Strophes pour se souvenir

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Extrait inscrit sur le monument aux morts de la MOI dressé au cimetière du Père-Lachaise.

Strophes pour se souvenir est un poème de Louis Aragon écrit en 1955 en hommage aux immigrés résistants FTP-MOI (Francs-tireurs et partisans - Main-d'œuvre immigrée) du groupe Manouchian fusillés au Mont Valérien le durant l'Occupation, quelques mois avant la Libération de Paris.

Il a été mis en musique et chanté en 1959 par Léo Ferré, qui l'a fait connaître sous le titre L'Affiche rouge, cette affiche de la propagande raciste de Vichy montrant les portraits des fusillés comme des gangsters étrangers clandestins.

Genèse[modifier | modifier le code]

Le poème est écrit durant la guerre froide deux ans après la mort de Staline, intervenue le 5 mars 1953, dans les suites des procès de Prague, qui ont vu les anciens membres du Komintern, jugés coupables de « cosmopolitisme » et « donc » de trotskisme tel l'ex dirigeant du syndicat MOI Arthur London, être l'objet de purges, comme le racontera en 1970 le film L'Aveu.

Dans ce contexte, en 1953, un ancien membre des FTP MOI de Toulouse, Claudé Lévy, devenu un collaborateur de Frédéric Joliot-Curie et un éminent biologiste, rédige avec son frère aîné, l'éditeur d'art Raymond Lévy qui était dans la même 35e brigade FTP, dix nouvelles reprenant des épisodes authentiques de la Résistance[1]. La première raconte l'histoire de Michel Manouchian et son groupe, histoire dont les détails sont alors totalement méconnus, sinon occultés, même si des hommages officiels ont été rendus et si en 1950 Paul Éluard a publié un poème « à la mémoire de vingt-trois terroristes étrangers torturés et fusillés à Paris par les Allemands »[2].

Communistes, les frères Lévy rejettent les offres de différents éditeurs pour s'adresser à Louis Aragon, directeur des Éditeurs français réunis. Celui-ci leur répond « On ne peut pas laisser croire que la Résistance française a été faite comme ça, par autant d'étrangers. Il faut franciser un peu. »[3], moyennant quoi l'ouvrage est édité. Déjà aux premiers lendemains de la Libération, Aragon pensait pouvoir « nationaliser » la Résistance et dénonçait un artefact causé dans l'opinion publique par la propagande de l'Affiche rouge « portant les images déformées d'hommes nés hors de France et morts pour la France »[4]. Une Histoire vraie reçoit le prix Fénéon. Discipliné, Claude Lévy attendra seize ans pour publier le récit de la traque de son unité par la police française, l'abandon de son colonel par sa direction et l'oubli dans lequel ont vécu ses camarades survivants[5].

Toutefois, il réunit un comité de soutien à la proposition formulée le 15 mars 1951[6] par les conseillers municipaux du XXe arrondissement Albert Ouzoulias, ex soldat de Michel Manouchian, et Madeleine Marxin pour qu'une rue de Paris reçoive le nom de « Groupe Manouchian ». Il est entendu et le 28 octobre 1954[7] la mairie de Paris vote la réunion des impasses Fleury et du Progrès, dans le XXe, en une unique rue du Groupe-Manouchian. Il invite Louis Aragon à l'inauguration mais le directeur des Lettres françaises, étant à Moscou, ne reçoit pas l'invitation à temps. À son retour, celui-ci apporte chaleureusement son soutien à la démarche de réhabilitation dans laquelle s'est lancé Claude Lévy. « Utilisez mon nom, demandez-moi ce que vous voulez »[8]. La déstalinisation a changé bien des attitudes. Claude Lévy suggère d'écrire un poème. Aragon termine celui-ci à la fin de l'hiver[9].

Du poème à la chanson[modifier | modifier le code]

Ce poème parait une première fois le sous le titre Groupe Manouchian à la une du journal communiste L'Humanité[9].

Pour l'écrire, Louis Aragon a paraphrasé la dernière lettre que le poète Missak Manouchian, commissaire militaire de la MOI nommé en août 1943 et arrêté par la police française le 16 novembre suivant, a écrit le 21 février 1944 à sa femme Mélinée depuis la prison de Fresnes, deux heures avant d'être fusillé au Mont Valérien. Cette lettre était connue depuis qu'elle avait été lue, pour la première fois, à la radio et au théâtre par Madeleine Renaud et qu’Emmanuel d'Astier de la Vigerie l'avais éditée, pour la première fois, dans son journal Libération[10].

Le texte d'Aragon fait référence à l'Affiche rouge que le gouvernement de Vichy avait affichée à quinze mil exemplaires en février 1944, juste après le procès expéditif des membres du « groupe Manouchian ». En reprenant l'idée que les fusillés étaient des étrangers « français de préférence », il ne se montre pas tout à fait indemne du discours de propagande raciste qu'il dénonce puisque Robert Witchitz, dont le portrait apparait sur l'affiche, était français de naissance, comme deux des autres fusillés, Roger Rouxel et Georges Cloarec, mais il est vrai que le service du Comité d’action antibolchévique qui a conçu et édité le document a pris soin de ne pas y faire figurer ces derniers, leurs noms étant par trop français ou breton. Il ne dit rien de l'antisémitisme qui a été au cœur de la campagne de l'Affiche rouge, la moitié des fusillés qui y sont portraiturés l'y étant comme Juifs, alors que, pour être Ashkénazes d'origine, ile avaient tous rejeté le judaïsme, sans même y avoir été élevés pour la plupart, et s'étaient engagés dans un athéisme radical. Aragon reprend en outre une petite erreur factuelle commise par Michel Manouchian lui-même, mal informé du déroulement de son exécution. Seuls vingt-deux des membres du groupe furent fusillés au Mont Valérien le . Olga Bancic, parce qu'elle était la mère d'une petite fille et que la loi allemande réservait la mort par les armes aux seuls hommes, vit surseoir à sa peine pour être finalement décapitée le dans une prison de Stuttgart.

Aragon s'est aussi inspiré de la dernière lettre de Tony Bloncourt[11], condamné au procès du Palais Bourbon et fusillé au Mont Valérien le 9 mars 1942 à l'âge de vingt et un an. Le poème en reprend la formule « Je suis sans haine pour les Allemands qui m’ont condamné et je souhaite que mon sacrifice puisse leur profiter aussi bien qu'aux Français » rendue célèbre dès 1942 par la presse américaine. Michel Manouchian dans sa lettre exprime en effet la même idée.

Le poème est publié en 1956 dans le recueil Le Roman inachevé, sous le titre « Strophes pour se souvenir »[12]. Pourtant, il laisse dans l'oubli le sort, identique, de Joseph Epstein et ses dix huit camarades, jugés séparément et exécutés le , ainsi que tous les autres MOI fusillés dans les villes de province.

Léo Ferré met en musique ce poème à l'hiver 1958-59, dans le cadre d'un album qu'il désire consacrer au recueil d'Aragon. Il s'en ouvre publiquement au micro de Luc Bérimont, poète et romancier, animateur de l'émission radiophonique Avant-premières sur Paris-Inter, et ce dès janvier 1959 (voir album La Mauvaise Graine). Ce projet est retardé et la chanson est finalement enregistrée en janvier 1961 sous le titre « L'Affiche rouge », et publiée sur l'album Les Chansons d'Aragon en février 1961. C'est sous ce titre que le poème est désormais le plus célèbre. Dans son enregistrement Ferré se fait accompagner par un chœur mixte a cappella, nimbant le texte de solennité et de grandeur. La chanson est interdite d'antenne jusqu'à ce que François Mitterrand, le 29 juillet 1982, mette fin au monopole que l'état exerçait jusqu'alors sur la diffusion radiophonique[13].

Interprètes[modifier | modifier le code]

Cette chanson a été chantée par Catherine Sauvage, Isabelle Aubret, Leny Escudero, Manu Lann Huel, Marc Ogeret, Monique Morelli, Didier Barbelivien, Bernard Lavilliers, Mama Béa, « HK et Les Déserteurs ».

Xavier Ribalta (ca) en a donné une version catalane, El cartell vermell.

Une version en corse, écrite par le chanteur Antoine Ciosi et intitulée Quel affissu zifratu, figure sur l'album Canti di Liberta, chants de la résistance et du « folklore rouge » entrecoupés de récitations documentaires sur l'occupation fasciste en Corse de 1941 à 1943). Elle est interprétée par la chanteuse Maryse Nicolaï, qui utilise un vibrato propre aux chants corses, dit a paghiella.

Analyse du texte[modifier | modifier le code]

Constitué de sept quintils en alexandrins, le poème s’inscrit dans la grande tradition littéraire des oraisons funèbres[14]. Le titre Strophes pour se souvenir annonce la nature du projet de l'auteur, utiliser la forme poétique (« Strophes ») pour lutter contre l’oubli de tous les étrangers morts pour la France et contre la banalisation du mal (« pour se souvenir »).

Ce texte est construit autour de deux champs lexicaux principaux :

  • le champ lexical de la mort : « agonisants », « la mort », « MORTS POUR LA FRANCE », « derniers moments », « Je meurs », « à en mourir ». Ce champ lexical, très présent dans le texte, nous rappelle les massacres et les horreurs de la Seconde Guerre mondiale.
  • le champ lexical de la vie : malgré ces temps de malheur, Aragon montre que la vie s'accroche, grâce aux termes « survivre », « la vie » , « amoureux de vivre ».

Le poème produit son effet en alternant, quasiment sans indication donnée au lecteur sinon un anonyme « l'un de vous s'écria »[15], plusieurs lieux opposés. Il passe ainsi du point de vue du narrateur (« le cœur me fend »), à la prise de parole par le fusillé (« je te dis d'avoir un enfant »)[16], suggérant de façon subliminale une identification entre soi et l'étranger. Il alterne la vision qu'a le fusillé du paysage d'hiver sur Paris, qui peut être aussi bien celle qu'a l'auteur en train de composer son poème à l'hiver 1955, « onze ans déjà » ayant passés, et l'imaginaire d'un Orient lointain, « en Erivan »[16].

Ce faisant l'auteur construit la problématique, qui fait le fond du poème, de la position du sujet face à l'engagement jusqu'au sacrifice de sa vie, celle que pose l'étranger franc tireur qui combat pour la France et s'écrit « Où je meurs renait la patrie »[17]. Il ouvre ainsi le lecteur à un combat pour une cause universelle qui s'inscrit dans une histoire nationale mais la dépasse[18], problématique d'un roman national qui est celle du Roman inachevé. Le poème touche tout simplement parce qu'en substituant subtilement les sujets, fusillé, auteur, lecteur, il parle, en mêlant les champs lexicaux, d'un épisode très singulier vécu par des inconnus avec les accents d'amour et de mort d'une histoire universelle.

Texte de Missak Manouchian[modifier | modifier le code]

« 21 Février 1944, Fresnes.

Ma chère Mélinée, ma petite orpheline bien aimée,

(...) je meurs à deux doigts de la victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand (...) Bonheur ! à tous ! J’ai un regret profond de ne pas t’avoir rendue heureuse, j’aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et avoir un enfant pour mon honneur et pour accomplir ma dernière volonté, marie toi avec quelqu’un qui puisse te rendre heureuse (...)

Tu apporteras mes souvenirs, si possible, à mes parents en Arménie. Je mourrai avec 23 camarades tout à l’heure avec le courage et la sérénité d’un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n’ai fait mal à personne et si je l’ai fait, je l’ai fait sans haine. Aujourd’hui, il y a du soleil. C’est en regardant au soleil et à la belle nature que j’ai tant aimée que je dirai adieu à la vie (...)

Manouchian Michel. »

Conformément à son souhait de mourir « en regardant au soleil », Michel Manouchian, comme son camarade Celestino Alfonso, a refusé d'avoir les yeux bandés.

Annexes[modifier | modifier le code]

Sources[modifier | modifier le code]

  1. R. & C. Lévy, Une histoire vraie : nouvelles., Les Éditeurs français réunis, Paris, 1953.
  2. « Légion », in P. Éluard, Hommages, 1950, rééd. in Œuvres complètes, t. II, p. 352-353, Pléiade, Paris, 1968.
  3. J. P. Liégeois, « Censure : Communistes, si vous saviez... », in L'Unité, n° 607, p. 4 Parti socialiste français, Paris, 7 juin 1985.
  4. L. Aragon, « De l'exactitude historique en poésie », in L. Aragon, La Diane française, Seghers, Paris, 1944, réed. p. 72, Gallimard, Paris, 1965.
  5. C. Lévy, Les Parias de la Résistance, Calmann-Lévy, Paris, 1970.
  6. Table des débats. 1949-1959., p. 121, Hôtel de ville de Paris.
  7. Table des débats. 1952-1955., p. 1776, Hôtel de ville de Paris.
  8. J. P. Liégeois, « Censure : Communistes, si vous saviez... », in L'Unité, n° 607, p. 5 Parti socialiste français, Paris, 7 juin 1985.
  9. a et b L. Aragon, « Groupe Manouchian », in L'Humanité, p. 1, Paris, 6 mars 1955.
  10. M. Duras, cité in A. Manara, Pour une histoire de « La douleur » de Marguerite Duras. Notes de lecture., p. 245, Université de Nantes, Nantes, 25 février 2011.
  11. G. Krivopissko, La Vie à en mourir. Lettres de fusillés 1941-1944., p. 142-143, Tallandier, Paris, avril 2003 (ISBN 2-84734-079-3).
  12. L. Aragon, « Strophes pour se souvenir », in Le Roman inachevé, p. 227-228, Gallimard, Paris, 1956.
  13. L. Ferré, cité in E. Fabre-Maigné, « De la censure comme une arme à double tranchant », in Culture 31, Toulouse, 18 mars 2013.
  14. J. Musso, « pistes pédagogiques », in Poètes en résistance, CNDP.fr, Futuroscope, [s.d.]
  15. W. Kidd & A. Blyth, « Aragon, Léo Ferré et l'Affiche rouge. », in Groupe de recherches en linguistique, informatique et sémiotique, Série Linguistique et sémiotiques (ISSN 0768-4479), n° 34 "Aragon, Elsa Triolet et les cultures étrangères : actes du colloque de Glasgow, avril 1992.", p. 106, Collect° Annales littéraires de l'[[Université de Franche-Comté|]], vol. 682, Presses universitaires de Franche Comté, Besançon, 2000 (ISBN 9782913322042).
  16. a et b W. Kidd & A. Blyth, « Aragon, Léo Ferré et l'Affiche rouge. », in Groupe de recherches en linguistique, informatique et sémiotique, Série Linguistique et sémiotiques (ISSN 0768-4479), n° 34 "Aragon, Elsa Triolet et les cultures étrangères : actes du colloque de Glasgow, avril 1992.", p. 107, Collect° Annales littéraires de l'[[Université de Franche-Comté|]], vol. 682, Presses universitaires de Franche Comté, Besançon, 2000 (ISBN 9782913322042).
  17. L. Aragon, « Chanson du franc tireur », La Diane française, p. 38, Seghers, Paris, 1946.
  18. W. Kidd & A. Blyth, « Aragon, Léo Ferré et l'Affiche rouge. », in Groupe de recherches en linguistique, informatique et sémiotique, Série Linguistique et sémiotiques (ISSN 0768-4479), n° 34 "Aragon, Elsa Triolet et les cultures étrangères : actes du colloque de Glasgow, avril 1992.", p. 105, Collect° Annales littéraires de l'[[Université de Franche-Comté|]], vol. 682, Presses universitaires de Franche Comté, Besançon, 2000 (ISBN 9782913322042).

Voir aussi[modifier | modifier le code]