Monnaie fiduciaire

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La monnaie fiduciaire (du latin fiducia, la confiance) est une monnaie (ou plus généralement un instrument financier) dont la valeur repose sur la confiance du public en sa valeur. Celle-ci ne réside manifestement pas en effet dans le coût de la matière qui lui sert de support matériel. Dans un billet de banque (a fortiori dans une monnaie électronique), la valeur matière est nettement plus faible que la valeur nominale (faciale) attribuée au billet. Le prix du papier ou de l'encre inclus dans un billet de dix euros est très inférieur à dix euros.

La première planche à billet connue, permettant d'imprimer une monnaie fiduciaire (Dynastie Yuan, Chine)
Ancien hôtel de la Monnoie de Blois, dit « La tour d’argent »[1]

La croyance qu'un billet de dix euros vaut bien dix euros provient du constat qu'à tout moment ce billet permet bien d'acquérir un bien ou un service dont le prix a été fixé à dix euros. Aujourd'hui, il est clair que la presque totalité des monnaies dans le monde (incluant l'euro, créé à partir de monnaies fiduciaires nationales et le dollar américain qui n'est plus convertible en or depuis le 15 août 1971, fin des accords de Bretton Woods) sont des monnaies fiduciaires.

Histoire[modifier | modifier le code]

La monnaie divisionnaire en pièces de métal[modifier | modifier le code]

La monnaie divisionnaire, ce qu’on appelle les pièces de monnaie, est un dérivé de la monnaie. Les pièces n’ont pas de valeur intrinsèque même si elles ont un coût. Les variantes d’alliage et de composition de ces pièces n’ont généralement qu’un but pratique. Les pièces sont généralement produites par le trésor public mais ne correspondent pas à une émission de monnaie : elles ne sont mises en circulation qu’après échange contre une quantité équivalente d'unités de compte plus généralement représentées par des billets. Cependant les pièces produites à partir de métaux précieux ont la valeur d'usage ou d'échange de ce métal (or ou argent), ce qui peut leur conférer un statut de valeur-refuge. Par ailleurs depuis l'Empire romain, dans le monde occidental, on constate historiquement un rapport entre l'or et l'argent avec un ratio allant de douze à seize (valeur d'un gramme d'or en grammes d'argent)[2]. Ce dernier point n'est pas vérifié à l'heure actuelle (mai 2011).

L’humanité a toujours montré le plus grand pragmatisme dans le choix de ses monnaies divisionnaires qui circulent très vite et restent très peu de temps dans la poche des usagers. Le risque qu’elles perdent leur valeur pendant la période où elles sont conservées est quasi nul sauf très rares exceptions, et les sommes en jeu ne sont pas telles que la perte de valeur par démonétisation soit réellement grave.

Beaucoup des objets présentés comme monnaies primitives sont en fait de la petite monnaie dont la valeur intrinsèque n’a pas grande importance pourvu que l’objet ait une certaine résistance et ne soit pas facile à dupliquer. Les coquillages (les cauris) en Chine ont par exemple joué un rôle multi-millénaire de petite monnaie (jusqu’à la fin du XIXe siècle) alors même que les étalons monétaires changeaient ainsi que l’étalon de la monnaie principale. Ces cauris se retrouvent un peu partout et servirent très longtemps de petite monnaie en Afrique.

Pas de commerce de détail sans petite monnaie ! Ce qui rend les usagers peu regardants sur les substituts si la monnaie divisionnaire officielle vient à manquer. Aux péages des autoroutes ou dans les commerces italiens, on utilisait dans les années 1960 le bonbon pour le rendu de la monnaie. La dévaluation de la lire avait rendu plus avantageux de fondre les pièces officielles de dix lires que de les laisser en circulation, ce qui a suscité une étonnante prolifération de bonbons de mauvaise qualité[réf. nécessaire].

On constate à chaque démonétisation d’une pièce de monnaie divisionnaire qu’une part importante de la circulation n’est pas présentée à la conversion, ce qui a notamment été vérifié partout en zone euro lors du passage à l’euro.

La monnaie de papier[modifier | modifier le code]

Billet Bhoutanais

Le billet naît comme substitut pratique mais provisoire et remboursable des monnaies métalliques. Après une histoire tourmentée, il finira par les remplacer totalement. On passe du billet de banque au papier monnaie.

Le premier billet a été utilisé au XIe siècle en Chine[3],[4],[5] à une période où une pénurie de métal bloquait le monnayage. Les Jiaozi étaient à l'origine des planches en bois gravées et portant une inscription à l’encre vermillon et noire émises en règlement en substitut d’argent métal par des commerçants pour leur usage propre. Ces planches ne circulaient pas sur les marchés. Mais, même limitée, cette circulation n’alla pas sans abus qui permirent à la dynastie Song, à court de numéraire, de prendre l’initiative en 1024 de monopoliser l’émission et d’en rendre le cours légal : le papier monnaie pouvait dès lors être utilisé pour payer ses impôts[pas clair]. L’opération fut un succès. Le papier monnaie sera utilisé plusieurs siècles durant et profitera de progrès techniques comme le moulin à papier, introduit en 1168, permettant d’imprimer sur un papier à base de pâte d’écorce de murier. Le papier disparaît à partir du XIVe siècle à la suite d’émissions excessives, des exactions mongoles, de la grande peste puis de l’abondance de l’argent fourni par Venise.

Il réapparait à Amsterdam en 1609 pour faire face à une situation ennuyeuse pour un commerce alors en pleine expansion sur cette place. Plus de 400 pièces différentes de monnaies métalliques, plus ou moins rognées, plus ou moins trafiquées, circulent difficilement compte tenu des contrôles qui s’imposent à chaque échange. La banque d'Amsterdam a l’idée de recevoir toutes les monnaies (à un prix cassé) pour les refondre et les transformer en une monnaie métallique d’aloi certain. Au lieu de rendre directement cette nouvelle monnaie aux déposants, elle émet des certificats de dépôt représentant cette monnaie et convertibles à vue. Le métal collecté sert à financer la prise de pouvoir par Guillaume d’Orange. La conjonction d’une innovation bancaire et d’un calcul politique se retrouvera à travers l’histoire. Le Florin Banco ne circule pas dans le petit commerce.

En 1619, la Banque de Hambourg, créée par un banquier vénitien, Warburg, reçoit sa charte et travaille sur le mode de la banque d'Amsterdam. En 1661, la banque de Suède se constitue sur des bases comparables et crée véritablement le premier billet de banque occidental. La banque d’Angleterre démarre en 1694, s’implante symboliquement sur l’emplacement du temple de Mithras et obtient le privilège d’émission en contrepartie du financement massif des besoins financiers de Guillaume III. Vient alors le tour de l’Écosse qui, excentrée par rapport au lit du commerce, manque régulièrement de numéraire. La Bank of Scotland, créée en 1695, est totalement indépendante et émet ses billets selon les règles prudentielles qu’elle se donne.

À la fin du XVIIe siècle, les billets sont une innovation à grand succès (alors que beaucoup croient qu'ils datent du XIXe siècle). La technique est prête à essaimer partout dans le monde. Les Écossais en seront les promoteurs. C’est en effet un Écossais qui dirige la Banque d’Angleterre, un autre qui crée la première banque au Canada (qui conservera son droit d’émission jusqu’en 1934). Et c’est à l’Écossais John Law[6] que la Régence, aux prises aux difficultés budgétaires laissées par le Grand Siècle, fait appel pour mettre en place un système du même genre : les monnaies métalliques seront apportées à la banque et mises aussitôt à la disposition de la Régence. En contrepartie, des billets seront mis en circulation, remboursables en une quantité donnée de métal précieux monétaire.

L’opération s’avère positive de 1716 à 1719. Elle ranime une activité commerciale déprimée. Comme les banquiers italiens de Florence, Law en profite pour se faire affermer la collecte des impôts et attribuer le monopole d’opérations commerciales extérieures avec la compagnie perpétuelle des Indes.

Le cumul de deux innovations, la banque émettrice de billets et les grandes compagnies par actions, allait provoquer l’apparition d’un agiotage frénétique. La Régence rembourse les actionnaires en 1719, impose de nouvelles émissions et force Law à introduire, malgré ses plus vives protestations, une modification des statuts de sa banque : le billet n’est plus remboursable en une quantité précisée de métal précieux (« en monnaie de même poids et même titre que la monnaie de ce jour » est l'expression exacte) mais « en espèces d'argent »[7]. Puissance de la sémantique, la différence est rapidement perçue et la bulle financière éclate. La banque est submergée de demandes de remboursement jusqu’à la banqueroute générale. Law est exilé à Venise. L’idée d’une banque émettant des billets est déconsidérée en France pour un temps.

Mais pas ailleurs. La banque d’Angleterre survit au krach de la Compagnie des mers du Sud, après une frénésie boursière identique à celle qui a perdu Law et avec le temps devient le modèle de la banque d'émission.

Dans les colonies américaines de la couronne britannique, le besoin de monnaie est chronique. Il est tel que la monnaie traditionnelle des « peaux rouges » comme le Wampum circule et que certains états mettent en œuvre des monnaies agricoles comme le tabac[8].

La première émission de monnaie papier a lieu au Massachusetts en 1690. Elle est suivie d’une autre en Pennsylvanie en 1723 complétée par une seconde en 1729, avec de bons résultats sur l'activité. D'autres expérimentations eurent lieu un peu partout, l'argent étant émis par le biais de la dépense publique. L'exception du Maryland est remarquable : tous les contribuables recensés reçurent trente shillings en billets ! Il est à noter que toutes ces émissions de billets furent rachetées en espèces au bout d'un certain temps.

La querelle entre colonisateur et colonisé, illustrée par les campagnes de Benjamin Constant qui publie en 1729 sa Modeste enquête sur la nature et la nécessité d'une monnaie de papier, porte largement sur la volonté de l’Angleterre d’imposer sa monnaie : quand cela arrivera, une récession s'ensuivra dans les colonies qui accélérera le mouvement vers l’indépendance. La révolution américaine se finance par l’émission de billets dits « du Congrès ». L’inflation sera immédiate, et après 42 émissions tournant à l'hyperinflation, cette monnaie disparaîtra non sans laisser le dicton : « Ça ne vaut même pas un billet du Congrès ».

La Révolution française pour les mêmes raisons se finance par l’impression de billets, les assignats, dont on assure la garantie sur la valeur des biens nationaux confisqués au clergé et à la noblesse. La terre garantit la monnaie. Comme lors du système de Law, les débuts sont excellents avec une reprise de l’activité et la constitution de remarquables fortunes comme celle des Perrégaux, futurs créateurs de la Banque de France. Mais l’abus d’émission finit par faire perdre toute valeur aux assignats qui resteront de sinistre mémoire.

Le sacre de Napoléon Bonaparte consacre le Franc or.

Bonaparte puis Napoléon refondent entièrement le système monétaire français en créant une nouvelle monnaie, le Franc Germinal et une banque d’émission, la Banque de France, le 18 janvier 1800 ; celle-ci obtient divers privilèges en 1803. Le billet, convertible en or, est désormais installé pour longtemps en France, d’autant qu’en dépit de l’état de guerre permanent sous l’Empire, le billet reste constamment et effectivement convertible (ce qui ne sera pas le cas chez son principal adversaire, l'Angleterre).

Les deux siècles qui suivront verront la généralisation des billets avec une double évolution :

  • La démonétisation de l’or et de l’argent pour la circulation privée puis comme instrument de réserve mondial. Les billets cessent d’être convertibles et sont seuls l’ultime forme de liquidité. La Première Guerre mondiale jouera le rôle principal dans cette évolution.
  • La monopolisation de l’émission des billets dans des banques centrales à capitaux exclusivement publics mais devenues largement indépendantes des États.

Les banques privées n’ont désormais plus le pouvoir d’émettre des billets, mais en contrepartie, elles ont conservé et étendu celui d’émettre de la monnaie de crédit.

Les petites coupures sont des billets qui s’apparentent à la monnaie divisionnaire métallique avec laquelle elle entre en concurrence. Le plus petit billet reste dans les encaisses des commerçants et dans la poche des consommateurs. Ils ne sont pas souvent remis aux banques et ne reviennent que lentement à l’institut d’émission. C’est la raison de leur plus grande usure et saleté. Une polémique a été lancée en France pour la mise en circulation de billets d’un euro, moins coûteux à produire que les pièces. L’impossibilité d’en garantir la propreté et l’intégrité explique la réticence de la BCE à aller en ce sens.

Niveaux de monnaie fiduciaire[modifier | modifier le code]

On en distingue plusieurs niveaux  :

  • une monnaie sans valeur en elle-même, mais parfaitement convertible en un bien actuel dont la valeur ne fait aucun doute ; par exemple un billet de papier convertible en or, pourvu que le nombre de billets en circulation corresponde exactement au stock d'or. N'importe quel autre bien de valeur peut convenir aussi bien que l'or (par exemple le rentenmark, qui permit de vaincre l'hyperinflation de la République de Weimar, était adossé à l'ensemble de l'économie allemande, à hauteur de 6 % de la valeur estimée en mark-or des entreprises). Le terme anglais correspondant est representative money.
  • une monnaie représentative d'une reconnaissance de dette par un agent économique en qui on a confiance, garantie ou non par une convertibilité, confiance soutenue par le fait que l'agent économique en question détient, ou détiendra prochainement (parce qu'il est engagé dans une opération rentable), suffisamment d'avoirs réels. Le terme anglais correspondant est credit money.
  • une monnaie absolument dépourvue d'un lien avec des actifs. Le terme anglais correspondant est fiat money.

La confiance en la valeur de la monnaie fiduciaire peut être soutenue notamment par

  • la décision de l'État (ou, plus généralement, d'un acteur économique majeur) d'accepter la monnaie pour que lui soit payé ce qu'on lui doit ;
  • l'établissement d'un cours légal : tous les agents économiques sont obligés d'accepter la monnaie à la valeur faciale, il n'y a donc pas de risque à l'accepter en paiement d'un bien puisqu'on pourra l'utiliser soi-même pour en acheter un autre. En revanche, la valeur de la monnaie fiduciaire n'est pas nécessairement garantie par une convertibilité en une autre monnaie ou une matière (comme l'or notamment)
  • le taux d'intérêt en vigueur pour les emprunts obligataires rédigés dans cette monnaie. Tant que les prêteurs pensent que le taux d'intérêt est supérieur à l'inflation, la confiance est maintenue. Dans le cas contraire, la monnaie fiduciaire se déprécie dans le temps.

En effet les monnaies fiduciaires sont soumises à un écueil qui est l'inflation. Celle-ci, quand elle existe, peut provenir de la multiplication de la monnaie par les États pour faire face à leurs engagements financiers (Effet « planche à billets »). L'inflation pénalisant le prêteur et favorisant l'emprunteur, les États peuvent de ce fait être tentés de créer une situation inflationniste, ce qui va leur permettre de rembourser en monnaie érodée une dette déjà contractée.

À noter que, selon la doctrine des effets réels, toute monnaie est de la credit money et n'a de valeur que grâce au capital dont elle représente une part.
Selon cette perspective, la fiat money n'existe donc pas : les monnaies modernes telles que l'euro ou le dollar sont soutenues par un capital réel, qui est le pouvoir de taxation (représentatif d'une dette des contribuables à l'égard des banques émettrices).

La mauvaise monnaie chasse la bonne[modifier | modifier le code]

Comme l'ont au XVIe siècle montré Nicolas Copernic et Thomas Gresham, lorsque les porteurs d'une monnaie n'ont plus confiance en elle (ils croient que sa valeur est moindre ou va s'amoindrir), ceux-ci cherchent à se débarrasser de cette « mauvaise monnaie » au plus vite, en réglant leurs achats ou dettes avec celle-ci. Et gardent par contre dans leurs coffres toutes les autres monnaies réputées plus stables et plus solides (la « bonne monnaie »). D'où la phrase célèbre : Dans les échanges courants, selon la loi de Gresham « la mauvaise monnaie chasse la bonne »[9].

Historique[modifier | modifier le code]

Article connexe : Histoire de la monnaie.

La monnaie fiduciaire est aussi ancienne que la monnaie : même quand le bien de référence était une quantité de grain ou une tête de bétail, il était possible de réaliser des transactions, des prêts ou des dépôts avec des objets représentatifs de ces biens réels mais peu pratiques.
Puis sont apparus les lettres de changes, les billets de banque et les chèques.

Dans les économies modernes, les comptes en banque de dépôts à vue, ou dépôts de monnaie scripturale, sont constitués de monnaie fiduciaire, représentative d'une somme en monnaie légale qui n'est elle-même que de la monnaie fiduciaire de la banque centrale.

Dans les années 2000, la monnaie électronique (Moneo en France) est apparue ; contrairement aux cartes de paiement, l'argent qui y est stocké n’est pas directement associé à un compte courant, mais peut être convertie (dans les deux sens) dans le compte d'une banque adhérente au système ; il s’agit donc d'une monnaie fiduciaire de troisième niveau (le premier étant la monnaie légale et le deuxième la monnaie scripturale des comptes bancaires) .

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Lithographie publiée en 1836, faite d'après un dessin de Louis de La Saussaye, intitulée La tour d’argent ; Ancien hôtel de la Monnoie de Blois ; lithographie de Ch. Pensée d’après un dessin de Louis de La Saussaye (fait avant 1836, car la lithographie en est publiée en frontispice de la Revue numismatique, revue dirigée par E. Cartier et L. de la Saussaye, de la société royale des antiquaires de France et de plusieurs autres sociétés archéologiques françoises et étrangères, Volume 1 (1836), nº 4 ; par la Société française de numismatique, 490 pages
  2. voir aussi l'article de Wikipédia sur l'union latine (monnaie)
  3. Kann E., History of Chinese paper money (ancient), International Banknote Society, 1963
  4. Marsh G., Chinese note of Ming Dynasty rates among oldest paper currency known, in : Coin World, december 1, 1965, p. 56
  5. Reinfeld F., The story of paper money, Sterling publishing CO, Inc., 1957. Narbeth C., Collecting paper money, Seaby London, 1986
  6. prononcé lass en français de l’époque
  7. JB Say Traité d'économie politique chap XXVI
  8. État de Virginie
  9. Traité sur la Monnaie, Thomas Gresham , 1526

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]