Auberge de Peyrebeille

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44° 45′ 18″ N 3° 58′ 23″ E / 44.7549621, 3.9730597

L'auberge de Peyrebeille, au début du XXe siècle

L'auberge de Peyrebeille est située sur la commune de Lanarce en Ardèche. Elle se trouve à environ 5 km du bourg, à la limite des communes de Issanlas et Lavillatte, sur la N 102, au croisement de la D 16, sur un plateau balayé par la burle.
Elle est plus connue sous le nom de L'Auberge rouge. Au cours du XIXe siècle, elle fut le lieu d'une affaire criminelle, dite « l'affaire de l'Auberge rouge », ayant pris en raison du contexte politique de l'époque, des proportions incroyables. Ainsi en est-on arrivé à prétendre qu'elle avait été le théâtre d'une cinquantaine de meurtres, de nombreux viols et de perversions en tout genre. Finalement, les tenanciers de l'établissement, les époux Martin et leur valet Jean Rochette ont été condamnés à mort et guillotinés. Mais en vérité, seule la mort d'un client, Jean-Antoine Enjolras, est clairement établie alors que son cadavre a été retrouvé dans la nature et que rien ne prouve qu'il ait été assassiné à l'auberge.

Histoire[modifier | modifier le code]

Intérieur de l'auberge de Peyrebeille
L'auberge de Peyrebeille à Lanarce (direction Aubenas)

Pendant près de vingt-trois ans, aux alentours des années 1805-1830, les époux Pierre et Marie Martin (née Breysse), d'anciens fermiers pauvres devenus propriétaires et tenanciers de l'établissement, auraient détroussé plus de cinquante voyageurs avant de les assassiner. À leur mort, leur fortune fut évaluée à 30 000 francs-or (ce qui correspond à environ 600 000 euros d'aujourd'hui). Les assassinats eurent lieu avec la complicité de leur domestique nommé Jean Rochette, surnommé « Fétiche », ainsi que de leur neveu, André Martin. Le teint hâlé de Jean Rochette le fera décrire à tort dans la littérature romanesque comme un mulâtre originaire d'Amérique du Sud. En fait, il était bien d'origine ardéchoise. Leur cupidité et le fort caractère de Pierre Martin, qui le faisait craindre dans le voisinage, avaient attiré sur eux l'attention des gens du lieu et les conduisirent à leur perte. La presse donna alors différents surnoms à « l'auberge de Pierre Martin », tels que « l’auberge rouge », « l’auberge sanglante », « l’ossuaire » ou le « coupe-gorge ».

L'affaire débuta le 26 octobre 1831. Ce jour-là, on découvrit le cadavre d’un homme sur les bords de l’Allier, à quelques kilomètres de l'auberge. Le crâne fracassé, le genou broyé, il s'agissait du maquignon Antoine (ou Jean-Antoine) Enjolras (ou Anjolras), qui, ayant perdu sa génisse en chemin, aurait cessé les recherches de sa bête et fait halte à l'auberge le 12 octobre 1831. Selon le témoin Claude Pagès, le cadavre aurait été transporté sur une charrette par Pierre Martin, « Fétiche » le domestique et un inconnu depuis l'auberge jusqu'à la rivière[1].

Le 25 octobre, le juge de paix Étienne Filiat-Duclaux se rendit chez les Martin pour enquêter sur la disparition de l'« homme à la génisse ». Pierre Martin et son neveu furent arrêtés le 1er novembre 1831. Jean Rochette ne fut arrêté que le lendemain. Marie Martin ne fut arrêtée que plus tard car les autorités n'imaginaient pas au départ qu'une femme pût être une meurtrière.

Le four à pain de l'auberge
Meurtres en série à l'Auberge Rouge

Le 18 juin 1833, le procès des « quatre monstres » s'ouvrit aux assises de l'Ardèche à Privas. Cent neuf témoins furent appelés à la barre (témoins indirects, relayant essentiellement les rumeurs de l'époque : la femme aubergiste ferait manger aux clients pâtés et ragoûts accommodés avec les meilleurs morceaux prélevés sur les cadavres ; certains paysans auraient vu des mains humaines mijoter dans la marmite de la cuisine ; d'autres rapportèrent avoir vu les draps du lit ou les murs tachés de sang ; d'autres racontèrent que des fumées nauséabondes s'échappaient fréquemment des cheminées, les aubergistes auraient brûlé le corps de leurs victimes, dont des enfants, dans le four à pain de la cuisine ou en faisant croire qu'ils étaient morts de froid dans la neige sur le plateau), mais le procès s'enlisa et on pensa même à prononcer l'acquittement des accusés.

Puis, coup de théâtre. Laurent Chaze, un mendiant de la région qui aurait tout vu et entendu, raconta les faits. Ce soir-là, il fut chassé de l'auberge, faute de pouvoir payer son lit. Il se serait alors caché dans une remise d’où il n'aurait, en réalité, assisté qu'à l'assassinat d'un seul voyageur (Enjolras). S'il semble vrai que Chaze eût assisté à quelque chose d'anormal, il est aussi possible que son témoignage eût été « arrangé ». En effet, celui-ci s'exprimait en patois tandis que les audiences de la cour d'assises se déroulaient en français. La communication n'était alors pas très facile.

L'avocat de Jean Rochette a, au cours de sa plaidoirie, implicitement accepté le fait que son client était un assassin en plaidant l'irresponsabilité de ce dernier, car il ne pouvait pas échapper à l'influence de ses maîtres. Cette plaidoirie a sans doute contribué à sceller le sort des accusés.

Grosse pierre qui indique le lieu de l'exécution des époux Martin

Finalement jugés coupables d'un seul assassinat (celui d'Enjolras), et acquittés pour tout le reste, le 28 juin, après sept jours d'audience, les époux Martin et leur valet Rochette furent tous les trois condamnés à mort. Après le rejet de leur pourvoi en cassation, puis de la requête en grâce auprès du roi Louis-Philippe, ils furent ramenés de Privas sur les lieux de leurs méfaits afin d'être guillotinés dans la cour même de leur auberge, par le bourreau Pierre Roch et son neveu Nicolas.

Le voyage dura un jour et demi. L'ambiance le long du trajet était tellement malsaine que les ecclésiastiques accompagnant les condamnés demandèrent à être remplacés. L'exécution eut lieu le 2 octobre 1833, à midi, lorsque l'angélus de Lavillatte sonna. Une foule très importante assista à cette exécution (on parle de 30 000 personnes[2]).

Lorsque Rochette fut sur le point d'être exécuté, il cria : « Maudits maîtres, que ne m'avez-vous pas fait faire ! » Les dernières paroles du supplicié suscitent le doute quant à la vraie nature des aubergistes. Toutefois, beaucoup d'historiens pensent que la culpabilité des Martin dans l'« assassinat » d'Enjolras est loin d´être démontrée. Il semblerait que ce dernier soit simplement mort d'une crise cardiaque après avoir trop bu. Ceci expliquerait pourquoi l'épouse Martin essaya de lui faire boire une tisane.

La cour a longuement évoqué des faits prescrits, car trop anciens. Des témoignages manifestement irrecevables ont été entendus. Ceux-ci ont influencé négativement le jury. En outre, le président de la cour d'assises, Fornier de Claussonne, a effectué un « résumé » des débats après les plaidoiries de la défense qui s'apparentait à un second réquisitoire. Il a sciemment ignoré les arguments apportés par la défense, qui a insisté sur le fait que le témoin principal était un clochard ivrogne et que son récit était, par moments, invraisemblable.

Par contre, le neveu des Martin, André, fut acquitté et remis en liberté bien qu'il aurait peut-être participé à au moins un assassinat. De nombreuses pièces du dossier ont disparu des archives judiciaires. Les pages des livres d'état civil faisant état des étapes de la vie des époux Martin ont été arrachées. Le mystère de la culpabilité ou de l'innocence des époux Martin ne sera jamais éclairci, sauf à retrouver un jour les pièces du dossier qui dorment peut-être dans un grenier, si elles n'ont pas été détruites.

Place dans le contexte politique et l'imaginaire collectif[modifier | modifier le code]

Arrivée des trois condamnés devant l'auberge, le 2 octobre 1833
La charrette des condamnés arrivant sur le lieu d'exécution à Peyrebeille
L’hôtel-restaurant modernisé aujourd'hui.
L'authentique auberge de Peyrebeille

L'affaire de l'auberge rouge doit être replacée dans son contexte historique. Aux insurrections des Canuts de Lyon en 1831, répondit celle des forêts royales en Ardèche. Le droit du ramassage du bois fut restreint pour les paysans au profit des scieries. Certaines furent incendiées et leurs bois coupés. Les bandes de coupeurs opéraient de nuit dans un terrain qu'ils connaissaient parfaitement et n'avaient aucune peine à mettre la gendarmerie en déroute. Le préfet, inquiet, ordonna de faire revenir l'ordre. C'est dans ce contexte que le dossier des Martin avait été instruit[3].

Leur procès eut pour fond un règlement de comptes politiques. Car nul n'ignorait l'appartenance du couple au clan des ultra-royalistes. Tous savaient que Marie Breysse avait caché un curé réfractaire, que Pierre Martin était un homme de main de la noblesse locale. On tenait pour sûr qu'il avait fait pression sur des propriétaires afin que ceux-ci cédassent leurs terres à bas prix aux nobles revenus d'exil. De plus, il était soupçonné de sympathiser avec les coupeurs des bois. Les aubergistes étaient en butte au mécontentement général[3].

La Justice, aux ordres, chargea les accusés allant jusqu'à faire disparaître des pièces du dossier après le procès. D'autant plus facilement que l'imaginaire collectif de la population souhaitait la culpabilité du couple Martin. Le procureur accordait du crédit à tous les témoignages allant dans le sens de l'accusation, comme celui du mendiant Chaze, qui allait influencer les jurés[3].

C'est ce contexte qui permit à l'affaire d'être sévèrement jugée. Les royalistes ardéchois étaient visés à travers eux. D'autant que Louis-Philippe, successeur de l'ultra-conservateur Charles X après la Révolution de Juillet, sur rapport du procureur, refusa d'accorder sa grâce, donnant ainsi son aval à une justice partisane et aux rancœurs politiques locales[3].

L'actuel bâtiment n'a été modifié que très légèrement depuis 1831 : il est un haut-lieu touristique de l'Ardèche et revendique le titre « d’authentique auberge de Peyrebeille ». Une terrasse a été bâtie au bout du corps de ferme : elle abrite aujourd'hui un musée que l'on peut visiter. Ce musée a conservé le mobilier de l'époque mais le décor a subi quelques aménagements. À l'est de l'auberge historique, un hôtel-restaurant et une station d'essence ont été implantés[4].

Aussi fort qu'ait pu être l'impact sur l'imaginaire collectif, et contrairement à ce qu'affirment certaines sources erronées, l'Auberge Rouge n'est pas à l'origine de l'expression ne pas être sorti de l'auberge qui est antérieure aux crimes de Peyrebeille[5].

Films[modifier | modifier le code]

L'affaire de l'auberge rouge inspira deux réalisateurs :

À noter que L'Auberge rouge, film français de Jean Epstein (1923) d'après l'œuvre homonyme d'Honoré de Balzac, n'a aucun rapport avec l'auberge de Peyrebeille. Le film L'Auberge rouge de Camille de Morlhon (1910) est également inspiré du roman de Balzac[6].

Téléfilm[modifier | modifier le code]

L'épisode "L'auberge de Peyrebeille" de la série télé "En votre âme et conscience" (1969) de Guy Lessertisseur raconte le procès des aubergistes de Peyrebeille [7].

Livres[modifier | modifier le code]

Les crimes de Peyrebeille - Lithographie de 1885 (Fonds Bibliothèque Municipale de Lyon)
Les crimes de Peyrebeille - Lithographie de 1885 (Fonds Bibliothèque Nationale)

Parmi les ouvrages les plus sérieux qui ont retracé les crimes perpétrés sur le plateau de Peyrebeille dans les années 1830, citons le livre de Félix Viallet et Charles Almeras : « Peyrebeille », qui conclut à la culpabilité des époux Martin. Paul d'Albigny rapporte dans son livre sur l'auberge rouge que le jour de l'exécution, un bal fut organisé devant l'établissement.

On peut mentionner L'Auberge sanglante de Peirebeilhe, roman de Jules Beaujoint inspiré du fait divers paru en 1885, et illustré par Jose F. Roy[8]. La même année, Victor Chauvet, fit paraître, dans le journal Lyon Républicain, un feuilleton Les crimes de Peyrebeille, il fut annoncé par une affiche de Jules Chéret[9]. Il est à souligner que L'Auberge rouge, un roman de Honoré de Balzac, publié en 1831, n'a aucun rapport avec le fait divers de Peyrebeille.

L'ouvrage de l'historien Thierry Boudignon « L'Auberge rouge », Éditions du CNRS, remet en cause la thèse officielle, et permet de penser que l'affaire de l'Auberge Rouge serait une terrible erreur judiciaire, basée sur des rumeurs, des témoignages douteux et la nécessité de « faire un exemple ». Il se base sur les documents des archives départementales et des archives nationales, analyse les procédures d'instruction, met en évidence que le patois fut un obstacle car le greffier interpréta en français plus qu'il ne traduisit les propos des Ardéchois. Il en déduit que l'objectif des magistrats fut d'élaborer un discours convainquant les jurés pour orienter leur décision. Des faits prescrits par la loi furent relatés afin de discréditer le couple, la non-recevabilité de certains témoignages n’empêcha pas la justice de s'y référer pour faire condamner les accusés[10].

Sur le même thème, L'Auberge rouge : l'énigme de Peyrebeille, 1833, roman de Michel Peyramaure, paru en 2003, part de la réalité de l'époque qui considéra que justice était faite puisque les assassins avaient été guillotinés. Mais progressivement, l'auteur sème le doute en se demandant, d'après les témoignages rapportés par des chroniqueurs de l'époque, « si cette triple exécution n'a pas finalement été la plus grande erreur judiciaire du XIXe siècle[11] ».

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. . Claude Pagès décéda d'une fièvre le 20 novembre 1831 mais son témoignage fut utilisé lors du procès.
  2. Brève sur l’exécution des trois condamnés, Gazette des tribunaux, 9 octobre 1833
  3. a, b, c et d L'affaire de l'Auberge rouge
  4. La vraie auberge rouge
  5. Origine et signification en vidéo sur le site netprof.fr
  6. a, b et c L'auberge rouge et le cinéma
  7. [1]
  8. L'Auberge sanglante de Peirebeilhe
  9. Les crimes de Peyrebeille
  10. L'auberge rouge, le dossier, par Philippe Poisson
  11. L'auberge rouge de Michel Peyramaure

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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