Devadâsî

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Deux devadâsî à Chennai en 1920.

Les devadâsî - littéralement servante de la divinité - étaient, dans l'hindouisme[1], des femmes consacrées au temple dès leur plus jeune âge, considérées comme des épouses de la divinité, surnommées « femmes à jamais favorables » (leur mari, Dieu, ne pouvant mourir de leur vivant) qui jouissaient de libertés sexuelles auxquelles les autres femmes mariées à un « mortel » n'avaient pas accès.

Le gouvernement indien a interdit cette pratique dans les années 1980. Cependant, cette tradition ne s'est pas éteinte et continue de perdurer en particulier dans les villes et villages des états du Karnataka et de l'Andra Pradesh (mais également au Népal)[2]. La pratique actuelle de cette tradition est très éloignée des coutumes antiques[réf. nécessaire]. Every Child est actuellement la seule ONG (organisation non gouvernementale) internationale à travailler sur cette question avec les femmes indiennes[3].

Historique[modifier | modifier le code]

À l'origine destinées au service de la divinité, elles étaient retirées de leur famille et recevaient une éducation soignée au cours d'une initiation - appelée bottukatal - qui pouvait durer très longtemps et au cours de laquelle elles apprenaient, en particulier, à maîtriser la danse - ce sont ces pratiques de danse qui ont servi de modèle au bharata natyam, la danse classique du sud de l'Inde - en suivant les enseignements d'un Natuvanar ou maître de danse, ainsi que le kannada, le tamoul, et le sanskrit, la langue des textes sacrés. Certains temples importants, comme celui de Brihadesvara à Tanjavûr, accueillaient plusieurs centaines de devadâsî qui participaient à sa réputation.

Elles n'étaient autorisées à danser devant la divinité qu'après avoir passé la cérémonie de l'Arangetral à la suite de laquelle elles étaient autorisées à porter un collier d'or et recevaient le titre de Talaikole.

Elles étaient classées, traditionnellement, en sept catégories :

  • Dattâ : celles qui avaient choisi de se donner au temple,
  • Vikritâ : celles qui s'étaient vendues au temple,
  • Bhrityâ : celles qui se consacraient au temple à la suite d'un vœu,
  • Bhâktâ : celles qui dansaient par dévotion pure (bhakti) à la divinité,
  • Hritâ : celles qui, orphelines, étaient confiées au temple,
  • Alankarâ : celles qui étaient des courtisanes offertes, avec dot, au temple par un râja,
  • Gopikâ : celles qui étaient danseuses par tradition familiale,

Les devadâsî jouissaient d'une position avantageuse, elles recevaient une rétribution au cours de leur formation, puis bénéficiaient de certains privilèges, et avaient des rapports sexuels avec leur « préféré », recevant de toute la communauté des cadeaux, des dons, des offrandes en argent (dans la hiérarchie hindoue, pour ce qui est de la place de la femme, celle de déva-daçi était la plus favorable). Cependant, au cours du temps, leur statut connut une évolution qui les transformèrent en prostituées sans considération sociale ; leur statut de courtisanes sacrées leur fut violemment dénié avec l'abolition du système des devadâsî par l'Empire colonial britannique en 1925, au mépris de la culture hindoue. Cependant, on estime que 250 000 jeunes filles ont été consacrées aux temples de Yellamma, Hanuman et Khandoba - un aspect de Shiva - dans le Karnataka et le sud du Maharashtra entre l'indépendance de l'Inde et 1982.

Le premier sens du mot bayadère, provenant du portugais bailadeira, est synonyme de devadâsî. Le mot français d'origine arabe d' almée illustre aussi la dévadaçi.

Les dêvadâsî et l'hindouisme[modifier | modifier le code]

Article détaillé : hindouisme.

Les dêvadâsî ne furent jamais de simples « professionnelles » se donnant à quiconque les paie, mais des femmes attachées à un temple et au service de la divinité (Iyer 1927), et, de l'autre, des courtisanes-danseuses (Chandra 1945) initiées aux différents arts, dont l'érotique[4]. Pourtant le puritanisme britannique colonial, que relaya la « honte de soi » du colonisé (Srinivasan 1983), ravalèrent ces femmes au rang de prostituées[4]. Il reste que nombre de récits historiques, tant indigènes qu'étrangers, attestent qu'autrefois elles s'adonnaient néanmoins déjà au commerce charnel[4]. Cette coutume de la « servante de dieu » se développa surtout dans le sud de l'Inde, et, semble-t-il, à grande échelle : on affirmait qu'il devait y avoir autant de dêvadâçî que le temple comportait de piliers[4]; ainsi, les inscriptions du temple du roi Chola Râjarâja (1004 ap. J.-C.) font-elles état de quatre cent danseuses[4].

De la multiplicité des classifications disponibles répertoriées par Kersenboom, tant dans les textes âgamiques, qui définissent différentes catégories de danseuses issues des diverses formes de la déesse ou shakti, que dans les sources littéraires et historiques qui fournissent toute une série de termes, il ressort que ces femmes se consacraient d'abord au service de la divinité[4]. Presque exclusivement recrutées parmi les femmes de haute caste (brâhmane), les dêvadâçî pouvaient éventuellement servir de concubines aux Brâhmanes[4].

En apparence incongrue dans un contexte judéo-chrétien, l'existence d'un service proprement féminin dans la gamme d'offices majoritairement masculins se justifie pour des raisons religieuses hindoues [4]. On sait, en effet, que les dieux dans les sanctuaires expriment la souveraineté et que, réciproquement, la royauté est magnifiée dans la divinité, l'effigie de la cella étant traitée à la manière d'un roi, tandis que ce dernier l'est analogiquement à un dieu[4]. Or, l'entretien quotidien d'une divinité appelle des femmes qui accomplissent sur Terre ce que faisaient au paradis (svarga) les Apsara pour servir et divertir les dieux[4]. Et la liste est longue de ces « venues des eaux » : Rambhâ, Urvashî, Mênakâ, Tilottâma, Adrikâ, etc., qui rehaussent de leur beauté le somptueux séjour divin, de ces nymphes pleines de grâce et de charme, merveilleusement belles, appelées Surâganâ (« épouses des dieux ») ou Sumadâtmaja (« filles de joie ») qui sont les modèles célestes des servantes de temple et des courtisanes[4].

Dans son ouvrage en langue kannada sur l'aspect culturel des inscriptions indiennes, Chidanandamurthy indique que l'effigie du temple requérait deux sortes de plaisirs à satisfaire[4]. Les « jouissances des membres (du corps) » (angabhoga) assurées par des bains, l'onction de pâtes et des parfums, l'offrande de fleurs et l'ondulations de la flamme, et les « jouissances de la scène (des spectacles) » (rangabhoga) auxquelles pourvoyaient les chants, les danses ou les drames joués[4]. Or c'est justement la satisfaction de ces désirs faits chairs que les dêvadâsî personnifient[4].

Les dêvadâçî appartiennent donc à la catégorie beaucoup plus large, et diversifiée, des serviteurs de temple dont leur groupe ne constitue qu'un corps de spécialistes parmi d'autres[4]. Leur fonction renvoie à une division du travail inscrite dans la hiérarchie sociale, même si l'intervention de femmes dans une série de services monopolisés par les hommes rend leur situation passablement ambiguë[4]. À double titre. D'une part, leur fonction religieuse réintroduit à l'intérieur même de l'espace étalonné de pureté du temple la nécessité du kâma dans la hiérarchie des valeurs[4]; d'autre part, la spécialisation rituelle qui les définit n'implique nullement qu'elle se recrutent dans une jâti particulière [4]: elles n'ont jamais constitué en réalité un groupe au sens strict ; d'où la difficulté à les rattacher à une quelconque jâti, sinon, au plan des valeurs, au varna des shoûdra - comme toute femme non mariée d'ailleurs - « destiné » d'abord à servir, contre rétribution matérielle, les varna supérieurs et à garantir la prospérité des vaïshya, kshatriya et brâhmane[4].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Encyclopedia of Hinduism par C.A. Jones et J.D. Ryan publié par Checkmark Books, page 128, ISBN 0816073368
  2. Le Modèle hindou, Guy Déleury, éditions Kailash
  3. vidéo en anglais: http://www.guardian.co.uk/lifeandstyle/video/2011/jan/21/sex-death-gods-video
  4. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n, o, p, q, r et s la colère de la déesse décapitée, Jackie Assayag CNRS éditions ISBN 2 222 04707 2 p.154, 155, 156

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

  • Srinivasan, A. ; 1983 "The Hindu Temple-dancer : prostitute or nun ?"

Cambridge Anthropology, 8, 1, p. 73-99.

  • Iyer, L. A. K. ; 1927 "Devadasis in South India : Their Traditional

Origin and Development", Man in India, 7, p. 47-52.

  • Chandra, M. ; 1973 "The World of Courtisans", Delhi, Vikas Publishing House.
  • Chidanandamurthy, S ; 1966 "Kannada Sasanagola Adhyayana (a Cultural

Study of Kannada Inscriptions (450 AD-1150 AD)", Mysore, University of Mangalore (en kannada).

  • Le feu de Shiva; De Suzanne Fisher Staples,
  • Louis Frédéric, Dictionnaire de la civilisation indienne, Robert Laffont, 1987
  • KERSENBOOM S.C., Nityasumangali. Devadasi Tradition in South India, Motilal Banarsidass, Delhi, 1987. « La seule analyse sérieuse […] de la tradition devadasi du sud de l’Inde » (M.-L. Reiniche)
  • MARGLIN Frederique, Wives of the god king. The rituals of the devadasis of Puri, Oxford University Press, Delhi, 1985. L’une des deux seules analyses sérieuses de la tradition devadasi du sud de l’Inde, d’après M.-L. Reiniche.