et cette doctrine est mise au banc de l'Eglise.

La conséquence du long débat entre Bossuet et Fénelon, et la défaite de ce dernier, sera une crise religieuse et un discrédit sur la mystique chrétienne au cours du siècle suivant.

Historique[modifier | modifier le code]

Quiétisme ou Molinisme[modifier | modifier le code]

Miguel de Molinos lors de son abjuration à l'église de la Minerve (Rome), en 1687

Le quiétisme est un courant spirituel rattaché à une tradition plus ancienne dans le christianisme tels que l'hésychasme des XIIIe siècle et XIVe siècle, ou la devotio moderna des XIVe siècle et XVe siècle[1],[2] Le quiétisme prend naissance en Italie vers la fin du XVIIe siècle. Il prêchée par un prêtre et théologien espagnol, Miguel de Molinos (1628-1696), qui expose cette doctrine dans son Guide philosophique (1675).

Dans son ouvrage, le père Molinos explique que « lorsque l'âme parvient à s'unir étroitement à Dieu, elle se trouve dans un état de repos parfait ("quies" en latin se traduit par repos), et n'a plus alors ni acte à produire, ni effort à faire, ni même résistance à opposer à la tentation : l'âme ne pêche plus, même si elle semble aller à l'encontre de la loi de Dieu »[1]. La conséquence de ces thèses serait une mésestime de la structure hiérarchique de l'Église catholique (la contemplation se faisant en dehors de tout cadre d'Église), le refus de tout désir pour soi et de tout acte (prière, remerciement, résistance à la tentation) et l'abandon au péché : le péché sans consentement ne troublant pas la parfaite union avec Dieu.[3],[4]

Cette doctrine « accusée de mépriser l'autorité ecclésiastique et de prôner une morale relâchée » est condamnée par le pape Innocent XI dans la bulle Coelestis Pastor (le pasteur des cieux) en 1687[1]. Molinos, obligé d'abjurer publiquement, finit sa vie en résidence surveillée dans un couvent.

Relance du Quiétisme en France[modifier | modifier le code]

Après cette condamnation, une jeune mystique française, Jeanne-Marie Bouvier de la Motte, épouse Guyon (1648-1717) répand une théorie du « pur amour de Dieu » assez proche de celle de Molinos. Sa doctrine représente une réaction anti-intellectualiste et anti-activiste voisine du piétisme protestant qui se développe à la même époque en Hollande et en Allemagne. Ses écrits l'amène, à plusieurs reprises, à être consignée dans un couvent. Fénelon, séduit par les idées de Madame Guyon, s'en fait le promoteur et le défenseur[1].

Plaque commémorant le débat sur le quiétisme entre Bossuet et Fénelon. Séminaire Saint-Sulpice, Issy-les-Moulineaux.

En 1695, une commission est constituée à la demande de Louis XIV (sous l'influence de Madame de Maintenon). Cette commission, présidée par Bossuet condamne les idées de Madame Guyon. Mais en 1697, Fénelon publie une Explication des maximes des saints sur la vie intérieure où il défende la doctrine du « pur amour » en s'appuyant sur les Pères Grecs (saint Clément d'Alexandrie et saint Jean Cassien, notamment) et sur de nombreux mystiques chrétiens occidentaux.

Une controverse s'engage entre Fénelon et Bossuet, qui se termine en 1699 par la condamnation de l'ouvrage de Fénelon par le pape Innocent XII[5]. Cette condamnation marque la victoire de Bossuet sur Fénelon[6], mais laisse de lourdes conséquences dans la mystique chrétienne[1].

Conséquences de cette crise[modifier | modifier le code]

La « doctrine du pur amour », violemment combattue par Bossuet, alimente une crise religieuse en France dans les dernières années du XVIIe siècle. La victoire de Bossuet sur Fénelon et Mme Guyon entraîna la fin du mysticisme chrétien en France, ce que Louis Cognet a appelé « le crépuscule des mystiques ».

En effet, le mouvement mystique sort discrédité de ce débat, et cette condamnation prépare les réactions anti-mystique des siècles suivants[1]. Ainsi, de nombreux mystiques, parfois même antérieurs à Molinos, furent considérés par certains auteurs comme « quiétistes ». Ce fut le cas par exemple de Thérèse d'Avila, ce qui poussa certains auteurs à de vibrants plaidoyers pour réfuter ces accusations ; comme le fit Robert Arnauld d'Andilly, dans un préambule d'une de ses publications d'ouvrage thérésien[7]. De même Jean de la Croix, cité et repris par Fénelon dans son livre Maximes des Saints se retrouve implicitement discrédité (en France), par la condamnation de Fénelon[8].

Au XXe siècle[modifier | modifier le code]

Jean-Paul Sartre, écrit à propos du quiétisme : « c'est l'attitude des gens qui disent : les autres peuvent faire ce que je ne peux pas faire »[9].

René Guénon a rédigé un article intitulé Contre le Quiétisme[10]. Contrairement à ce que le titre peut laisser supposer, il ne s'agit pas d'une critique de cette forme de mysticisme en tant que telle, mais d'une réfutation de la qualification de « Quiétisme », lorsqu'elle est appliquée aux doctrines métaphysiques orientales (dont l'Hindouisme et le Taoïsme), par les auteurs orientalistes, en rappelant que celles-ci relèvent d'un autre ordre que celui-là (soit : initiation et mysticisme, thèmes largement traités par cet auteur).

Les passages de cet article se rapportant spécifiquement au « Quiétisme » sont les suivants :

« [...] le terme même de « Quiétisme » a été créé spécialement pour désigner une forme de mysticisme, qui est d'ailleurs de celles qu'on peut appeler "aberrantes", et dont le caractère principal est de pousser à l'extrême la passivité qui, à un degré ou à un autre, est inhérente au mysticisme comme tel. »

Plus loin, l'auteur précise :

« Il n'est pas douteux que le quiétisme, au sens propre de ce mot, jouit d'une mauvaise réputation en Occident, et tout d'abord dans les milieux religieux, ce qui est naturel en somme, puisque la variété de mysticisme qui est ainsi désignée a été expressément déclarée hétérodoxe, et à juste titre, en raison des nombreux et graves dangers qu'elle présente à divers points de vue, et qui, au fond, ne sont autres que ceux de la passivité elle-même portée à son plus haut degré, et mise en pratique « intégralement », nous voulons dire sans qu'aucune atténuation soit apportée aux conséquences qu'elle entraîne dans tous les ordres. »

Comme autre conséquence de cette « mauvaise réputation du quiétisme en Occident », se rapportant plus spécialement à l'époque actuelle (l'article a été rédigé en 1945), l'auteur ajoute :

« Mais il y a quelque chose de plus curieux ; c'est que la mentalité « laïque » des modernes retourne volontiers cette même accusation de quiétisme contre la religion elle-même, en l'étendant indûment, non seulement à tous les mystiques, y compris les plus orthodoxes d'entre eux, mais encore aux religieux appartenant aux Ordres contemplatifs, qui d'ailleurs sont tous indistinctement « mystiques » à ses yeux, bien qu'ils ne le soient pourtant pas nécessairement en réalité ; il en est même qui poussent la confusion encore plus loin, allant jusqu'à identifier purement et simplement mysticisme et religion. »

Enfin, Guénon signale l'erreur qui consiste à « voir du quiétisme » dans toute doctrine qui met la contemplation au-dessus de l'action, c'est-à-dire dans toute doctrine traditionnelle. Ainsi cite-t-il les cas de l'hindouisme et surtout du taoïsme, au sujet duquel on est encore plus enclin à parler de « quiétisme », à cause du rôle qu'y joue la notion du « non-agir » (wou wei), que nombre d'orientalistes (par exemple Marcel Granet[11]) font synonyme de « passivité », d'« inactivité » voire d'« inertie ».

Car, précise-t-il, « non agir » ne signifie pas « passivité » telle que l'entend le quiétisme. Celui qui y est parvenu (au « non agir » ou ce qui lui équivaut dans la partie initiatique des autres traditions), implique en fait un parfait détachement à l'égard de l'action extérieure et de toutes autres choses contingentes ; mais ce « détachement » ne saurait être comparé à l'indifférence professée par le quiétisme. Toute assimilation, selon lui, ne résulte que d'un rapprochement erroné, établi entre le « quiétisme » et le « non agir ».

L'assimilation est naturellement impossible entre ces concepts issus de cultures aussi éloignées (judéo-chrétienne et taoïste). Les références ci-dessous illustrent "l'âme paisible" quiétiste (selon Fénelon) et "l'homme sans capacité" du non-agir (selon Tchouang-Tseu) :

Fénelon [12]:

« L'âme paisible et également souple à toutes les impulsions les plus délicates de la grâce, est comme un globe sur un plan qui n'a plus de situation propre et naturelle. Il va également en tous sens, et la plus insensible impulsion suffit pour le mouvoir. En cet état une âme n'a plus qu'un seul amour et elle ne sait plus qu'aimer. »

Tchouang-Tseu[13] :

« Les gens adroits se dépensent, les gens intelligents se tourmentent tandis que l'homme sans capacités ne cherche rien; il mange à sa faim et va de-ci de-là, dérivant comme un bateau sans amarres. Vide, il va au hasard. »

Mystique chrétienne, oraison et quiétisme[modifier | modifier le code]

Si l'Église catholique, dans son catéchisme[14], appelle chaque chrétien à une vie mystique et à l'« union intime avec Dieu »[15], elle indique néanmoins plusieurs points de désaccord avec la doctrine prônée par Molinos[16] :

  • absence d'efforts une fois l'âme unie à Dieu : pour l'Église, l'union à Dieu demande un effort permanent de la volonté et de l'intelligence pour garder « un coeur droit ». Le témoignage des autres chrétiens (les saints) sont une aide importante pour progresser[17].
  • inutilité des sacrements : pour l'Église, « recevoir l’Eucharistie dans la communion porte comme fruit principal l’union intime au Christ Jésus. »[18].
  • inutilité de la prière : pour l'Eglise, la prière est une démarche d'amour vers Dieu, une réponse à la démarche de Dieu vers l'homme. Elle doit donc se poursuivre jusqu'à l'union et même après[19].

De son coté, Thérèse d'Avila qui a longuement parlé de l'oraison dans différents ouvrages, a également mis en garde (les supérieures de ses couvents de carmélites) contre des attitudes proches du quiétisme[20]. Dans son livre « les fondations »[21], elle recommande dans un premier temps la fermeté : d'exiger l'obéissance[22] des religieuses « mélancoliques » (l'obéissance et l'humilité s'opposent à l'orgueil de la présumée fautive et révèle sa vertu), au besoin leur donner une nourriture plus riche et abondante (pour pallier les faiblesses physiques pouvant être la cause d'illusions-hallucinations), de supprimer temporairement les temps de prières et d'oraison[23]. Pour Thérèse, les vertus croissent avec l'union de l'âme à Dieu, elles sont donc un bon indicateur du cheminement de l'âme vers Dieu, ou non.

Écrivains adeptes de cette doctrine[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jean-Robert Armogathe, Le Quiétisme, PUF, coll. « Que sais-je ? »,‎ .
  • Henri Sanson, Saint Jean De La Croix Entre Bossuet et Fenelon, Puf Publications De La Faculté Des Lettres D'alger,‎ , 120 p.
  • Quiétisme, querelle de Bossuet et de Fénelon,, H. Delesques,‎ , 97 p. (lire en ligne)
  • P. Labrousse, La Querelle de Bossuet et de Fénelon : Thèse soutenenue devant la faculté de théologie protestantes de Montauban, Bergerac, Imprimerie de Faisandier,‎ , 46 p. (lire en ligne).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e et f Le nouveau Théo : l'encyclopédie catholique pour tous, MAME,‎ , 9106e éd., 1462 p. (ISBN 9-782728-912643), p. 416-417,436.
  2. Le Dictionnaire des sciences philosophiques de 1851 (Adolphe Franck, Dictionnaire des sciences philosophiques, t. 5, Paris, Hachette,‎ , 545 p. (lire en ligne), p. 326) évoque également les « sectes manichéennes des albigeois et des vaudois » du XIIe siècle.
  3. A noter que ces thèses, n'ont été exprimées sous cette forme uniquement dans les documents hostiles aux quiétistes, et ces derniers, sans les renier, se sont défendus de les avoir soutenues sans nuances.
  4. Jacques LE BRUN, « Quiétisme », sur Encyclopædia Universalis, universalis.fr (consulté le 19 juillet 2015).
  5. Cette condamnation par Innocent XII aurait eu lieu à la demande de Bossuet, et sur des pressions politiques du roi de France.
  6. Fénelon se soumet à la décision du pape, quitte la cours et se retire dans son diocèse dont il conserve la charge.
  7. Son introduction est disponible en ligne Robert Arnauld d'Andilly, « DISCOURS sur le non-quiétisme de sainte Thérèse » [PDF], sur Abbaye de Saint-Benoit, www.abbaye-saint-benoit.ch (consulté le 19 juillet 2015).
  8. Louis Cognet, « Henri Sanson. Saint Jean de la Croix entre Bossuet et Fénelon », Revue de l'Histoire des religions, vol. 149, no 2,‎ , p. 264 (lire en ligne). Voir aussi : Henri Sanson, Saint Jean De La Croix Entre Bossuet et Fenelon, Puf Publications De La Faculté Des Lettres D'alger,‎ , 120 p.
  9. Jean-Paul Sartre, L'existentialisme est un humanisme, Gallimard, coll. « Folio Essais »,‎ , 108 p. (ISBN 978-2070329137), p. 51.
  10. Publié dans la revue Éditions Traditionnelles, n°248,décembre 1945, repris dans l'ouvrage posthume Initiation et Réalisation Spirituelle, chapitre XXVI, publié aux Éditions Traditionnelles,1952 (réédité en 2008), ISBN 978-2-7138-0058-0.
  11. Marcel Granet : voir son ouvrage La Pensée chinoise, publié en 1934 aux Éditions Albin Michel
  12. FENELON, Explication des maximes des saints Art. XXXV - Editions Gallimard - Bibliothèque de la Pléiade 1983 - p. 1081
  13. TCHOUANG-TSEU traduit et cité par Jean-François BILLETER, Etudes sur Tchouang-Tseu -Editions Gallia 2004 - p. 63
  14. Catéchisme de l'Église Catholique : Édition définitive avec guide de lecture, Italie, Bayard/Cerf/MAME,‎ , 845 p. (ISBN 9-782718-908533, lire en ligne).
  15. Catéchisme de l'Église Catholique, § 2014 (lire en ligne).
  16. Ou du moins telle que celle-ci a été comprise et interprétée à l'époque.
  17. Catéchisme de l'Église Catholique, § 30 (lire en ligne).
  18. Catéchisme de l'Église Catholique, § 1391 (lire en ligne).
  19. Catéchisme de l'Église Catholique, § 2567 (lire en ligne).
  20. Thérèse d'Avila parle de « mélancolie », terme qui dans le contexte philosophique de son époque, désignait une attitude proche de celle défendue par Molinos.
  21. Thérèse d'Avila, Les fondations, Bruxelles,‎ (lire en ligne), chapitres 6 à 8.
  22. Le vœu d'obéissance, fait partie des vœux prononcés par le religieux lors de son entrée dans le couvent.
  23. Thérèse d'Avila 1610, chapitre 7.

Annexes[modifier | modifier le code]

Article connexe[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]