Plébiscite jurassien

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Dans le cadre de la Question jurassienne, le plébiscite jurassien est une votation organisé, le , par le gouvernement bernois par lequel le peuple jurassien décide de se séparer du canton de Berne pour former le canton du Jura. Ce plébiscite en découlera deux autres en 1975.

Contexte historique[modifier | modifier le code]

Le Jura historique appartient à la Principauté épiscopale de Bâle. En 1792, le dernier prince-évêque de Bâle est chassé de sa résidence de Porrentruy par les idées révolutionnaires. Le est proclamée la République Rauracienne, république « sœur » de la République française. En , elle est annexée de fait par la France, où elle devient un département sous le nom de Mont-Terrible avec pour chef-lieu Porrentruy, puis est regroupé au département du Haut-Rhin en 1800.

Le , par décision du Congrès de Vienne, le Jura est annexé à la Suisse et attribué au canton de Berne, canton germanophone, pour compenser ses pertes, le Canton de Vaud et de l'Argovie. Au XIXe siècle, le Jura parvient, malgré la férule bernoise, à préserver sa langue et sa culture. Au sein même du Jura, des tensions apparaissent entre le nord, agricole et catholique, et le Sud, protestant et qui petit à petit s'industrialise. Lors de la Première Guerre mondiale, le fossé linguistique et culturel s'élargit entre Berne et le Jura et, en 1917, plusieurs mouvement séparatistes se forment.

Le , Georges Moeckli, conseiller d’État jurassien francophone, se voit refuser par le parlement bernois, la direction du Département des travaux publics sous prétexte qu'il parle mal le dialecte bernois et que cela engendrerait des problèmes de communication. En conséquence, un Comité d'action pour la défense des droits du Jura, qui sera nommé plus tard « Comité de Moutier », est créé à Delémont le . Il est chargé de réunir les forces politiques des régions jurassiennes et d'en dresser le catalogue de revendications. Dans le même temps, le « Mouvement séparatiste jurassien » est fondé le par les groupes souhaitant une séparation d'avec le canton de Berne. Le Mouvement séparatiste jurassien devient le Rassemblement jurassien et se constitue officiellement et demande la création d'un 23e canton suisse[1].

Le , le Conseil-exécutif bernois crée la « Commission des bons offices », composée de Max Petitpierre, Friedrich Traugott Wahlen, Pierre Graber et Raymond Broger et chargée d'amener les parties à une entente. Elle est mise à mal par les branches extrémistes séparatistes qui refusent catégoriquement d'entrer en contact avec elle. En même temps, le Gouvernement bernois forme une « Commission des Vingt-quatre », chargée de présenter un plan de règlement de la Question jurassienne. Elle présentera son rapport en 1968. De son côté, la Commission des bons offices publie son premier rapport en 1969. Vient alors deux choix : l’indépendance et a création d'un canton du Jura ou le statut spécial d’autonomie au sein du canton de Berne[2].

Plébiscites en cascade[modifier | modifier le code]

Dispositions constitutionnelles relatives au Jura[modifier | modifier le code]

Le , le gouvernement bernois met en votation un additif constitutionnel qui est accepté par la population[N 1]. Il détermine les modalités d'une procédure d'autodétermination dans le Jura bernois en trois étapes de votation, appelées : plébiscites[2].

  • Premier plébiscite : Décision des 7 districts concernés de créer un nouveau canton;
  • Deuxième plébiscite (sur initiative) :
    1. En cas de non majoritaire dans l'ensemble du Jura, les districts ayant voté oui peuvent revoter pour se séparer de l'ancien canton;
    2. En cas de oui majoritaire dans l'ensemble du Jura, les districts ayant voté non peuvent revoter pour choisir de rester dans l'ancien canton;
  • Troisième plébiscite : à la suite de ces deux votes, les communes limitrophes avec la nouvelle frontière peuvent choisir, sur référendum, de rester dans le canton de Berne ou dans le canton du Jura.

Cette proposition de « vote en cascade », bien que peu contestée lors sa votation, a été par la suite vivement critiquée par les milieux séparatistes, puisqu'elle a provoqué, selon eux, la division du peuple jurassien.

Premier plébiscite[modifier | modifier le code]

Carte du résultat du premier plébiscite du .

Le premier plébiscite, qui propose la création d'un nouveau canton, est fixé aux 22 et . Les vagues d'intimidation séparatistes et antiséparatistes sont limitées lors de ce vote. Le dans la nuit, Maurice Wicht, un jeune de 23 ans, est abattu par un anti-séparatiste après avoir hissé le drapeau jurassien[3]. Au soir du 23, une majorité se dégage en faveur de la création d'un nouveau canton[4]. La majorité de la population jurassienne se déclare favorable à la création d’un nouveau canton : avec 36 802 oui (52 %) contre 34 057 non (48 %) et 1 726 vote blanc. Le taux de participation était de 88,67 %. Dans les 3 districts du nord, Delémont, Porrentruy et Franches-Montagnes, le « oui » est largement majoritaire, c'est l'inverse qui se produit dans les trois districts du sud, Coutelary, La Neuveville et Moutier, et le Laufonnais[5]. Le futur canton se formera donc des sept districts historiques.

Les séparatistes calment le jeu en espérant que les pro-bernois accepteront de travailler à la construction du nouveau canton. Cependant, dès le lendemain, les antiséparatistes engagent les procédures afin d'organiser, par le biais d'initiatives, le deuxième plébiscite dans les district méridionaux où le non fut majoritaire (Moutier, Courtelary, La Neuveville et Laufon)[2].

Résultats par districts
districts oui non blanc participation

(en %)

Delémont 11'070 79 % 2'948 21 % 509 92,50
Franches-Montagnes 3'573 77 % 1'058 23 % 76 93,48
Porrentruy 9'603 68 % 4'566 32 % 404 93,62
Moutier 7'069 43 % 9'330 57 % 383 91,48
La Neuveville 931 34 % 1'776 66 % 41 86,47
Laufon 1'433 26 % 4'119 74 % 51 73,16
Courtelary 3'123 23 % 10'260 77 % 262 90,03
Total 36'802 34'057 1'752 88,67

Second plébiscite[modifier | modifier le code]

Le , l'organisation antiséparatiste Force démocratique dépose les initiatives (avec 16 067 signatures) afin organiser le deuxième plébiscite. Ce dernier doit déterminer si les trois districts francophones qui ont voté non restent dans le canton de Berne ou suivent les trois districts du nord pour créer un nouveau canton du Jura. En parallèle, le , la Commission du district de Laufon dépose une initiative (avec 3 312 signatures) pour l'organisation d'une votation stipulant : "Voulez-vous que le district de Laufon - sous réserve de rattachement à un canton voisin - continue à faire partie du canton de Berne ?". Le , Force démocratique re-dépose de nouvelles initiatives (avec 19 761 signatures) afin organiser le deuxième plébiscite[6].

Carte du résultat du deuxième plébiscite du .

Une nouvelle vague de violence s'installe lors de la mise en place du deuxième plébiscite, manifestations, rassemblements, attentas, etc. Ces actions séparatistes sont centrées sur des saccages d'appartements et attaques à l'explosif[7]. Lors du plébiscite du , les districts de Moutier, Courtelary, La Neuveville décident de demeurer dans le canton de Berne. Le district de Laufon, lui, votera le sur l'initiative "Voulez-vous que le district de Laufon - sous réserve de rattachement à un canton voisin - continue à faire partie du canton de Berne ?". Il décidera également de rester dans le canton de Berne afin de mettre en route les démarches à son rattachement à un autre canton.

Résultats par districts
districts oui non blanc participation

(en %)

Moutier 9'947 56 % 7'740 44 % 113 96,02
La Neuveville 1'927 65 % 997 35 % 28 91,48
Laufon ? ? ? ? ? ?
Courtelary 10'802 76 % 3'268 24 % 115 93,13

Dès lors, le canton du Jura ne sera formé que des trois districts du Nord (à savoir, Delémont, Porrentruy et les Franches-Montagnes).

Plusieurs manifestations de protestation et incidents entre séparatistes et antiséparatistes se produisirent après les résultats. Les antiséparatistes demandent aux séparatistes de reconnaître les résultats du deuxième plébiscite et d'enterrer la question jurassienne. Cependant, les séparatistes engagent les procédures afin d'organiser, par le biais de référendums, un troisième plébiscite dans les communes se trouvant le long de la future frontière. Le RJ dépose également des recours contre le deuxième plébiscite, qui seront rejetés par le Conseil Fédéral[6].

Troisième plébiscite[modifier | modifier le code]

Le troisième plébiscite, concerne les communes se situant à la nouvelle frontière cantonale entre le futur canton du Jura et celui de Berne. Celles-ci, par référendum, peuvent choisir de rester ou non dans le canton de Berne, tandis que les communes des trois districts séparatistes limitrophes du canton de Berne pourront choisir de rester dans le canton de Berne[8].

Des échauffourées se produisent avant et pendant le troisième plébiscite, notamment à Moutier entre séparatistes et forces de l'ordre, (nommées par la suite les « évènements de Moutier ») entre le 1er et le . Durant ce laps de temps, la ville est littéralement occupée par les séparatistes qui finissent par être délogés de manière musclée par les forces de l'ordre[9].

Sept communes demandent de pouvoir revoter sur leur appartenance cantonale : Corban, Courchapoix, Châtillon, Rossemaison, Les Genevez, Lajoux, Vellerat[N 2]. Le vote est fixé au . À cette date, les sept communes votent toutes en faveur de leurs rattachement au canton du Jura. Cependant le Conseil fédéral informent les communes concernées que la votation devra être répétée. Le , les sept même communes, ainsi que celle de Courrendlin, de Mervelier, de Moutier, de Perrefitte, de Grandval, de La Scheulte, de Roches, de Roggenbourg et de Ederswiler[N 3]demandent, à nouveau, de pouvoir revoter sur leur appartenance cantonale. Les votations sont organisées le 7 et et le [10].

Parmi ces seize communes, deux posent un problème : Vellerat et Ederswiler (la première, possède une population à majorité séparatiste et la deuxième, possède une population à majorité germanophone). Ces deux communes ne se trouvent pas le long de la future frontière cantonale, leur demande ont donc été rejetée. Cependant, ces deux communes décident d'organiser, quand même, une votation non officielle, dite « sauvage »[11].

Le  : Dix communes votent (à savoir : Châtillon, Corban, Courchapoix, Courrendlin, Les Genevez, Rossemaison, Moutier, Grandval, Perrefitte et Rebévelier).

Le  : trois communes votent (à savoir : Mervelier, Lajoux et La Scheulte) et une commune vote inofficiellement (à savoir : Vellerat)[12].

Le  : une commune vote (à savoir : Roggenbourg).

Le  : une commune vote inofficiellement (à savoir : Ederswiler)[13],[14].

Carte du résultat du troisième plébiscite de l'automne 1975.

Au final[8] :

Résultats[modifier | modifier le code]

Après le plébiscite jurassien, par une votation fédérale, les citoyens suisses approuvent l’accession du Jura au rang de 23e canton de la Confédération. La République et canton du Jura entrera en souveraineté le .

Hommages[modifier | modifier le code]

Plusieurs communes jurassiennes ont nommées une rue ou une place au nom du plébiscite jurassien. En voici une liste non exhaustive[15]:

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Berne : 90'358 oui et 14'133 non; Jura : 20'421 oui et 2'259 non
  2. La commune de Vellerat, à majorité séparatiste, a également demandée le droit de pouvoir se prononcer lors du troisième plébiscite. Mais, comme elle ne se trouve pas sur la frontière cantonale, son souhait est rejeté. La commune organisera malgré tout un vote dit «sauvage».
  3. LLa commune de d'Ederswiler, à majorité de langue germanophone, a également demandée le droit de pouvoir se prononcer lors du troisième plébiscite. Mais, comme elle ne se trouve pas sur la frontière cantonale, son souhait est rejeté. La commune organisera malgré tout un vote dit «sauvage».

Références[modifier | modifier le code]

  1. Chronologie jurassienne, « Chronologie du problème jurassien » Accès libre, sur www.chronologie-jurassienne.ch (consulté le )
  2. a b et c Chronologie jurassienne, « chronologie : Problème jurassien » Accès libre, sur www.chronologie-jurassienne.ch (consulté le )
  3. Extrait : « La tension monte à l'approche du plébiscite. La veille du scrutin, en Ajoie, un jeune militant du Bélier est tué d'un coup de feu alors qu'il tente de hisser un drapeau jurassien sur le toit d'un immeuble. Ce sera la seule mort violente enregistrée durant la longue lutte pour l'indépendance du Jura. » Alain Pichard, La Question Jurassienne : avant et après la création du 23e canton suisse, Presses Polytechniques Romandes, , p. 80
  4. « Le canton du Jura est né : une victoire aigre-douce ? - Helvetia Historica », Helvetia Historica,‎ (lire en ligne, consulté le )
  5. « Plébiscite | Chronologie jurassienne - de l'époque romaine à nos jours », sur www.chronologie-jurassienne.ch (consulté le )
  6. a et b Chronologie jurassienne, « Plébiscite JU-Sud 1975 » Accès libre, sur www.chronologie-jurassienne.ch (consulté le )
  7. Antoine Berthoud, Radio Sottens, , 20 h.[« Il y a eu plusieurs blessés ; les autonomistes utilisent des charges explosives, des pavés et j’ai vu des grenadiers de la police bernoise emmenés sur des civières. L’un d’eux avait le genou grand ouvert par une charge de plastic. »].
  8. a et b Chronologie jurassienne, « Plébiscite communes 1975 » Accès libre, sur www.chronologie-jurassienne.ch (consulté le )
  9. Alain Pichard, « 24 Heures » (Lausanne), [« Étrange situation que celle de la ville de Moutier : les vaincus y tiennent le haut du pavé. Depuis le début de la semaine, en effet, les rues sont contrôlées par les autonomistes qui y ont peint leur écusson, collé partout les affiches en faveur du NON, et les ont surveillées nuit et jour. Hier matin, dans le centre de Moutier, on ne voyait pas un seul emblème bernois, pas une affiche pour le OUI. »].
  10. « La Question jurassienne » Accès libre [PDF] (consulté le )
  11. Année politique Suisse, « Vellerat et Ederswiler » Accès libre, sur anneepolitique.swiss, (consulté le )
  12. Chronologie jurassienne, « Vellerat » Accès libre, sur www.chronologie-jurassienne.ch (consulté le )
  13. Yan Pauchard, « Ederswiler, le village jurassien qui a choisi le bilinguisme », Le Temps,‎ (ISSN 1423-3967, lire en ligne Accès limité, consulté le )
  14. Chronologie jurassienne, « Ederswiler » Accès libre, sur www.chronologie-jurassienne.ch (consulté le )
  15. rues.openalfa, « 23-juin » Accès libre, sur rues.openalfa.ch (consulté le )

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Paul-Otto Bessire, Histoire du Jura bernois et de l’ancien Évêché de Bâle [détail des éditions]
  • Pierre Boillat, Jura, naissance d'un État : aux sources du droit et des institutions jurassiennes, Lausanne, Payot, coll. « Histoire », , 207 p. (ISBN 978-2-601-03054-9, LCCN 89196052)
  • Adolf Gasser (trad. de l'allemand), Berne et le Jura (1815-1977), Berne, Imprimerie fédérative SA, , 75 p. (ISBN 978-3-7280-5302-2)
  • Claude Hauser, L'aventure du Jura : cultures politiques et identité régionale au XXe siècle, Lausanne, Editions Antipodes, coll. « histoire.ch », , 167 p. (ISBN 978-2-940146-41-3, LCCN 2006388826)
  • Alain Pichard, La Question jurassienne : avant et après la création du 23e canton suisse, vol. 16, Lausanne/Paris, Presses Polytechniques Romandes, coll. « Le savoir suisse », , 141 p. (ISBN 978-2-88074-575-2, lire en ligne)

Liens internes[modifier | modifier le code]