La Tragédie de Salomé

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La Tragédie de Salomé
op. 50
Image illustrative de l'article La Tragédie de Salomé
Couverture du programme du Théâtre des Arts pour la création de La Tragédie de Salomé en 1907.

Genre musique moderne
Musique Florent Schmitt
Texte Robert d’Humières
Durée approximative 59 minutes (version 1907)
26-28 minutes (version 1910)
Dates de composition 1907(drame)
1910 (suite)
Partition autographe Éditions Durand
Création Théâtre des Arts, Paris, (drame)
Concerts Colonne, Paris, (suite)
Représentations notables

La Tragédie de Salomé, opus 50, est un drame muet en deux actes et sept tableaux, sur une musique de Florent Schmitt composée en 1907, d’après un poème de Robert d’Humières. Sa durée est d’environ une heure.

Schmitt en tira une suite symphonique en 1910, version de concert pour grand orchestre, avec voix de soprano ou hautbois, dont la durée fut réduite de moitié. De cette version, il en fit également une transcription pour piano.

Créations et réception[modifier | modifier le code]

La première audition du mimodrame eut lieu le au Théâtre des Arts à Paris, l’orchestre était dirigé par Désiré-Émile Inghelbrecht.

Distribution des rôles : Loïe Fuller, Salomé ; J. Zorelli, Hérodias, M. Gorde, Hérode, Lou van Tel, Jean-Baptiste[1]. L'accueil du public et de la critique fut favorable[2].,[3]

La version pour grand orchestre a quant à elle été créée aux Concerts Colonne le par Gabriel Pierné[4]. Elle est dédiée à Igor Stravinski. Une nouvelle fois, le public et de la critique accueillirent favorablement cette œuvre de Schmitt remaniée, qui eut même un écho supérieur à l'œuvre initiale[5].

Origines de l'œuvre[modifier | modifier le code]

Le poème de Robert d’Humières[modifier | modifier le code]

Salomé dansant devant Hérode, Gustave Moreau, 1876

Quelques mois après la première représentation de Salomé de Richard Strauss, donnée au Théâtre du Châtelet en mai 1907, Robert d’Humières, traducteur de Kipling et nouvellement nommé directeur du Théâtre des Arts[6], décidait de monter un spectacle chorégraphique, librement inspiré du personnage biblique de Salomé et écrit pour la danseuse Loïe Fuller. D’Humières, qui avait entendu peu auparavant le Psaume XLVII de Florent Schmitt et s’était enthousiasmé, sollicita naturellement le compositeur durant l’été 1907, par l’intermédiaire de Jean Forestier, un ami de Schmitt[7].

Florent Schmitt avait notamment découvert la musique de la Turquie orientale durant son séjour à la Villa Médicis et devait par la suite composer plusieurs partitions inspirées de personnages de l’Antiquité et de la mythologie (Antoine et Cléopatre, Salammbô). Il accepta aussitôt la proposition, et composa la Tragédie de Salomé en deux mois, durant l’automne 1907.

Schmitt devait cependant se heurter à un obstacle majeur : Il fut contraint de réduire l’effectif orchestral à une vingtaine d’instrumentistes, compte tenu de l’infrastructure exiguë du théâtre des Arts[7], ce qui représentait un défi pour lui qui avait récemment prouvé son goût pour les grandes orchestrations. (Psaume XLVII). Par ailleurs, la création parisienne de Salomé de Richard strauss venait d’avoir lieu quelques mois auparavant, et même s’il s’agissait ici d’un genre musical différent, Schmitt n’aurait pu supporter une comparaison qui aurait tourné à son désavantage. Il sut contourner cet obstacle de taille par une subtile orchestration, qui maniait habilement les contrastes de la partition, et mettait en valeur une grande diversité sonore[7].

Recherche d’exotisme et mythe de Salomé[modifier | modifier le code]

En France, la Belle Époque manifeste un engouement musical marqué pour un exotisme plus ou moins orientaliste[8], qui influença nombre de compositeurs pendant plusieurs décennies, tant en France qu’à l’étranger. Hérodiade de Jules Massenet (1881) est l’une des premières œuvres d’envergure qui va chercher son inspiration dans une atmosphère "orientalisante", avant Pagodes, première pièce des Estampes (1903) de Claude Debussy ou Shéhérazade de Maurice Ravel qui lui est contemporaine. En Allemagne, le personnage de Salomé inspira Richard Strauss, avec son opéra homonyme, (1907), puis Antoine Mariotte (1908). Plus de quarante ans après Hérodiade de Massenet, Puccini composa Turandot, son ultime œuvre dans laquelle on peut encore parler "d'atmosphère orientale".

L’année musicale 1907[modifier | modifier le code]

Salomé, Henri Regnault, 1870

Au moment où Schmitt accepte la proposition de Robert d’Humières, il a déjà composé son monumental Psaume, et entrepris l’écriture du Quintette pour piano et cordes, commencé deux ans plus tôt à Rome. Il terminera celui-ci en 1908, soit après sa Tragédie de Salomé. Debussy travaille à son second livre des Images : Cloches à travers les feuilles, Et la lune descend sur le temple qui fut, Poissons d’Or, qui sera publié l’année suivante. Ravel, quant à lui, écrit sa Rapsodie espagnole. Le printemps musical en France a été marqué par la création à Paris de Salomé de Richard Strauss, donné le 8 mai au Théâtre du Châtelet, et seulement deux jours plus tard, celle d'Ariane et Barbe-Bleue de Paul Dukas à l’Opéra comique. C’est aussi l’année de la création des ballets russes de Serge de Diaghilev.

L’œuvre[modifier | modifier le code]

L’effectif orchestral[modifier | modifier le code]

Instrumentation de La Tragédie de Salomé[9]
Cordes
un quintette de cordes, 2 harpes
Bois
2 flûtes, 1 piccolo, 2 hautbois,
1 cor anglais, 2 clarinettes,
1 clarinette basse, 2 bassons, 1 sarrusophone
Cuivres
4 cors en fa, 3 trompettes en ut, 3 trombones, 1 tuba
Percussions
timbales, caisse claire, triangle, cymbales, grosse caisse, tam-tam,
glockenspiel

Présentation sommaire de l'œuvre[modifier | modifier le code]

Un premier tableau d'exposition nous dévoile un décor somptueux, le Palais d’Hérode, et sa terrasse, surplombant la Mer Morte. Puis, nous assistons à six danses, soit autant de visages de la personnalité de Salomé : de l'insouciance de sa jeunesse jusqu’à l'effroi, en passant successivement par l’orgueil, la sensualité, la cruauté et la luxure, on observe une progression dramatique que l'on retrouve étayée par la partition de Schmitt, qui, fasciné par l'Orient, a composé une œuvre intense et envoûtante, se prêtant parfaitement à la représentation scénique. La musique envoûte par ses différentes palettes de couleurs tantôt sombres, tantôt éclatantes, et par son audace tant harmonique que rythmique. Certains musicologues ont décelé dans les rythmes saccadés de la danse de l’effroi, les prémices du futur Sacre du Printemps de Stravinski[10]. Dans le poème de Robert d’Humières, la tension se joue non pas entre Salomé et Jean-Baptiste, mais entre elle et son beau-père Hérode, qu’elle tente de séduire à tout prix par ses danses provocantes. C’est dans ce duel que sont perceptibles la sensualité et la tragédie du livret, et l’issue fatale de l’œuvre, qui se veut avant tout morale, fait disparaître Salomé, finalement engloutie dans une véritable apocalypse.

Argument[modifier | modifier le code]

1er tableau

Le soleil se couche. Jean apparaît et traverse lentement la terrasse. Autour de lui, tout le scandalise : l'atmosphère de soupçon et de luxure, l'odeur de harem et de bourreau.

The Danse of Salome, Robert Fowler, 1885
2e tableau

Des flambeaux éclairent la scène. Leur lumière arrache des étincelles aux étoffes et aux joyaux qui se répandent hors d'un coffre précieux. Danse des Perles

3e tableau

Hérode est assis sur le trône, Hérodias à ses côtés. Des femmes apportent des coupes de vin. Danse du Paon

4e tableau

La danseuse a disparu. Hérode, d'abord surpris, laisse entrevoir un sentiment de curiosité où affleure le désir naissant. Danse des Serpents

5e tableau

Les ténèbres enveloppent Hérode perdu dans les pensées de luxure et de crainte, tandis qu'Hérodias, vigilente, l'épie. Alors, sur la mer maudite, des lumières mystérieuses semblent naître des profondeurs, les architectures de la Pentapole engloutie se révèlent confusément sous les flots, on dirait que de vieux crimes renaissent et invitent Salomé. Enchantements sur la mer, Danse de l'Acier, Chant d'Aiça.

L'Apparition, aquarelle, Gustave Moreau (1875)
6e tableau

Le ciel s'est obscurci. Un tonnerre lointain roule. Salomé commence à danser. Les ténèbres envahissent la scène et le reste du drame ne s'entrevoit que par éclairs. C'est la danse lascive, la poursuite d'Hérode. Salomé saisie, ses voiles arrachés par la main du tétrarque. Elle est nue un instant. Mais Jean s'avance et la recouvre de son manteau. Mouvement de fureur d'Hérode vite interprété par Hérodias dont un signe livre Jean au bourreau qui l'entraîne. Le bourreau réapparaît. Il tient la tête sur un plateau d'étain. Salomé s'empare de son trophée. Puis, comme touchée d'une inquiétude soudaine, elle court jusqu'au bord de la terrasse et précipite le plateau sanglant dans la mer. Celle-ci apparaît soudain couleur de sang. Salomé s'abat évanouie.

7e tableau

Salomé revient à elle. La tête de Jean apparue la fixe puis disparaît. Elle se détourne : la tête en un autre point de la scène la regarde de nouveau. Épouvantée, elle tourne sur elle-même pour fuir les visions sanglantes qui se multiplient, et c'est la danse de la Peur. Un vent furieux enveloppe la danseuse; l'ouragan laboure la mer. Les hauts cyprès se tordent tragiquement, se brisent avec fracas. La foudre s'abat. La chaîne entière de Moab s'embrase. Le Mont Nébo jette des flammes. Tout s'abat sur la danseuse qu'emporte un délire infernal.

La partition de 1910[modifier | modifier le code]

Dans la suite pour grand orchestre en deux parties (1910), avec chœur féminin, voix de soprano ou hautbois, Florent Schmitt supprima les parties suivantes : Danse du Paon, Danse du Serpent, Danse de l’Acier, ce qui réduisit l’œuvre environ de moitié. Ainsi, il put offrir à l’orchestre élargi la capacité d’exploiter pleinement les ressources et la richesse de la nouvelle partition, dont l'exubérance convenait mieux à son tempérament passionné de coloriste romantique[7].

1e partie

  • Prélude
  • Danse des Perles

2e partie

  • Les Enchantements sur la mer
  • Danse des éclairs
  • Danse de l’effroi

Représentations scéniques[modifier | modifier le code]

Loïe Fuller

Après Loïe Fuller qui triompha au Théâtre des Arts à Paris lors de sa création, La Tragédie de Salomé, inscrite au répertoire de l’opéra dans les années 1910, fut reprise de nombreuses fois à la scène au cours du XXe siècle, notamment par Natalia Trouhanowa[11]. En 1919, la danseuse Ida Rubinstein remporta un vif succès à l'Opéra de Paris, avec le ballet dirigé par M. Guerra et Camille Chevillard au pupitre de l'Orchestre de l’Opéra; les costumes et décors étaient dus à M. Piot[12]. D'autres danseuses, notamment Tamara Karsavina et Yvonne Daunt, ont été aussi plus tard applaudies dans le rôle-titre[13]. La Tragédie de Salomé a fait l'objet d'un ballet chorégraphié par Boris Romanow, interprété par Tamara Karsavina dans des décors et costumes de Serge Soudeïkine ; cette œuvre fut créée au Théâtre des Champs Élysées par les Ballets russes en 1913.

Créations à l’étranger[modifier | modifier le code]

Aux États-Unis, on put entendre pour la première fois La Tragédie de Salomé au Symphony Hall de Boston, le . Karl Muck dirigeait le Boston Symphony Orchestra. Mais l'accueil y fut beaucoup plus mitigé qu'à Paris, et tout en reconnaissant certaines qualités à l'œuvre, la critique fut plutôt déconcertée par sa nouveauté[14]. À New York, la création eut lieu au Carnegie Hall par les mêmes interprètes, le [15].

Critiques[modifier | modifier le code]

En 1912, Stravinski écrivait à Florent Schmitt[13] :

« Clarens, 2-11-1912.
Cher et très cher ami, quand est-ce que votre géniale Salomé paraîtra afin que je puisse passer d'heureuses heures en la jouant d'un bout à l'autre à la folie. Je dois avouer que c'est la plus grande joie qu'une œuvre d'art m'ait causée depuis longtemps. Et c'est sans flatterie ! Croyez-moi ! Je suis fier qu'elle me soit dédiée.
Votre Igor Strawinsky. »

Discographie[modifier | modifier le code]

Version originale de 1907
  • Orchestre Philharmonique de Rhénanie-Palatinat, direction Patrick Davin, Marie-Paule Fayl, voix ; Ludwigshafen, 18/19-12-1991, Ed. Naxos
Versions pour grand orchestre, chœur et soprano ou hautbois
Enregistrements historiques
Transcription pour piano

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Yves Hucher, Florent Schmitt, Paris, Éditions Le Bon Plaisir, Librairie Plon, Éditions d'aujourd'hui, 1953, 1983, 276 p. (ISBN 2-7307-0206-7)
  • Madeleine Marceron, Florent Schmitt, éd. Ventadour, coll. Musiciens d'aujourd'hui, Paris, 1959, 48 p.
  • Catherine Lorent, L'inspiration orientale dans l'œuvre de Florent Schmitt, thèse de doctorat

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Le Figaro, 9/11/1907, Gallica.bnf; p. 4
  2. Le Figaro, 10/11/1907, Gallica.bnf; p. 4, comte-rendu de la soirée
  3. Annales du Théâtre et de la Musique (1908/T33), Gallica.bnf; vues 500-01-02=p. 469-70-71
  4. Annales du Théâtre et de la musique, Édouard Noël, Edmond Stoullig :1912 (T37) p. 533-34, vues 556-557, Gallica, Bibliothèque numérique
  5. Le Figaro, 9/1/1911, p. 5, vue no 5, Robert Brussel, Gallica, Bibliothèque numérique
  6. Aujourd’hui, théâtre Hébertot
  7. a, b, c et d Catherine Lorent, Texte de présentation du cd La Tragédie de Salomé, version originale de 1907, Orchestre Philharmonique de Rhénanie-Palatinat, dir. Patrick Davin; éd. Naxos, coll. Patrimoine, NAXOS 8.550895, 1991-93
  8. Paul Griffiths, Marie-Alyx Revellat (traduction), Brève histoire de la musique moderne, Paris, Thames and Hudson, Fayard (traduction), coll. « Les chemins de la musique », (réimpr. 1992, 1995), 185 p. (ISBN 2-213-02999-7)
  9. a et b Éditeur : A. Durand & fils, Paris, 1913 [1]
  10. (en) Martin Cooper, La Musique française depuis la mort de Berlioz jusqu’à la mort de Fauré, London, Oxford University Press,
  11. Le Figaro, 24/4/1912 p. 4
  12. Antoine Banès, Le Figaro, 5/4/1919; p. 3; Représentation du 4/4/1919, Gallica.bnf
  13. a et b Yves Hucher, Florent Schmitt, éd. d'aujourd'hui, Paris, 1953, p. 163, 277 pages, Copyright 1983
  14. (en) Boston Evening Transcript, 29/11/1913, p. 6, vue no 20
  15. (en) New York Times, 11/1/1914
  16. a et b Madeleine Marceron, Florent Schmitt, éd. Ventadour, coll. Musiciens d'aujourd'hui, Paris, 1959, p. 46-47
  17. Notice de l'enregistrement, éditions Naxos