Jean Thiriart

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Jean Thiriart
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Jean Thiriart, né le et mort le , est un théoricien politique belge.

Dans les années 1960, il fonde et dirige le mouvement transnational Jeune Europe. Il théorise le « national-communautarisme européen », parfois appelé national-communisme européen, qui est une synthèse du nationalisme révolutionnaire et du nationalisme européen, c'est-à-dire un nationalisme révolutionnaire transposé à l'échelle d'une nation européenne de type unitaire.

Biographie[modifier | modifier le code]

Jeunesse, formation et parcours professionnel[modifier | modifier le code]

Né dans une famille de tradition libérale de Liège éprouvant de fortes sympathies pour la gauche, Jean Thiriart abandonne tôt ses études secondaires. Autodidacte, il devient optomètre et opticien. Plus tard, il fonde plusieurs associations professionnelles pour défendre les statuts des opticiens et des optométristes: en 1950 la Société d'optométrie de Belgique, en 1954 l'Union nationale des opticiens de Belgique, en 1956 le Centre d'études des sciences optiques appliquées, et en 1967 la Société d'optométrie d'Europe, qu'il préside jusqu'en 1981[1].

Il milite d’abord à la Jeune garde socialiste et à l’Union socialiste antifasciste, puis dans d'autres mouvements de la gauche pacifiste[1]. Durant la Seconde Guerre mondiale il se lie avec le Fichte Bund (une ligue issue du mouvement völkisch et fondée à Hambourg en 1914), et avec les Amis du Grand Reich allemand (AGRA). L'AGRA est une association téléguidée par les Allemands pour concurrencer Rex. Elle regroupe l'aile gauche de la collaboration, assez hostile au mouvement de Léon Degrelle[1].

Le 22 octobre 1944, il est arrêté et emprisonné. Il est libéré le 9 février 1946. Il affirmera avoir gardé de son expérience en prison une solidarité envers tous les prisonniers politiques, quel que soit leur bord ou leur origine. Plus tard, il proposera son aide, non seulement aux prisonniers politiques palestiniens ou kurdes, mais même aux détenus de la RAF allemande ou des CCC belges[1].

Mouvement d'action civique[modifier | modifier le code]

Thiriart ne refait politiquement surface qu’en 1960, en participant, à l’occasion de la décolonisation du Congo, à la fondation du Comité d’action et de défense des Belges d’Afrique (CADBA) qui devient quelques semaines plus tard le Mouvement d’action civique (MAC)[2]. En peu de temps, Jean Thiriart transforme ce mouvement diffus de type poujadiste en une structure révolutionnaire qui, estimant que la prise du pouvoir par l’OAS en France pourrait être un tremplin pour la révolution européenne, apporte son soutien à l'armée secrète[3].

Parallèlement, une réunion est organisée à Venise le . Participent à celle-ci, outre Thiriart, qui représente le MAC et la Belgique, le Mouvement social italien (Movimento sociale italiano) pour l’Italie, le Parti socialiste du Reich (Sozialistische Reichspartei) pour l’Allemagne et l’Union Movement d’Oswald Mosley pour la Royaume-Uni. Dans une déclaration commune, ces organisations déclarent vouloir fonder « un Parti national européen, axé sur l’idée de l’unité européenne, qui n’accepte pas la satellisation de l’Europe occidentale par les États-Unis et ne renonce pas à la réunification des territoires de l’Est, de la Pologne à la Bulgarie, en passant par la Hongrie »[1]. Mais le Parti national européen n’a qu’une existence brève, le nationalisme des Italiens et des Allemands leur faisant rapidement rompre leurs engagements pro-européens.

Cela ajouté à la fin de l’OAS fait réfléchir Thiriart qui conclut que la seule solution est dans la création de toutes pièces d’un Parti révolutionnaire européen, et dans un front commun avec des partis ou pays opposés à l’ordre de Yalta.

Jeune Europe[modifier | modifier le code]

Aboutissement d’un travail entamé dès la fin 1961, le MAC se transforme en janvier 1963 en Jeune Europe, organisation européenne qui s’implante en Autriche, Allemagne, Espagne, France, Grande-Bretagne, Italie, Pays-Bas, Portugal et Suisse. Le nouveau mouvement est très fortement structuré, il insiste sur la formation idéologique dans de véritables écoles de cadres, il tente de mettre en place une centrale syndicale embryonnaire, le Syndicat communautaire européen. De surcroît, Jeune Europe souhaite fonder des Brigades révolutionnaires européennes pour commencer la lutte armée contre l’occupant américain, et chercher un poumon extérieur. Ainsi des contacts sont pris avec la Chine communiste, la Yougoslavie et la Roumanie, de même qu’avec l’Irak, l’Égypte et l'autorité palestinienne.

Si Jean Thiriart est reconnu comme un révolutionnaire avec lequel il faut compter — il affirme avoir rencontré Zhou Enlai en 1966 et Nasser en 1968, et est interdit de séjour dans cinq pays européens — et si la sincérité de ses militants dans le combat antisioniste n’est pas contesté — le premier Européen tombé, les armes à la main en luttant contre le « sionisme », Roger Coudroy, est membre de Jeune Europe —, ses alliés restent prudents et n'accordent pas à Jeune Europe l’aide financière et matérielle souhaitée. Cependant la presse de l’organisation, tout d’abord Jeune Europe, puis La Nation européenne, a une audience certaine et compte des collaborateurs parmi lesquels on peut citer l’écrivain Pierre Gripari, le député des Alpes-Maritimes Francis Palmero, l’ambassadeur de Syrie à Bruxelles Selim El Yafi, celui d’Irak à Paris Nather El Omari, ainsi que Tran Hoai Nam, chef de la mission vietcong à Alger, des personnalités telles que le leader noir américain Stockeley Carmichel, le coordinateur du secrétariat exécutif du FLN Cherif Belkacem, le commandant Si Larbi et Djambil Mendimred, tous les deux dirigeants du FLN algérien, ou le prédécesseur d’Arafat à la tête de l’OLP, Ahmed Choukeiri, acceptent sans difficultés de lui accorder des entretiens. Quant au général Peron, en exil à Madrid, il déclare : « Je lis régulièrement La Nation Européenne et je partage entièrement ses idées. Non seulement en ce qui concerne l’Europe mais le monde. »[3]

En 1969, déçu par l’échec relatif de son mouvement et par la timidité de ses appuis extérieurs, Thiriart renonce au combat militant. Malgré les efforts de certains de ses cadres, Jeune Europe ne survit pas au départ de son principal animateur.

En 1983, Jean Thiriart affirmera avoir inventé l'épisode de sa rencontre avec Zhou Enlai à Bucarest[1].

Postérité[modifier | modifier le code]

C’est toutefois de sa filiation que se revendiquent, au début des années 1970, les militants de l’Organisation lutte du peuple (OLP) en Allemagne, Autriche, Espagne, France, Italie et Suisse, et dans les années 1980 les équipes des revues belges Conscience Européenne et Volonté Européenne (dissidence de la première), et la revue française Le Partisan européen, ainsi que la tendance « Les tercéristes radicaux » au sein du mouvement NR français Troisième Voie.

Jean Thiriart participe à la fondation du Parti communautaire national-européen (PCN) en 1984 mais il rompra avec lui en 1988.

À partir de 1991, le Front européen de libération (FEL) tentera, avec le soutien de Jean Thiriart, de développer un mouvement pan-européen similaire à Jeune Europe. Mais, en réalité, le FEL restera une alliance de groupes et de partis ayant chacun leur propre structure, programme et mode de fonctionnement, et non d'un parti de type unitaire comme l'avait été Jeune Europe. C'est avec une délégation de ce Front européen de libération que Jean Thiriart se rend à Moscou en 1992 pour y rencontrer les dirigeants de l’opposition russe à Boris Eltsine[4]. Jean Thiriart meurt d'une crise cardiaque peu de temps après son retour en Belgique. Il laisse inachevés plusieurs ouvrages théoriques dans lesquels il analyse l’évolution nécessaire du combat anti-américain du fait de la disparition de l’Union soviétique.

Théorie[modifier | modifier le code]

Positionnement[modifier | modifier le code]

Inspiré par Machiavel et Pareto, Thiriart se dit « un doctrinaire du rationnel » et rejette les classifications habituelles de la politique. Il cite régulièrement la phrase d’Ortega y Gasset « Être de gauche ou de droite, c’est choisir une des innombrables manières qui s’offrent à l’homme d’être un imbécile ; toutes deux, en effet, sont des formes d’hémiplégie morale. » Le nationalisme qu’il développe est basé sur des considérations géopolitiques. Seules, pour lui, ont de l’avenir les nations d’ampleur continentale (États-Unis, Chine, Union soviétique), selon lui pour rendre son importance à l’Europe, il faut l'unifier en constituant un parti révolutionnaire de type léniniste qui débute immédiatement la lutte de libération nationale contre l’« occupant américain et ses collaborateurs, les partis du système et les troupes coloniales de l’OTAN. » L’Europe de l’Ouest, libérée et unifiée pourrait alors entreprendre des négociations avec l’ex-URSS pour construire « le Grand Empire Européen de Galway à Vladivostok, seul capable de résister à la nouvelle Carthage américaine, et au bloc chinois et à son milliard d’habitants. »

Thiriart est toujours resté imperméable aux thèses racialistes. Déjà en 1961, dans son Manifeste à la Nation européenne, il s'engage « contre les racismes de toutes les couleurs ». Il rejette l'idée d'une nation basée sur la race ou la langue[5]. À l'instar d'Ortega y Gasset, le nationalisme auquel il croit consiste en « l'identité de destin voulue en vue d'un grand dessein commun ». Il indique : « L'Europe sera une et indivisible. Elle sera un tout composé de parties intégrantes - ses provinces ». À la nation-addition (l'Europe-addition, assemblage de petites nations qui se gouverneraient séparément…), Thiriart oppose la nation-fusion[1].

Économie et institutions[modifier | modifier le code]

Opposé aux modèles confédéraux ou fédéraux, ainsi qu’à « l’Europe aux cent drapeaux », Thiriart, qui se définit comme un « jacobin de la très-Grande Europe », veut construire une nation unitaire conçue sur la base d’un nationalisme d’intégration, d’un empire extensif apportant à tous ses habitants l’« omnicitoyenneté » et héritier juridique et spirituel de l’Empire romain.

Sur le plan économique, Thiriart rejette « l’économie de profit » (capitalisme) et « l’économie d’utopie » (communisme) pour prôner « l’économie de puissance » qui vise au développement maximum du potentiel national. Dans son esprit, la seule dimension viable pour cette économie est la dimension européenne. Disciple de Johann Gottlieb Fichte et de Friedrich List, Thiriart est partisan de « l’autarcie des grands espaces ». Ainsi l’Europe, sortie du FMI et dotée d’une monnaie unique, protégée par de solides barrières douanières, et veillant à son auto-suffisance pourrait échapper aux lois de l’économie mondiale.

Ses partisans le considèrent comme un visionnaire. Dès 1964, il décrit la disparition du « parti russe » en Europe, dix ans avant la naissance de l’eurocommunisme et près de vingt-cinq ans avant les bouleversements des pays de l’Est. Sa description du parti américain, des milliers de « Quisling US », est considérée comme étant toujours la réalité de l’Europe d’aujourd’hui, par ses partisans en s'appuyant sur les positions de la plupart des hommes politiques lors de la guerre du Golfe, les affrontements dans l’ex-Yougoslavie ou les émeutes africaines. Ils considèrent son analyse de l’impérialisme américain, en 1966, comme encore d'actualité, s'appuyant sur des citations, telle que celle-ci « Il faudrait renoncer à ce qui subsiste de la doctrine de l’égalité des nations. Les États-Unis doivent ouvertement se porter candidats à la direction de la politique mondiale » du livre Le Yankee de James Burham.

Tiers-mondisme[modifier | modifier le code]

Pour Philippe Baillet, l'expérience Jeune Europe et Jean Thiriart incarnent la variante strictement laïque et politique de l'« autre tiers-mondisme » (ou « tiers-mondisme de droite »). S'il était convaincu de la nécessité d'une Quadricontinentale, qui aurait regroupé les révolutionnaires européens et les révolutionnaires du tiers-monde dans une lutte commune « contre l’impérialisme américano-sioniste », son tiers-mondisme ne reposait sur rien d'autre que de la tactique, sur la seule perspective d'un « front politique », chez celui qui se voulait avant tout un « machiavélien ». Baillet écrit : « Au sein de la droite radicale internationale, il fut très certainement celui qui alla le plus loin dan l’affirmation d'un tiers-mondisme politique, mais il fut aussi celui qui se montra le plus incurieux et le plus méprisant envers les peuples et les cultures du tiers-monde »[6].

Références[modifier | modifier le code]

  1. a b c d e f et g Yannick Sauveur, Thiriart, Grez-sur-Loing, Pardès, coll. « Qui suis-je ? », , 127 p. (ISBN 978-2-86714-504-9).
  2. « Nouvelles formes et tendances d'extrême droite en Belgique. - I », Courrier hebdomadaire du CRISP, vol. 140, no 06,‎ , p. 1 (ISSN 0008-9664 et 1782-141X, DOI 10.3917/cris.140.0001, lire en ligne, consulté le 27 juin 2019)
  3. a et b Yannick Sauveur, Jean Thiriart et le national Communautarisme européen, Mémoire présenté devant l'Institut d'études politiques de l'Université de Paris, 2e édition, Ed. Machiavel, Charleroi, 1983.
  4. Marlene Laruelle, Russian Nationalism: Imaginaries, Doctrines, and Political Battlefields, Taylor & Francis, 2018, 248 p. (ISBN 9780429761980)
  5. Yannick Sauveur, Thiriart, Grez-sur-Loing, Pardès, coll. « Qui suis-je ? », , 127 p. (ISBN 978-2-86714-504-9), p. 59-60, 66-67.
  6. Philippe Baillet, L'autre tiers-mondisme : des origines à l'islamisme radical : fascistes, nationaux-socialistes, nationalistes-révolutionnaires entre défense de la race et solidarité anti-impérialiste , Saint-Genis-Laval, Akribeia, 2016, 475 p. (ISBN 9782913612617 et 291361261X),(OCLC 961035695), p. 161-193

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Yannick Sauveur, Thiriart, Grez-sur-Loing, Pardès, coll. « Qui suis-je ? », , 127 p. (ISBN 978-2-86714-504-9). 
  • Yannick Sauveur, Jean Thiriart et le national Communautarisme européen, mémoire présenté devant l'Institut d'études politiques de l'Université de Paris, 2e édition, Ed. Machiavel, Charleroi, 1983 [rééd. in: Revue d'histoire du nationalisme révolutionnaire, Nantes : ARS, 1992]
  • Philippe Baillet, «Jean Thiriart, théoricien de la Quadricontinentale, et sa postérité», in: Philippe Baillet, L'Autre Tiers-mondisme: des origines à l’islamisme radical - Fascistes, nationaux-socialistes, nationalistes-révolutionnaires entre « défense de la race » et « solidarité anti-impérialiste », Saint-Genis-Laval, Akribeia, 2016, 475 p. (ISBN 9782913612617 et 291361261X), (OCLC 961035695), p. 161-193.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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